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CHAPITRE V

VENISE 1871-1872

En rentrant à Zurich, Conrad et Betsy avaient trouvé, en même temps <|iie l'écho favorable de la presse, des ennuis domestiques. La vieille servante Marie, qui vivait auprès d'eux depuis leur enfance était malade et hors d'état de reprendre avant un assez long délai son service. Betsy saisit l'occasion pour proposer à son frère un voyage en Italie <l<-tiné (huis sa pensée autant à renouveler la fantaisie du poète qu'à reposer l'écrivain.

Le frère et la sœur prirent d'abord le chemin de Munich; cette ville réservait à Conrad une surprise à laquelle peu de cœurs de poètes sont insensibles : celle de voir goutéfl son œuvre. 11 arrivait en Bavière, comme il l'écrit lui-même, « précède par la recommandation de Hutten ». Il écrit à Rahn « vraiment ces Allemands me touchent avec leur admiration pour mon pauvre poème, Puissé-je trouver dans ma nation le tiers seulement de la considération qui vient d'elle-même au-devant de moi en terre étrangère ! Pardonnez-moi ce soupir, il vient d'un cœur sincère \ »

A Munich, G. -F. Meyer répara la regrettable erreur commise à son premier passage en cette ville. Il admira a la pinacothèque, en même temps que l'Ecole Italienne, les maîtres allemands ; sa sympathie croissante pour l'élément roman lui lai>-.iii cette liberté d'esprit. A la galerie Schackj

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VENISE

ce fut surtout le « romantique » ' Schwind qui L'attira. Il est permis de se demander si cette impression eût été partagée par Meyer dix ans plus tard, et si la conversion toujours plus solide à la sérénité réaliste de Fart latin n'eût pas porté quelque atteinte à cette sympathie romantique.

De Munich, la route d'Italie conduisit Betsy et Conrad par le Brenner et le lac de Garde jusqu'à Vérone où ils firent un -«jour. Ils goûtèrent dans cette ville la limpidité d'une atmosphère qu'aucune pluie ne vint troubler et y lurent en même temps très studieux. Ils avaient dès Innsprùck acheté un petit dictionnaire allemand-italien. A Vérone, ils voulurent compléter ces notions trop arides par des leçons d'italien. La maîtresse de langues qui venait tous les jours leur faisait en même temps une petite chronique de la ville; Conrad et Betsy durent à cette charmante inaptitude à se (aire des Italiens maint détail curieux sur l'histoire et les mœurs locales.

Puis le froid vint et l'hiver fit son apparition en ces riantes contrées. A la fin de novembre, Betsy pouvait encore écrire à Ilaessel.

« Le soleil brille et est si chaud qu'il me semble impossible même à Leipzig qu'il lasse froid et nuageux ; je vous écris d'une chambre qui bien entendu n'est pas chauffée;

i. Cf. Br. I p. 229. Lettre à Rahn : « Schwind ist eher Poel als Maler ; er lich gerade dadurch angezogeu haben. Der bei einèr aàchtlichen ralut betende Ritter, an dessen Schiff sich unteii eine Verderbliche Nixe anklammert, der in eineu todtenstillen verwilderten Schlosshof eintretende 11. sein Ross nachziehende heinigekehrte Kreuzfahrer siud gemalte Balladen. »

1 -F. Meyer devait se charger de tirer de la toile une de ces Ballades peintes » et de la restituer à la Poésie. Le premier tableau de Schwind nous a donne Die Fei » (Gedichte). La plupart des éléments descriptifs du poème sont empruntés à la toile de Schwind avec one fidélité qu'il esl intéressant de suivre dans le détail : a) le clair de lune sur l'eau — Mondnachl u. I" 1 1 1 1 — p le geste de l'elfe étreignant par en-dessous la quille de la barque el I efforl pour attirer l'esquif dans l'abîme. Sie hangl am Kiel, umklammert mit den Arinrii i h 11 ; sie treibt ein grausam lustern Spiel den Nachen in den Grund zu ziehn. -.•■ la blancheur du corps de l'elfe sous l'onde (der blanke Leib). C.-F Meyer a dit lui-même à Ad. Frey avoir été inspiré par la toile de Schwind dans la composition de son poème. Br. I, p. 229.

dehors les oiseaux chantent à pleine gorge comme au lac de Zurich par un joli jour d'Avril1. »

En décembre, brusquement, le temps changea et le frère et la sœur partirent pour des cieux plus doux.

Betsy arriva à Venise avec un manteau de fourrure , et sa première visite au sortir du train fut consacrée aux classiques pigeons de la place Saint-Marc. Nos deux Suisses prirent ensuite logement dans un hôtel du quai des Esclavons, Hôtel de la Laguna, aujourd'hui Hôtel d'Angleterre. Ils devaient y passer tout l'hiver.

Ce fut le second et le dernier voyage en Italie de C.-F. Meyer2. Le poète que devait si profondément pénétrer linflnenee latine ne respira l'air italien que six mois en tout. Il était arrivé sur le sol d'Italie la première fois mal préparé, à la fois janséniste et suisse intégral, et nous avons vu cependant que l'irrésistible magie de l'atmosphère nouvelle avait fini par entamer la dureté de l'écorce. Le second contact avec l'Italie devait être incomparablement plus fécond: « Après quatorze années d'intervalle,- il arrivait à Venise, nous dit sa sœur, avec un sens de l'art incomparablement approfondi et épuré3 ».

Il écrit à Ad. Calmberg, le 21 décembre 1871, la lettre suivante (Br. II, 221) :

« Cette Venise m'a vraiment surpris. Le temps radieux que nous avions à l'arrivée nous est resté fidèle jusqu'à aujourd'hui; c'est peut-être ce qui fait que la cité de la mer à laquelle est d'ordinaire attachée la réputation de mélancolie, nous a plutôt fait une impression de gaieté grandiose. La grande avenue du « Canal grande » avec ses vieux palais, les « Piazza » et « Piazetta » la vue sur la mer et sur l'île des

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