M<iu Erstling. Huttens Letzte Tage. B., II, pp. 5i8-'j
lail que cette vie de rêve prît une fin. J'étais prêt à un tournant brusque, du genre de celui que le Rhin fait à Bàle.
« Je fus à cette époque un grand amateur d'excursions, un joyeux rameur, un robuste nageur. C'est ainsi qu'aucun coin de notre lac ou de ses belles rives ne me resta inconnu, moins que .toute autre l'île d'Ufenau, située à proximité de mon habitation d'alors et pourvue du double charme dune paix aimable et d'un grand souvenir...
« Dans cette île, je fus bientôt chez moi, et il advint ainsi que Hutten, dont je connaissais bien la vie, ne m'apparut pas sous les traits de l'idéal combattant de la liberté que reproduisait alors partout la poésie lyrique allemande, mais sous les traits d'un mourant ; c'est ainsi que je le sentis et le vis dans les douces ombres que le soir abaissait sur son île ; c'est ainsi qu'il gagna mon cœur.
« Hutten commença à prendre vie en moi. Il était entré au premier plan de mon âme.
« Ce qui m'émouvait alors le plus, c'était l'immense contraste entre la plénitude d'activité de ses années d'action qui avaient remué le monde, et le silence rêveur de sa dernière retraite. Ce qui me touchait, c'était le dénùment, l'abandon de sa fin, tandis que sans lui la réforme continuait la lutte. Et voici que de nouveau de grandes destinées étaient en train de s'accomplir en Allemagne1, et celui qui gisait là sous terre, sans tombe, sans monument, en aurait pris sa part avec joie; car lui aussi, autrefois, il avait rêvé un empire un et puissant.
« Le chevalier Hutten, que j'avais jusqu'ici vu mourant sur son île dans la mélancolie du renoncement, se levait devant mon regard pour parcourir fiévreusement ce coin de terre, l'oreille tendue vers la voix des canons de la frontière que le silence de l'hiver portait jusque sur les hauteurs dominant le lac.
i . Allusion à la guerre de 1870.
« Et je me permis de condenser l'audacieuse existence de Ilutten dans le cadre de ses derniers jours; ces derniers jours, je les remplis de claires évocations et d'événements ; j'y mis cette physionomie de fantôme et de symbole que prend la vie autour du lit d'un mourant, et toute une gradation de sentiments : espoir et mélancolie, amour et ironie, colère sainte et certitude- de la mort — pas un trait de cette vaillante figure ne devait manquer au tableau ; tous les contrastes de cette âme ardente devaient revivre...
«... Coup sur coup.se succédèrent, dans cet hiver de 1870- 1871, les courts tableaux de mon poème. Chaque jour apportait son œuvre et chaque semaine j'en donnais lecture à Mariafeld. Ce fut un beau temps ».
Ce morceau résume bien l'état d'âme de C.-F. Meyer à la veille de la composition de Ilutten et ce passage « d'un état d'âme contemplatif de résignation à la joie de l'action » l dont on a parlé sa sœur clans des termes analogues à ceux dont nons l'avons vu plus haut lui-même se servir.
De quelle nature fut l'influence exercée sur le développement de Meyer par la guerre de 1870? Cette influence se résume, à notre sens, à un choc, une sorte d'ébranlement favorable. La crise violente du dehors détermine chez cet artiste figé dans son rêve une secousse qui fait saillir à la surface des valeurs latentes et qui agit d'autant plus puissamment que Meyer, par son tempérament nerveux, est essentiellement suggestible. La grande clameur européenne arrache ce méditatif à lui-même ; sans lui mettre d'arme à la main, elle lui prête l'état d'âme du soldat; un pont est jeté entre la vie frémissante et vibrante du dehors et la solitude intérieure du rêveur2.