‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 70 sur 177 · Betsy. Souvenirs · texte numérisé non relu

Betsy. Souvenirs

a. L influence des événements de 1870 sur l'évolution de Meyer est incontestable. Elle nous paraît cependant avoir été exagérée dans ces derniers temps par la critique allemande. C'est devenu une sorte de dogme machinalement et universellement adopté par toutes les histoires de la littérature, que la crise de 1870 opéra en Meyer une résurrection. Meyer lui-même cependant a placé « le tournant essentiel de sa vie 0 bien plus tôt, en i852

Vers le milieu de Tannée 1S71, C-F. Meyer put se donner Le témoignage d'avoir mené son œuvre au degré de perfection dont elle était susceptible. Malgré la relative spontanéité avec laquelle était né son poème, ce consciencieux ouvrier avait besoin de repos. Et, de nouveau, la fraîcheur des hauts sommets des montagnes de son pays lui envoya un appel tentant. Le poète monta avec Betsy et l'inséparable caniche Pûdi sur les hauteurs de Saint-Wolfgang. près de Davos.

Sa tâche d'auteur n'était cependant pas achevée. Des soucis de librairie venaient poursuivre le poète dans |£ retraite. Nous pouvons suivre ces pourparlers d'auteur à éditeur dans le deuxième volume de la Correspondance. Meyer

à l'époque du départ pour la Suisse française, où dit-il en propres termes : « L'atmosphère plus légère, respirée à Lausanne et à Genève fut la vivifiante rosée qui le ressuscita ». Cf. Br. II. p. j jo. Il a dit aussi un jour à Adolphe l'i'i-, dans un moment de spontanéité que « l'épanouissement littéraire dont la critique faisait tant de bruit était uniquement attribuable à l'affermissement de sa santé physique <> (Frey 297). Il faul rabattre également quelque peu de l'ardente et enthousiaste sympathie pour l'Allemagne qu'aurait selon les critiques d'outre-Rhin déterminée chez Meyer la guerre de 18711. I/ittlm marque à la vérité une très franche orientation du côté allemand; nous ne pouvons cependant pas oublier des morceaux comme Ariost, Bin ich Dichttt qui au milieu de cette apothéose germanique sont le clair témoignage ]■ 1 admiration pour l'art latin, et encore moins des lignes comme les suivante* écrites à Georg von Wyss, le 16 janvier 1S71, en pleine fermentation européenne el en pleine composition de Hutten : 0 Il m'en a coûté gros de sur? monter nus sympathies françaises ; mais au nom du ciel il fallait pourtant bien prendre un parti : le conflit franco-allemand va encore remplir dot dizaines d'années et rendre littérairement toute attitude impartiale, mitoyenne, absolument intenable ». Un pareil passade fait apparaître 1 évolution de Meyer du côté de L'Allemagne sous un jour plus utilitaire qu'il n'est peutêtre agréable aux défenseurs absolus de la thèse allemande. L'ardente option pour le parti vainqueur se réduirait un peu en définitive à un calcul d lu nu me de Lettres trouvant gênant et peu rémunérateur de rester « à cheval » entre deux littératu

Ce n est | >;i - le point de vue du patriotisme allemand proprement dit qui domine Meyer. La crise de 1.870 détermine chez lui — nous venons de le dire nue sorte de choc bienfaisant. Toute grande crise européenne — quelle que soil La nation au profil de laquelle elle se fût résolue — eût peut-être a;i de même... Betsy a parlé de façon générale de l'influence exercée -ur son frère par Les grands événements de l'histoire : <• la fondation de L'Eefr pire allemand et L'unité de 1 Italie ■>. C.-F. Meyer fut un rêveur de national lit' s ; ce débile avait besoin d'appuyer sa faiblesse à de grands événements et a de grands pa\ s.

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s'était décidé à remettre son manuscrit à Hoessel après d'infructueuses négociations avec un autre éditeur.

11 lui écrit de Davosculm, le 24 juillet 1871 : « (mer ami, j'ai un service à vous demander, un service auquel je tiens beaucoup. Le professeur Ettmùller n'a pas eu de chance avec mon Hiitfen i ; comme le temps presse, je vous demanderais de vouloir bien être le parrain de mon poème, c'est-à-dire de le faire paraître dans votre maison, L'impression à mes frais. Je ne vous cache pas que le sort de cette œuvre, plus mûre que les précédentes, à mon sens, me tient à cœur. Si elle ne paraît pas maintenant, elle manquera son heure et viendra trop tard ».

Le reste de la lettre, comme les épitres suivantes, trahit de la part de Meyer une certaine nervosité d'auteur. Le poète revient sur ses recommandations de célérité ; il voudrait tenir les épreuves avant l'automne. En même temps, il presse Hoessel de lui donner son avis sur la valeur de l'œuvre ; il répète, en soulignant, « combien elle lui tient à cœur » ; enfin il ne néglige pas des instructions précises sur le nombre d'annonces à rédiger dans les divers journaux". Ce dernier point nous amène à quelques explications. 11 ne peut échapper à aucun lecteur de la correspondance de Meyer quel soin extrême l'auteur prit de sa « publicité », réglant le détail des annonces de librairie, les rédigeant lui-même, énumérant les organes de presse importants, ne remettant rien au hasard. Aux personnes qui préféreraient voir un poète plus détaché du temporel, il nous sera peut-être permis de répondre : d'abord que ces vœux idéalistes doivent exposer ceux qui les forment à de fréquentes désillusions auprès de beaucoup de poètes et non des moindres ; ensuite, que si C.-F. Meyer a soigné sa « presse », il l'a fait avec une can-

1. L éditeur Broekhans auquel Ettmùller avait proposé le manuscrit s'étail refusé à 1 imprimer.

2. « Je désirerais quatre auuonces successives paraissant avec intervalles dans la Augsburger Allgem. Zeit., deux annonces avec une semaine d'intervalle dans la .Ye«e Zùrcher Zeitung », etc. tout cela souligné.

deur, une naïveté, souvent aussi avec une délicatesse de fibres (surtout dans la première période de sa vie d'auteur), qui l'absolvent. Meyer aima beaucoup son œuvre; elle l'avait élevé au-dessus du mépris des hommes, lui avait donné une personnalité; il lui était reconnaissant. Peut-on lui en vouloir ? Sans doute personne ne songera à lui tenir rigueur après lecture d'une lettre aussi délicatement et finement sensible que la suivante (C.-F. Meyer écrit à son éditeur Hœssel) :

« Pour ce qui regarde l'annonce, je vous avouerai que je suis un peu embarrassé. Je suis naturellement un ennemi de la réclame ; et certainement le parti qui me serait le plus agréable, celui qui va le mieux à ma nature, serait de renoncer à toute recommandation publique de Hutten. Mais, d'un autre coté, qu'écrire à Wille qui est convaincu de m'avoir rendu un vrai service par son annonce? Celle-ci est difficile a abréger et il me répugne d'en rédiger une moi-même* D'autre part,- ne rien faire du tout, — c'est trop peu dans le vilain monde où nous vivons ! Comprenez-moi bien ! Personnellement, je considère non pas seulement comme la meilleure attitude, mais comme de beaucoup la plus agréabtfl d'être davantage qu'on ne parait. Dans la vie publique je pense autrement. Hutten a du prix à mes yeux comme échelon, comme marchepied, comme une sorte d'annonce pour d'autres travaux déjà à moitié terminés. J'ai besoin d'en couragements venant du dehors; l'intérêt pris par autrui à mes productions est. pour le succès de ces dernières, un facteur qu'il m'est impossible de négliger. Ah ! cher ami, si vous saviez combien m'a paralysé, pendant des années, une certaine fausse el froide bienveillance, une certaine façon <le me laisser faire en haussant les épaules, vous comprendriez toute la reconnaissance que j'ai a Wille pour la chaleur d'intérêl e1 la constance d'impulsion que j'ai trouvées auprès

de lui '... »

i. Davosculm, i<j sept. 1871. Br. Il, p. 38.

Et huit jours après, dans un nouveau billet à llœssel, Meyer écrit cette phrase humble et touchante : « N'est-ce pas ([lie vous ne m'en avez pas voulu des expansions contenues dans ma dernière lettre ] ? »

Il nous a dit lui-même avec « quelles alternatives de crainte et d'espoir il supputait le sort de son œuvre », et combien « les semaines lui parurent longues2 » dans cet été de 1871. Cependant les soucis d'auteur lui laissaient de douces heures ; celles-là, il les passait couché sur le dos dans l'herbe d'un bois qu'il aimait. Ce bois, à proximité de Saint-YVolfgang, étail égayé de jolies clairières et peuplé de tout un petit inonde qui amusait le poète ; il y avait là des piverts qui faisaient tomber sur cet hôte inattendu des écorces d'arbres, et des écureuils qui mettaient le long des troncs unis l'éclair rapide et fugitif de leur course. Et le poète faisait le vide dan> sa pensée, oubliait la ville et les hommes et son œuvre, l'nis, brusquement, le souci de son livre le reprenait ; il pensait, comme il le disait, faisant allusion à la couleur des volumes frais éclos, il pensait « à ses petits enfants dans leur gentille robe jaune qui couraient le pays, maintenant frappant aux portes et demandant à entrer ». (Frey 226. 1

L'automne vint et emporta les angoisses de ce « père » trop anxieux. Ses « enfants » avaient réussi. C'est ce que lui apprit un article de Johannes Scherr trouvé en redescendant à Zurich. L'article était chaud et franc clans l'éloge. L'habituelle sévérité du critique venait en augmenter le prix. Scherr, comparant C.-F. Meyer aux poètes précédents qui s'étaient essayés sur le même thème, à Frôhlich et à d'autres, donnait sans hésiter la palme au nouveau venu. La raison de cette préférence il la basait sur le fait que Meyer était le premier ayant réellement bien rendu « l'individualité humaine de Hutten » {tien Menschen Hutteri); « il nous a

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