Lettre du 3 nov
3. Die Hochzeit funkell in Paolo Veronese. {Die Eigenart C.-F. Meyer, Schweizer Grenzbote, 25 déc. i885).
l'ne légende populaire veut que le jour de la mort du supérieur du couvent d'Engelberg, un concert d'anges et de chérubins s'abaisse des cieux sur la montagne pour faire entendre aux oreilles des hommes l'accent divin des voix célestes. Or, le jour môme de la mort d'un de ces supérieurs, la sœur portière du couvent d'Engelberg voit se présenter à son guichet le moine Hilarius portant sur sou bras un charmant enfant endormi. Hilarius raconte que cet enfant n'est autre qu'un chérubin oublié sur les sommets par la troupe des musiciens célestes, quand elle s'est envolée vers le ciel. Ce récit n'est en fait qu'un pieux mensonge destiné à faire adopter plus facilement l'enfant. La crédule sœur Marthe adopte, non sans une secrète et mystérieuse fierté, cette petite créature qu'elle croit un enfant égaré du Ciel et qui n'est autre qu'un enfant des hommes, une gentille petite iille abandonnée, trouvée en chemise sur les sommets et recueillie par le bon moine.
Engel — c'est le nom qu'on donne à l'enfant, en souvenir de son origine — grandit au couvent. Un jour, des hommes d'armes amènent au couvent une belle et sombre inconnue. Elle a goûté les amours coupables ; elle est amenée à ce cloître pour y être enfermée et achever de force dans la pénitence des jours qui ont commencé dans le péché. La farouche pénitente représente aux yeux de la créature toute blanche qu'est Engel la sauvage et effrayante splendeur du monde et de la faute. Et l'âme de silence et de candeur, qui n'a eu jusqu'ici comme horizon que les murs blancs du cloître, se sent peu a peu attirée par une sorte d'horreur sacrée et de mystérieuse sympathie vers cette destinée de la créature de chair et de désir qui, elle, a connu la vie. Un jour, lutta — c'est le nom de la belle pécheresse — ne pouvant supporter la vie du cloître, se fracasse la tête contre les murs de sa cellule. Devant ce spectacle, Engel s'enfuit épouvantée. Ce couvent, dont sa mystérieuse et redoutable amie n'a pu supporter le silence de tombe, ce couvent lui fait maintenant horreur.
Dans la vallée, elle est recueillie par un brave homme dfl
chasseur, Kurt — qui a toutes les qualités de l'emploi, rudesse d'écorce et chaleur de cœur — et qui l'épouse... Notre chérubin, appuyé à l'épaule du bon chasseur, découvre la vie et proclame sa joie sans détour : « o die schône Welt! » Cette douce sécularisation aura comme fruit une gentille faini 1 le de quatre enfants. Mais Engel, qu'on appelle maintenant Angela. va connaître- la vie des hommes tissée de joies et de malheurs. Elle perd son mari, le brave Kurt qui se tue dans les rochers en voulant lutter contre un aigle qui désole la vallée ; elle perd son fils aîné, son préféré, le guerrier Kurt, qui, lui aussi, comme son père — tous les héros sont vertueux dans ce poème ! — a voulu se dévouer en se précipitant dans un fleuve écumant et débordé pour sauver sa fiancée Lisbeth. Elle perd son dernier enfant, un « Schmerzenkind » génial et pâle qui se meurt de la poitrine en sculptant devant sa porte des « Pieta » en bois. — Enfin, un soir, cette mère douloureuse s'égare dans les déserts du Titeis ; elle monte plus haut, toujours plus haut dans le royaume de la neige, et tout à coup ses oreilles sont frappées par les accents séraphiques d'un concert céleste. « Sois bienvenue parmi nous ; la dure pente de la montagne, tu Tas gravie! »
Angela entend les « abîmes chanter, les sommets résonner » ; elle sent ses pieds se détacher du sol ; elle se sent enlevée sur les ailes des anges dont la suave harmonie l'entoure. L'apothéose finale complète le caractère légendaire et merveilleux qui est répandu sur toute l'œuvre.
Le poète dont l'œil critique était si clair se trompa cette sur la valeur de son œuvre. La facilité avec laquelle elle était née l'abusa sur sa qualité. Il écrit à Haessel : « J'ai composé mon poème dans le mètre à'Otto V Archer de Kinkel. en quelques semaines, ce qui a donné du « coulant » à mes vers ».
« C'est tout différent de Hutten mais n'est point en dessous*. »
i Br. II, p. 42.
Plus tard C.-F. Meyer devait voir juste. lia été impitoyable et brutal envers l'enfant de sa Muse ; envers « Engelberchen », comme il l'appelait, usant d'un diminutif où il faut voir plus d'ironie que de tendresse1. « C'est éternellement dommage, devait-il dire un jour, j'ai employé beaucoup de beauté à la composition d1 Engelberg ; j'ai gaspillé là Tincomparable inspiration de mon hiver de Venise. Si seulement j'avais alors esquissé fortement d'avance les contours de mon œuvre, de façon à lui donner une charpente solide! Maintenant elle est ce qu'elle est. Il y manque l'unité de motif, et, comme conséquence, l'unité d'impression sur le lecteur 2 ! »
Meyer désigne ici un défaut qui frappe tout lecteur d'Engelberg et le frappe d'autant plus qu'il choque comme un paradoxe chez l'auteur d'ordinaire le plus minutieux et le plus méthodique qui soit dans la construction de ses œuvres : l'absence de composition. Engclberg est inorganique. C'est une juxtaposition de motifs successifs3.
Il y a trop de choses diverses dans ce poème. La plus essentielle des trois traditionnelles « unités », l'unité d'action, manque. Ce récit qui s'étend sur toute la durée d'une existence de femme — alors que « Hutten » était tout entier concentré dans les quelques jours de la fin du héros, — ce récit trouve encore moyen de s'évader de ce cadre déjà trop large et trop lâche, défaire de longues incursions dans l'existence de personnages accessoires, de multiplier les horsd'œuvre !
L'absence de composition était-elle rachetée par l'exécu-
i. Cf. là-dessus. Br. I, pp. i85, 367 et Br. II, pp. il\%, ZiZ.