Br. II. p. 366. Lettre de juillet
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et le protestant sérieux qu'elle prend comme champion.
En dehors des inventions principales, la nouvelle de Meyer offre dans sa construction, clans sa charpente, une frappante analogie avec le roman de Mérimée. Les deux récils se déroulent selon le même ordre, la même progression. Oà pourrait dresser une sorte de « tableau synoptique » des chapitres de Y Amulette, en les opposant aux chapitres parallèles de la Chronique1. Meyer a appris l'art de la composs lion chez Mérimée.
Enfin, l'emprunt se poursuit dans le détail précis (Coinminere, le « rafliné » de la Cour de Charles IX. a fourni tous les traits de Guiche; les éléments du sermon du Père Panigarola sont pris dans le sermon correspondant du père Lubin de la Chronique; le cabinet de travail du roi est décrit de la même façon dans les deux récits — désordre, le cor df chasse, les livres jonchant le plancher; — l'auberge du Maure est devenue l'hôtellerie Zum Mohren 2, etc., etc.)
Quelle est la valeur de la nouvelle de Meyer jugée intrinsèquement? Cette petite œuvre — qui contient beaucoup de faits, trop de faits! — est très sèche, très grise, très terne. L'auteur a évidemment visé un certain effet de sobriété artistique. Il a dépassé son but et son œuvre souffre réellement de maigreur. Une certaine rigueur de lignes très huguenote n'est pas niable. La « moralisation » de la source, la Chronique de Charles IX, y est assez amusante a suivre dans le détail; elle révèle l'extrême refroidissement qu'à subi l'œuvre en passant de l'atmosphère française et catholique à l'atmosphère suisse et prolestante3. Mais ceci tient
i. Cf. A ppendice critique.
■i. Cf. Appendice critique.
;. Voir par exemple la scène où pour la première fois les deux « ainoureuses » de Mérimée et de Meyer, Diane de Turgis et Gasparde, font a leur chevalier 1 abandon de leurs lèvres. Le passage de Mérimée rappelle les badinages sensuels du xvme siècle La scène correspondante (lie/ Meyer laisse l'impression dominante d'une honnêteté anguleuse. Le lecteur a presque la sensation physique de la raideur du geste.
La belle Diane de Turgis convertie en la calviniste Gasparde — son équivalent comme pivol dans la conduite du récit — a pris des qualités de
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i la personnalité même, à la personnalité intime et profonde de l'auteur; nous ne pouvons reprocher au Meyer de [8^3 jje n'être point encore le Meyer de 1878. I)c^ mérites de lechnique eussent pu faire oublier la sécheresse qu'inflig |*œuvre l'insuffisant épanouissement personnel de l'auteur. (> n'est hélas pas le cas ! El à ce dernier poinl de vue ['Amulette est bien une œuvre de début.
D'abord, manifestement, notre auteur n'est point encore en possession de la technique du cadre qu'il exploitera plus tard avec tant de virtuosité dans des nouvelles comme le Suint, les Noces du Moine. Tout le début de Y Amulette est d'une frappante gaucherie. L'auteur n'arrive pas à « amorcer » son récit. Les premières pages, évidemment destinées à donner à l'autobiographie fictive du xvne siècle le caractère intime et personnel du «Journal» tenu au jour le jour1, constituent un long hors-d'œuvre lassant pour la patience du lecteur. Nous n'arrivons point à nous intéresser aux péripéties d'un certain marché d'affaires entre Schadau et le vieux Boccard ; que nous importe que ces deux personnages aient une contestation au sujet « d'une colline plantée de chênes et de hêtres sise dans le voisinage de Villars-les- Moines »? que nous importe que « cette affaire traîne .en longueur depuis déjà assez longtemps » ? Et les détails de s'accumuler sur ce marché qui ne tient par rien à la trame du récit. « Le vieux Boccard se donnait infiniment de peine, dans de longues correspondances, pour obtenir une diminution de prix. Aucune contestation sérieuse ne pouvait être élevée sur la pièce de bois en question, et cependant le
« Tùcbtigkeit » suisse. La souple écuyère, la reine des « raffinés », est le une brave ménagère s'inquiétant de trouver un tailleur pour son Haas.
Pendant que son chevalier suit avec passion la rhétorique enflammée du Père Panigarola, Gasparde, avec un sentimentalisme essentiellement germanique, élève ses regards « vers la belle étoile qui brille doucement audessus du toit de la chapelle » etc., etc.
1 Aujourd'hui 14 mars 1611 je me suis rendu à cheval de mon domaine du lac de Biennc à Courtion chez le vieux Boccard... » C'est ainsi que s'ouvre le pn mier chapitre.
vieillard semblait considérer comme son devoir de liarder le plus possible. Toutefois, comme j'avais de bonnes raisons de lui montrer de la bienveillance, et que, par-dessus le marché, j'avais besoin d'argent pour faciliter à mon fils, au service des Etats Généraux et fiancé à une ronde et blonde Hollandaise, son établissement, etc., etc.. » Tout cela pour amener le motif de la médaille, de l'Amulette, entrevue par Schadau au fond d'un tiroir où Boccard, le vieil avare, est en train de fouiller!
Il était dit que ce récit n'arriverait point à « démarrer ». Que vient faire la relation du dîner de Bienne et de l'altercation entre le principal héros et le jeune François Godillard qui ne reparaîtra à aucun tournant du récit, mais dont l'auteur tient tout de même à bien préciser l'état civil en nous confiant qu'il est « le fils du maire, grand épicier, à la tète du parti aristocratique »?
Toute cette entrée en matière est évidemment très laborieuse !
V Amulette présente un défaut plus grave; le problème même de la nouvelle ou du roman historique n'y est point résolu : nous voulons parler de l'utilisation poétique de l'histoire. Celle-ci ne doit être dans le roman qu'une toile de fond; elle ne doit jamais venir gêner l'impression esthétique. On pardonne au « romancier historique » beaucoup de liberté vis-à-vis des faits, mais on ne lui pardonne guère des passages comme le suivant, d'une aridité didactique de manuel :
« Ce que l'Amiral m'avait donné était un mémorandum qu'il adressait au prince d'Orange. Je suivis avec un intérêt
toujours croissant l'exposition des faits qui, avec la grande
clarté propre à l'Amiral, traitait des événements de France.
Amener à tout prix et sans délai la guerre avec l'Espagne,
voilà, écrivait l'Amiral, notre salut. Albe est perdu s'il i
attaqué à la fois par nous et par vous. Mon seigneur et Roi
veut la guerre; mais les (luises travaillent à l'enconlre de
toute leur énergie: l'opinion catholique, excitée par eux.
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tifiit en échec la fougue belliqueuse naturelle aux Français, et la reine mère qui montre une étrange préférence pour le duc d'Anjou sur le Roi, ne veut point que ce dernier éclipse son préféré en se distinguant dans la campagne. El c'est à ce luit qu'aspire mon seigneur et Roi; c'est aussi ce que, dans la mesure de mes forces, je voudrais lui procurer. »
Dans certains passages, l'auteur semble presque vouloir nous prouver qu'il sait bien son histoire :
« Le nom du grand Coligny remplissait alors le monde. Il devait sa réputation de stratégiste supérieur à tous les autres grands capitaines de son temps, non pas à ses victoires — il n'en avait jamais remporté — mais bien à ses défaites, auxquelles par sa science lactique et son grand caractère il avait su donner la valeur de triomphes. »
« En l'an i5-o, ledit de pacification de Saint-Germainen-Laye donna aux Huguenots en France l'accès à tous les emplois. Coligny, appelé à Paris, discuta avec le roi, dont on disait qu'il avait toutes les sympathies, le plan d'une campagne contre Albe pour délivrer les Pays-Bas. »
De pareils passages sont d'autant plus critiquables qu'ils sont placés dans la bouche d'un contemporain de ces événements. 11 est infiniment peu probable qu'un témoin de cette époque cherche, dans un journal intime, à se remettre en mémoire sous cette forme les faits capitaux de son temps.
L'Histoire reste ici à l'état brut. Il n'y a presque point d'effort d'assimilation, de transformation poétique.
La comparaison avec le modèle, la Chronique de ( 'harles IX, si alerte et vivante d'un bout à l'autre, l'ait saillir encore davantage ce défaut de la copie l.
Un peu plus d'un an après Y Amulette, parut la seconde œuvre en prose de C.-F. Meyer : îenatsch. Le roman parut dans une obscure revue allemande qui ne devait avoir qu'un
i. Ces défauts n'ont point empêché un critique, Julian Schmidt, de déi l'Amulette la plus remarquable des nouvelles de C.-F. Meyer. Hâtons-nous d'ajouter que ce paradoxal verdict a contre lui presque l'unanimité de la critique allemande.
an de vie : Die Literatur, dirigée par le D1' Paul Wislicenug (automne 1874 • Ce n'était point le chemin pour atteindra rapidement la renommée; la publication dans un organe de presse aussi obscur ne devait guère avoir que l'avantage de permettre à Meyer, avant la mise en vente du volume, un remaniement complet de son œuvre avec l'absolue sécuritl d'esprit de l'auteur qui n'a point à craindre de s'aliéner par des retouches de précédents lecteurs !...
Que nous apprend l'Histoire sur Ienatsch? Cet aventurier grison, pasteur et chef du parti protestant dans son canton] assiste au jugement de Thusis qui marque le point culminaa du conflit entre protestants et catholiques. Le parti catholique reprend le dessus. Ienatsch est traqué de toutes parts; avant de quitter son pays, il trouve le temps d'assassiner, dans des conditions particulièrement atroces, le chef des catholiques Pompéius Planta. Il prend du service dans l'armée de Manrisfeld, r/uis plus tard dans l'armée française. C'est dans les rangs français, aux ('étés du duc de Rohan. le célèbre capitaine huguenot, qu'il rentre sur le sol grisou. La France se refusant à rendre au canton grison ses antiques limites et ses antiques franchises, Ienatsch trahit ses allies d'hier, abjure le protestantisme, passe dans les rangs catholiques, objet de sa haine de jadis, et, fort de l'alliance avec l'Espagne, obtient la retraite de l'armée française. Le jeu — lies classique — du diplomate grison consiste en somme a user l'une contre l'autre les deux puissances européennes qui se disputent ce petit coin de Valteline, et à faire sortir de ces conflits l'indépendance de son pays. Ienatsch. dans ce rôle, esl servi par le plus heureux manque de conscience^ soutane, serments, rien ne l'embarrasse. Parvenu a wnv sorte de dictature, l'aventurier est assassiné en plein triomphe par ses ennemis politiques.
G. -F. Meyer. d;ins son roman, a pris des licences avec l'Histoire; c'était son droit; signalons-en quelques-unes.
La femme de Ienatsch n'était point la poétique Italienne Lucia que nous fait connaître le roman. Elle s'appelait Anna
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Buol, était fille d'un certain capitaine Buol, de Davos, ne l'ut point assassinée, mais échappa au contraire avec lenatsch son époux au massacre de la Valteline.
L'amour de Lucrèce Piaula et de lenatsch — élément essentiel de la charpente cl 1 1 roman de Meyer — est pure fiction. Planta a bien eu une fille en présence de laquelle il tut assassiné >5 février it>2i^, par la bande de lenatsch. Seulement cette fille s'appelait Katharina Lukretia, et à la mort de lenatsch, elle avait depuis douze ans comme époux légitime le colonel Rodolphe de Travers. Il n'est pas du tout sur que Katharina Lucretia de Travers se soit trouvée parmi les danseurs masqués au moment de l'assassinat de lenatsch. Tout ce que nous savons, c'est qu'elle dit quand elle apprit le crime : « Voilà mon père vengé » (Chronique Sprecher).
lenatsch n'était pas encore « sécularisé » au moment de issinat de Pompeius Planta, comme nous le dit Meyer.
Le colonel Ruinelli ne mourut pas à Padoue dans un duel avec lenatsch, mais à Coire en 1627 et point de la main de lenatsch.
(les libertés ne doivent point être jugées avec trop de rigueur ; C.-F. Meyer n'écrit pas une monographie historique. Au reste, la tonalité générale du roman semble fidèle et atteste que l'auteur a utilisé ses sources avec plus de conscience qu'on n'est accoutumé d'en rencontrer chez la plupart des « romanciers historiques ».
lenatsch est l'œuvre la plus lue de C.-F. Meyer. La centième édition est aujourd'hui atteinte. Tout explique ce succès: d'abord, lenatsch reste une sorte de monument de l'indépendance etdu patriotisme helvétiques, et puis l'œuvre est populaire, populaire par la tension violente, l'outrance générale du récit et des caractères ; populaire par la simplicité. 1' « accessibilité » des moyens littéraires. Le même critique qui donna à M Amulette la première place parmi les nouvelles de C.-F. Meyer, Julian Schmidt, a loue surtout dans lenatsch « l'acuité psychologique ». Ce n'était point l'avis de l'auteur lui-même sur son œuvre.
Il a écrit à F. Bovet : « Ce n'est ni de l'histoire, ni de la biographie, ni même un roman psychologique; c'est une espèce de fresque assez grossièrement dessinée et pour être vue à distance. Après avoir lu à peu près tout ce qui a été écrit sur ce sujet-là, j'ai mis tout cela de côté et j'ai donné Le champ libre, très libre à mon imagination — de manière que telle page de ma nouvelle me fait l'effet, maintenant, d'être tracée par une main autre que la mienne. Quant aux traits historiques — j'en ai disposé plus que cavalièrement» je n'ai gardé que les caractères — encore ne sais-je si vous ne trouverez pas mon duc de Rohan, dont vous devez bien connaître les traits véritables, de la tapisserie. Pour Ienatsch, j'ai la certitude que ce n'était qu'un coquin et j'en ai fait un personnage » \
« C'est une espèce de fresque assez grossièrement dessinée et pour être vue à distance... »
Cette phrase nous paraît porter le jugement définitif sur l'œuvre. Ienatsch a les qualités et les défauts de la large peinture murale : les mérites d'ordonnance en grand, de composition, et aussi... l'absence de finesse dans le détail. Le lecteur amoureux des nuances n'y trouvera pas son compte.
Les progrès sur Y Amulette sont évidents : Ienatsch esl admirablement bien charpenté, bien construit2 et ne manque point dans son ensemble d'un certain effet décoratif en gros. Le récit est très clair malgré la complexité de l'Histoire^ l'allure est vive, franche ; elle présente tout-à-fait ce « quelque
i. Lettre de sept. 1876. Br, I. p. 128.
■1. La composition n'est pourtant point sans défaut : on se demande par exemple, pourquoi l'auteur a donné au début tant d importance au personnage de Wascr — au point d'intituler te premier des trois livres de l'œuvre die Reisé Des Herrn Waser — pour l'éliminer peu à peu au cours du « - « « - i 1 et le faire Gnalement disparaître de la scène au moment de la culminationi Le roman présente un second défaut de composition plus grave ce Lukretia n'apprend qu'à Venise, au second livre, de la bouche de leuatschj que celui ci est le meurtrier de son père. Ceci est parfaitement invraisen»» blable puisqu'elle a passé toute sa \i<' aux côtés des deux Planta et en compagnie du vieux serviteur Lukas !
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chose de dégagé et de rapide » qui apparaissait à Meyer comme le « propre du récit français » '. dette manière nette et un peu sèche attira à railleur la rigueur de la critique contemporaine. On lui reprocha ce qui était peut-être son principal mérite de n'avoir fait qu'un volume, « Le roman en sa qualité d'épopée moderne devant avoir de l'ampleur » 'être « breit »)2. « Le récit, écrit M. Bossert dans son Histoire df la littérature Allemande, tranche par une certaine brusquerie d'allure sur la manière diffuse de la plupart des romanciers allemands. » Meyer était conscient de ce caractère île son œuvre; il a lui-même insisté sur l'allure « discontinue et brusque » de Ienatsch3.
La faiblesse de Ienatsch est bien plutôt dans sa véritable indigence psychologique. Nous assistons à un entassement brutal de faits violents dont les mobiles nous échappent. Nous ne voyons pas les fils qui font mouvoir ces grandes marionnettes. Le lien intérieur de causalité est négligé. Ienatsch n'est qu'un excellent roman-feuilleton.
Jùrg et Lucrecia appartiennent tous deux au type surhumain et instinctif. A ce point de vue, on peut plaider qu'ils peuvent se passer de la psychologie commune; ce sont des forces élémentaires et d'une certaine manière inconscientes1; ils sont mus plutôt qu'ils ne se meuvent; ces géants échappent î\ la logique terrestre qui enchaîne les simples mortels. G.-F. Meyer a parfaitement vu l'espèce de simplicité de la colossale ligure qu'il avait créée en la personne de son héros (incarnation à ses yeux de la « force géniale »)5. Il a écrit à Louis Vulliemin : « Je ne puis me dissimuler que ce qu'il y a d'énorme et d'irritant dans le caractère de mon héros est pour beaucoup dans son succès »6.
i. Br. I. p. i36.