Betsy. Souvenirs, p. i5g
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« Giardini publici » méritent d'être considérés comme uniques. Le style des anciens palais me paraît faire contraste avec celui des vieux monuments do Rome. Ils portent l'empreinte d'une cité marchande goûtant la joie de vivre ; l'aspect vénérable n'est dû ici qu'à la patine de l'âge.
« J'ai apprécié l'originalité de ces petites ruelles étroites, dont on peut toucher les deux côtés en étendant les bras; j'y attends, non sans curiosité, le premier jour de pluie et la mêlée des parapluies! L'urbanité réputée des Vénitiens, s'explique: ils apprennent à s'effacer. On peut et on doit ici regarder de près les visages de la rue; chaque promenade devient ainsi l'occasion du plus excellent divertissement. Lia beauté est ici, comme à Vérone, la règle; mais le nombre <l< - types est limité; il y en a trois ou quatre. Quant aux têtes marquantes, elles sont rares. A Vérone, le teint est trais et l'expression résolue ; ici dominent la couleur blonde et une certaine mollesse. Un type à noter, c'est la vieille femme et aussi le jeune mendiant. Peu de soutanes; quant aux moines, ils ont disparu.
« Le geste italien est incomparablement expressif, presque violent, jamais raide; frisant souvent la caricature, et cependant jamais désagréable; sur le sourire et le rire italien, il y aurait tout un chapitre à écrire : c'est un véritable épanouissement de la vie intérieure. Je remarque ici le sens de l'attitude individuelle et des groupements... Tout dernièrement, je voyais cinq gamins se tenant par le bras et ayant si instinctivement le sens de la symétrie, que le plus grand était placé au milieu et les deux plus petits aux deux bouts ; le tout formait la plus parfaite pyramide.
« Dans l'intervalle qui sépare ces lignes de celles qui précèdent, j'ai été à la Pinacothèque; je n'ai regardé que les Titiens. Titien est aussi grand que Raphaël ; plus réaliste, plus large, plus ardemment humain, plus viril — (Piaphaëlest mort à trente-six ans) — ; du reste Raphaël a idéalisé infiniment moins que nous le pensons. La beauté et l'ampleur du geste (dans la marche par exemple), il les a trouvées dans la
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nature, il est strictement parti de la réalité : il a su à la vérité lui donner un admirable éclat et une admirable envergure. Quant à Michel- Ange, il s'est créé avec ses études d'anatomie un monde à part, un monde de géants... »
Cette lettre est intéressante. Il nous suffira pour ainsi dire de la « développer » pour avoir du même coup fixe les résultats principaux du second séjour en Italie dans l'évolution de Meyer.
Conrad se montre de nouveau frappé de ce « sens de la svmétrie » qu'il a noté à chacun de ses séjours en terre latine. Il l'observe jusque dans les attitudes du peuple, dans le groupement architectonique de cinq gamins se tenant par le bras.
Il insiste sur le geste italien et sa capacité d'expression; le terme — qui lui est cher — de Gebârde est deux fois employé à propos des attitudes populaires et à propos des ligures de Raphaël1. Il note, chez le latin, la projection à l'extérieur de la vie psychique; le rire italien lui apparaît — - (l'expression n'est pas de lui, mais empruntée à Burckardt1 comme « l'épanouissement de la vie intérieure ». Voilà bien un des plus décisifs résultats du contact de Meyer avecle sol latin! La remarque du touriste passera dans le credo artistique du poète : pas de psychologie abstraite, mais partout affleurement visible de la pensée; en matière d'art, le vêtement extérieur des idées est seul utilisable. Laissons la parole à Meyer lui-même. Que dira-t-il un jour à Fritz Kôgel, un jeune littérateur qui est venu interviewer ]<■ maître dans sa retraite de Kilchberg? • qu'il doit au Latin? C'est le sens du mouvement, du geste. Ce lui est devenu un besoin, un besoin impérieux, de toul projeter dans l'extérieur, dans le dehors, de tout rendre
i . « Grosse Gebârde zuœ Beispiel beim Schreiten » — ers derniers mots naturelle m. ni penser à la démarche de Yittoria Colonna dans la t< Tentation de Pescara
■>. Kultur der Renaissance, II, p. 67. a Das Lachen... ein Ergliinzei Seele. 0 Meyer : Das Lachen... ein Aufglanzen der Seele. »
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visible, jusque dans la langue, dans l'accent. Ce besoin est poussé chez lui presque jusqu'à la manie, jusqu'au pédantisme. Ce sontlà des influences non spécifiquement françaises niais romanes; l'Italie y a plus de part que la France ' ».
Meyer s'exprimera dans le même sens devant sa sœur : « Toute idée doit être revêtue d'un beau corps... Dans la poésie, chaque pensée doit se mouvoir en forme visible. L'artiste doit éliminer jusqu'au dernier résidu de raisonnement, de notation abstraite. Tout doit être mouvement et beauté... Le poète ne doit pas dire les choses, mais les montrer". »
L'œuvre de l'écrivain sera l'application de ses principes. Elle nous montrera l'élimination de toute psychologie qui ne se condenserait point, ne s'absorberait pas toute entière dans un signe objectif, qui, de sa nature, serait condamnée à rester intérieure et laisserait de ces « résidus de raisonnement » que l'artiste réprouve.
Le résultat sera une qualité plastique et visuelle générale manifeste ment supérieure à la qualité plastique moyenne des artistes allemands. La langue du Saint, des Noces du Moine dresse autour de nous une surprenante quantité de formes matérielles et visibles ; par sa richesse d'images concrètes, elle nous donne en quelque sorte la sensation physique du palpable ; la prose de Meyer nous fait pénétrer dans un atelier de statuaire. Cet art réalise la difficile gageure de ne point rompre le fil qui nous attache à la réalité des choses ; il nous fait constamment « voir » ; nous restons emprisonnés dans le monde solide de la matière ; il en résulte à la lecture une sorte de sécurité, de satisfaction physique.
Même après les clartés trouvées en Italie, l'application des
i. « liei C.-F. Me\er. Ein Gesprâch ». Rheinlande, oct. 1900. « Kurz. was ioh.vom Romanischen bekommen habe ist der Sinn fur die Gebârde, Geste. Es ist mii* nicht zu enlbehrendes Bedùrfnis geworden ailes naeh aussen hiu schaubar, sichtbar zu gestalten, auch in der Sprache ».