‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 68 sur 177 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

IçjO C.-l". MEYER

Mais qu'à loi, qu'à toi, nappe chérie, ils restent pour toujours

[ ignorés ' Que les rires aillent ailleurs se répandre, le monde est vaste ! Mais qu'ils n'eifleurent point ton manteau bleu !

Et le poète, d'une voix impérieuse, commande la fuite à la pétulance profanatrice de la jeunesse. Le bois lui obéit ; l'éclat des rires « hardis » s'éteint dans le lointain.

Maintenant le soleil s'est abaissé sur 1 horizon; Comme est suave le silence obscur du bois !

« Sous le manteau vert des pins, sous la paix du ciel, amoureusement veillé par le regard du poète, l'étang s'endort ».

Dans ce goût du silence solitairement goûté près de la nappe mystérieuse d'un étang, dans cette résistance irritée à la gaieté du rire, à l'intrus, il y a, en même temps qu'un accent romantique, le témoignage d'une maladive fragilité nerveuse, de cette sorte d'incapacité à vivre que présentent de certaines sensibilités trop aiguës. Il est curieux de constater la modification de cet accent au cours des remaniements ultérieurs du poème, alors que l'existence a rendu Meyef plus viril.

Nous lisons dans une lettre de Meyer à Hœssel datée du 3 juillet i8jo la phrase suivante : « Je vais maintenant souligné dans le texte] me permettre d'écrire de façon vraiment captivante — spannerid — d'exploiter les veines pro-*

i. Deux pièces portent encore la trace de cel excessif aftinement de la sensibilité, toutes deux exquises d ailleurs : n Das Glôcklein ■ [un jeune homme esl aupn ompagne mourante : La malade, de cette voix frêle

de visionnaires de ceux qui vont entrer dans La mort, évoque les derniers soirs passés ensemble sur les Alpes; dans Le champ doucement halluciné de son imagination viennent tinter les voix 'les cloches alpestres, i Eirtet Toten » le plus clair des Liebesgedichte de Meyer, consacre à la mémoire de I Ilélia V\ eidmann.

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fondes de la vie (Die Lebens-adern zu treffen) » el nu peu plus loin : « J'ai en préparation quelque chose de mieux que Romanzeu a. Bilder. » Cette mine pleine de promesse! à laquelle le poète, selon une habitude de prudence que nous connaissons déjà et que nous aurons encore plus d'une fois t'occasion de constater, l'ait un peu mystérieusement allusion : c'est « Hutten ».

La fortune a voulu que les biographes futurs de C.-F. Meyer lussent, pour toute la période d'éclosion de la première grande œuvre de l'auteur, tout particulièrement riches de documentation. Nous connaissons avec détail l'atmosphère dans laquelle grandit « Hutten » ; les renseignements que nous possédons sur cette époque de la vie de Meyer empruntent un prix spécial au caractère immédiat de leur source ; nous n'aurons qu'à laisser parler l'auteur luimême (notices autobiographiques) et sa sœur.

Betsy Meyer nous a laissé des pages délicieuses, et qui comptent parmi les plus pénétrantes de son volume de Souvenirs, sur cet hiver 1870-1871 qui vit naître Hutten. Deux éléments surtout ont contribué à donner à ces pages leur charme particulier : d'abord, un accent très discret, — si voilé dans son expression qu'il faut un lecteur attentif pour le découvrir, — de fierté personnelle et légitime (Betsy sait que jamais son rôle de collaboratrice ne fut plus actif et plus fécond qu'à cette époque de la composition de Hutten : ensuite et surtout cette aptitude à faire revivre l'atmosphère extérieure d'une œuvre, ce sens du « cadre » et de l'intimité que possèdent si bien les plumes féminines.

Les soirs d'hiver, écrit Betsy, trente ans plus tard, de sa retraite de Veltheim en Argovie, quand les derniers reflets du soleil se sont éteints sur les hauteurs boisées; quand la Habsbourg, de l'autre côté de l'Aar, après les caresses d'adieu du jour à son déclin, s'efface dans la pénombre; quand la lune monte à l'horizon toujours plus claire et plus blanche dans la netteté de son contour, tandis que le bleu transparent de la nuit remplit les fonds de neige

de la vallée; alors, et sans que je les appelle, tous les vieux cl chers souvenirs des jours enfuis reviennent à ma nié moire.

« Tandis que je place ma lampe sur ma table dans mon petit salon aux panneaux de marqueterie, mes pensées s'en vont vers une autre pièce semblable que j'habitais autrefois avec mon frère. Elles me reportent en arrière dans l'antique petite pièce à boiseries du lac de Zurich; elles me reportent à nos soirs d'hiver de 187 1, à l'époque de la naissance de II ut le 11 ».

Nous voudrions pouvoir suivre la sœur du poète danévocations, la suivre dans cette petite pièce qui fut animée, voici quarante ans, de la vie ardente et joyeuse que 1< s œuvres de l'esprit communiquent aux murs entre lesquels elles croissent, où vécut associée la pensée du frère et de la sœur. Betsy Meyer la décrit si bien ! Elle était toute revêtue de panneaux de noyer polis par le temps (n'oublions paJ que toute la demeure était l'œuvre d'un architecte de la guerre de Trente Ans). Sur ces panneaux, à intervalles réguliers, alternaient de sveltes colonnettes de bois sculpté qui supportaient une petite frise. Far endroits, de fines sculptures relevaient la valeur du travail. Dans un pan coupé, entre les deux rangées de fenêtres et au-dessus du bureau de la sœur, était suspendu le portrait d'Elisabeth Meyer par Deschwanden, cet artiste mystique et naïf dont nous avons dit plus haut quelques mots.

(( C'est devant ce bureau, écrit Betsy, que, durant les beaux mois du printemps 1871, mon frère m'appelait une ou deux l'ois par matinée : « Allons, vite, une feuille de papier, note-moi deux ou trois vers de Hutten qui viennent d'éclore. 11 était rare qu'il les eût déjà fixés par écrit. Les image! de sa fantaisie prenaient forme tandis qu'il se promenait de long" en large, chantant ses vers d'un timbre bas et doux. le regard suc les montagnes de neige et le lac qui fut la retraite de Hutten. »

Mais l'hiver, la retraite du Seehof prenait un caractère

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plus concentré encore d'intimité. Bctsy plaçait alors la lampe sur une table ovale près du poêle. Ce poule était, avec les boiseries de noyer, la principale parure de ce salon dont il accusait encore le caractère familial et spécifiquement suisse. Il était monumental, très délabré, mais encore très beau : « Ses carreaux de faïence, portant partout des traces de reprises, étaient décorés de batailles en nuances diverses, violettes, brunes ou jaunes sur fond bleuâtre. » Il était aussi orné dans sa partie frontale de sortes de piliers où prenaient fièrement place des héros célèbres de l'histoire : Alexandre-le-Grand, Charlemagne, David. Toutes ces grandeurs rehaussaient la valeur de ce respectable monument d'une sorte « d'ambition de Weltanschauung historique ».

« Les soirs d'hiver, raconte Betsy, quand le tapis silencieux de la neige couvrait les champs, le vieux poêle devait se résigner à engouffrer une dernière fois encore des charges de charbon et à voir ses braises tisonnées par de longs et vigoureux coups de pincette. J'étais alors assise avec mon ouvrage près de la lampe et j'attendais mon frère, dont j'entendais le pas régulier retentir de long en large dans le corridor clair. Et cependant la journée n'était pas encore à sa fin ; encore une fois résonnaient a travers les champs de neige des aboiements lointains de chien. C'était le courrier. Il était chargé du service de toutes les communes et de toutes les habitations de campagne situées sur la route du lac. Tous les matins, il s'en allait à la ville, à Zurich, avec sa petite voiture à main recouverte de zinc que l'aidait à traîner un gros chien, pour revenir le soir avec les commissions et les nouvelles dont il s'acquittait en peu de mots avec la plus ponctuelle exactitude...

« Il arrivait. On entendait son pas militaire résonner sur l'escalier de bois, puis la petite sonnette de la porte du couloir. Mon frère le recevait, le laissait rapporter les nouvelles, ou déballer ses achats sous la clarté de la lampe à suspension.

« Encore un dernier regard sur les objets qui venaient

D'Hakcourt. i3

uj\ C.-1-. MEYER

d'arriver, el le cigare, fumé jusqu'au bout, s'en allait voler dans le cendrier placé sur la table du couloir. Mon frère se dirigeait vers son cabinet de travail, pour reparaître l'instant d'après dans notre petit salon brun, son volume de Ranke I la main. Alors il installait commodément son fauteuil à la clarté de la lampe et commençait à lire à liante voix ».

Betsy nous a fait un tableau vivant de ces lectures, ou, une fois de plus, le frère et la sœur se partageaient leur vie intellectuelle. Elle nous montre Conrad plongé dans Ranke au point de vivre véritablement par la pensée l'époque de la Réforme et du xvi" siècle allemand ; elle nous le montre s interrompant à certains passages de son livre, « posant le volume devant lui sur la table et se laissant aller a la renverse dans son fauteuil », pour, dans cette attitude de recueillement, mieux oublier le monde, mieux voir se dérouler les grandes perspectives de Passé que la magie de l'Histoire et le talent de l'écrivain ouvraient devant sa pensée. Betsy ajoute — (et ce trait est bien conforme à cette évolution vers le réalisme, vers le positivisme de l'esprit que nous présente toute la vie de C.-F. Meyer, mais dont celte époque de 1870-1S71 est une des décisives étapes — ). Betsy ajoute que l'époque de la Réforme avait alors, dans la sphère d'intérêts de son frère, résolument pris le pas sur le « charme romantique et légendaire que le passé a lissé autour de l'Empire Germanique du Moyen Age. sur cette époque qui l'avait autrefois invinciblement attiré ». Devant l'activité positive et pratique d'un Hutten, son « Ollion III », son « Conradin », son « Henri IV », son 0 Frédéric 11 ». tous ces compagnons de rêve (Traumgefâhrten) d'une longue réclusion s'évanouissaient refoulés dans le fond extrême de sa pensée1 ».

Nous venons, grâce a la sœur du poète, de voir le cadre intime dans lequel s'élabora Hutten; nous avons pénètre a sa suite, el avec le regret de ne pouvoir plus largement citer

1 Betsy. Souvenirs.

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un texte délicieusement évoeateur, dans celte harmonie secrète et fermée qui lie les œuvres aux murs qui les virent naître. Qu'on nous permette maintenant de refaire l'histoire de la naissance, de « Hutten » d'un poinl de vue un peu différent, en demandant ces aperçus nouveaux à la plume de l'auteur lui-même. Meyer s'est expliqué sur cette partie de son existence avec une liberté, une spontanéité, auxquelles ne nous a point habitués un écrivain dont le contrôle sur lui-même fut presque maladif.

« Les derniers jours de Hutten, écrit G. -F. Meyer1, ma première œuvre poétique importante, parurent en 1871. Cette œuvre est sortie de trois éléments : une vision personnelle de la vie alimentée pendant des dizaines d'années ; les impressions déposées en moi par un paysage qui m'est familier et avec lequel j'ai des affinités intérieures; enfin l'éclat puissant des grands événements du temps. Ces trois éléments se sont incarnés spontanément dans mon héros.

« Deux petits volumes de vers étaient auparavant sortis de ma plume, des tableaux de voyage et des ballades, sans trait individuel marqué, sinon celui d'une résignation amoureuse de silence, résultat des luttes intérieures de ma jeunesse... Ces poésies marquent et ferment une époque de mon existence : une époque de vie contemplative et esthétique, de lectures variées en langues multiples, d'intérêts divers, mais dépourvus de la flamme et de la vivifiante chaleur d'un vrai parti pris du cœur; j'amassai enfin durant eette période de mon existence de nombreuses et persistantes impressions de voyage dont la plus forte, à côté de 1 irrésistible attrait des montagnes de neige de mon pays, fut l'Italie, les merveilles antiques de son art., la suavité de son ciel.

« Je m'étais ainsi enfoncé dans un monde un peu imaginaire ; je n'avais aucune fonction, aucune activité publique ; omme je disposais d'ailleurs d'une nature robuste, il fal-

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