‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 83 sur 177 · Conversation avec Kôgel · texte numérisé non relu

Conversation avec Kôgel

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la somme d'impressions confuses, incoordonnées, que représente la vie contemporaine, le Passé historique, où le premier travail de clarification, d'ordonnance est fait, représente un terrain d'exploitation infiniment plus aisé. Le Présent est une matière brute, le Passé est déjà filtré. L'Histoire a préparé la besogne du romancier. Celui-ci n'a qu'à choisir au milieu de faits nets celui qui promet à sa fantaisie d'artiste le meilleur rendement.

Comment Meyer conçut-il et pratiqua-t-il la composition du roman historique ?

Nous possédons sur ce point, dans sa correspondance et dans les souvenirs de sa sœur, des renseignements sullisanîs. Frappé de l'incomparable habileté de Meyer dans le maniement littéraire de l'Histoire, Cari Spitteler écrivit à son compatriote, en novembre 1 884 ■> une lettre dans laquelle il lui demandait : « comment il s'y prenait pour avoir aussi commodément à sa disposition le détail historique, sans cependant jamais sortir du cadre de la poésie... Possédait-il ce très rare degré d'information historique qui permet de puiser simplement à même le trésor du souvenir? ou bien étudiait-il spécialement une époque, en s'efforçant ensuite de presque l'oublier, pour que l'érudition n'empiétât point sur la poésie1? »

Il nous faut retenir la réponse de Meyer : il travaillait « sans système, instinctivement;... des espaces de dix ans s'écoulaient entre la lecture historique et la composition... » Son goût préféré allait aux chroniques du temps (Muratori, bénédictins de Saint-Maur) aux bulles ou autres pièces de cet ordre qu'il lisait pour son plaisir, sans intention, sans jamais prendre la plus petite note... De tout ce chaos, au cours des années, se débrouillait toute seule une nouvelle... Pour le Saint, il n'avait pas eu besoin de toucher à la Conquête de l'Angleterre de Thierry que, dix ans auparayant, à la vérité, il avait pratiquée à fond par pure curiosité

i. Br. I, p. .',27.

ou bien par ennui. Bref, il n'avait jamais cherché de thèmes ni l'ait d'enquêtes historiques préalables1. »

Une année plus tard (décembre i885), Meyer, dans une lettre au même correspondant, revient sur le même point : « Un facteur important de mes œuvres est le temps (trois^ cinq, dix ans)2; sans effort, mais sans trêve, mes forces de création travaillent sur les mêmes thèmes, de façon \ tative pour ainsi dire, et cependant avec une intelligence, un sens de la direction latent. N'est-ce pas le procédé <le formation de la nature, un procédé instinctif téléologique

Nous retrouvons ici ce facteur de dégagement, de clarification, dont nous avons parlé quelques pages plus haut. Le travail de « Gestalltii/i> » imposé au thème poétique est double. Le premier est laissé à l'Histoire; l'historien offre au poète un canevas déjà préparé, un sujet ordonné; ce thème déjà épuré — singulièrement clair, si on le compare à une masse de faits encore intacte — n'est cependant pal encore propre à la mise en œuvre poétique immédiate; il contient encore des scories ; ce sera l'œuvre des années <le l'en débarrasser ; sur la toile de fond de la mémoire, grâce au travail de simplification et de réduction psychiques du souvenir, ne s'enlèveront que les traits essentiels d'une figure, les seuls pratiquement et commodément utilisables.

Betsy Meyer remarque très justement en choisissant comme exemple Engelberg que « les sensations présentes étaient impuissantes à se muer en poésie dans l'esprit de son frère : qu'il fallait, pour qu'elles pussent devenir modelables, qu'elles se transformassent en s'enfonçant et en descendant peu à peu dans l'âme du poète ». (Betsy, p. 169.)

Le thème une fois lentement « décanté » dans son esprit. Meyer abordait la composition directe. Il s'agissait de

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