‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 66 sur 177 · Br. II, p · texte numérisé non relu

Br. II, p

l8a C.-F. MEYER

derniers jours de l'année 1869. Ce fut un grand événement dans l'ermitage du Seehof. 11 faut entendre vibrer dans les lettres mêmes de l'auteur un écho de la joie qu'apporta à K.Ù6snacht le précieux paquet. L'accent de ces billets est touchant; il révèle une telle fraîcheur d'espoir palpitant chez ce novice de quarante-cinq ans! Malgré tout, malgré les tristesses, les découragements et les doutes, malgré les attitudes de scepticisme des lettres précédentes, les reconw mandations de faible tirage, etc..., comme il faut peu de chose pour rendre à Meyer la foi de la jeunesse, de cetti jeunesse dont maintenant pourtant il a passé l'âge et qu'il déplorera plus tard douloureusement de n'avoir jamais vraiment goûtée :

« Votre envoi est parvenu ici la veille de Noël; il faut toul de suite que je vous l'avoue : il m'a donné une joie d'enfant, de vrai enfant!... Les jolies reliures et le bel emballage ont arraché à ma sœur un cri d'admiration. Ç)uel que puisse être le succès, il y a là un pas de fait qui, dans mon opinion du moins a sa valeur; une marche est taillée sur laquelle je peux mettre le pied. Maintenant la poésie va pouvoir se reposer quelque temps; c'est le tour (Ywn travail en prose que je vous soumettrai dès qu'il sera achevé1 ». Après quelques mots sur les frais matériels d'impression. Meyer ajoute : « Vous avouerai-je, au risque de vous faire rire de moi, que la question littéraire me touche de plus près que ces détails pratiques, et que la pensée de me conquérir une modeste petite place dans la littérature, me fait pour l'instant oublier « le quart d'heure de Rabelais » en franj çais dans le texte), c'est-à-dire l'heure où il faudra payer la note- ... M;,is il en a encore trop dit; après tant d'échecs, le pauvre convalescent a si peur de taire un faux pas à sa première sortie au grand jour! Ll bien vite il griffonne en posk scriptum souligné :

1. Lettre .1 Eïœsscl, ■- déc. 1869, 1!l'- "• -8- ■1. Idem. Br. Il, p.

KUSSXACHT [83

« Surtout ne parle/ à personne des ambitions que je me suis laissé aller à vous exprimer à la fin de la page ■>.. Cette ouverture est absolument confidentielle et reste strictémenl entre nous ».

Le volume parut. C'était la première fois que Meyer affrontait le publie sous son nom. L'auteur crut bon pour aider à un succès de librairie auquel il ne croyait guère luimême de le l'aire précéder (Tune annonce qui lui servirail d'introduction auprès du public. « Des pièces de ce genre écrit-il à Hœssel, ont généralement pour lecteurs une catégorie spéciale d'amateurs silencieux et solitaires qui de longues années souvent après la publication de l'œuvre, poussent leurs amis à l'acheter... Une petite annonce serait désirable. Je vous propose la suivante que je vous prie surtout de ne pas croire de ma main :

« La profondeur des impressions, le don plastique et la « pureté de la forme assurent à ce petit volume de poèmes « choisis un cercle de lecteurs sympathiques. »

« ... De grâce, ne me croyez pas fat. Je connais mes faiblesses et sais combien j'ai peu de chances de percer. Et cependant c'est d'un cœur serein que je travaille à ma nouvelle [l'Amulette) en me disant que j'ai encore des lendemains devant moi1 ».

Dans ces derniers mots vibre un accent d'espoir, Conrad sent ses réserves latentes, d'autant plus puissamment peutêtre qu'il n'y fait qu'obscurément allusion, avec une modération et une hésitation voulues d'expression. Sous le pe-^imisme des prévisions immédiates perce^ si l'on peut dire, un optimisme à longue portée.

Il ne se trompait pas dans ses prévisions. L'œuvre nouvelle tomba dans le silence, comme la première. Qui eût Bongé à acheter ce mince volume de vers d'un inconnu.' Ce lut la Suisse allemande qui se montra la plus ingrate envers l'enfant de son sol. Pas une feuille de Zurich ne fit mention

i. Lettre du i5 février i8;o. Br. II. p. 3i.

des Romanzen und Bilder, alors qu'au delà du Rhin une voix autorisée, celle de Rudolph Gottschall, s'élevait pour louer hautement le nouveau venu. Cette ingratitude échauffa la bile de Wille qui avait vu naître ces poèmes et savait leur valeur; l'ancien bretteur du journalisme se retrouva dans le bref et incisif article qu'il fulmina dans la Neue Ziircher Zeitung (29 mars 187 1) contre un pays où l'élévation du talent ne faisait que « desservir le poète, comme dépassant sans doute le démocratique niveau d'une médiocrité générale ».

De la Suisse française G. -F. Meyer espérait mieux : les encouragements ne lui étaient-ils pas toujours venus du sol Welche? Il avait envoyé son volume à Vulliemin en l'accompagnant de ce billet : « Voici, Monsieur et cher ami, un petit livre qui paraîtra dans la huitaine et que je vous dédie mentalement comme au plus intelligent en même temps qu'au plus bienveillant de mes lecteurs ' ».

Le progrès poétique accompli entre 1864 époque des 20 Balladen von einem Schweizer et 1869 lui donnait le droit d'escompter un jugement plus favorable encore que celui qui avait si chaleureusement salué sa première œuvre. La désillusion fut cruelle. Le poète en ouvrant la Bibliothèque Universelle trouva la place de Vulliemin usurpée par les initiales J.-L.-M. et au lieu de la réconfortante critique qu'il attendait, l'article le plus fade et le plus niais qui put jamais affliger cœur d'auteur2. La malice venait s'en aggrave! des incontestables bonnes intentions qui s'y révélaient. Les initiales cachaient un ami de Genève! un de ces défenseurs aux mains empressées et maladroites dont le rôle à l'égard de leurs protégés est toujours un peu le rôle — déplorable H louchant — de l'ours au pavé de la Fable.

L'article «le Gottschall constitue donc à lui seul toute la « presse » de Meyer au lendemain de la publication de son

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