Lettre à Meissner, déc. 1847. Br. II, a
Naturmensch », écrira Meyer pour caractériser son-héros ; Br. II, 1 ">■ Br. II, p. 10 à Hœssel. « Naturmensch... Géniale Kraft ». 6. Bihl. Univ., déc. 1899.
■2j(> C.-F. MEYER
Gottfricd Keller, qui pourtant goûtait Ienatsch, ne pouvait pardonner à l'auteur la série de massacres accumulés dans l'œuvre et se montrait particulièrement choqué du « gestii de boucher >r [Fleischhauertat] de Lucrèce à la fin du roman.
Le personnage le mieux tracé du livre est certainement le duc de Rohan. Entre l'âme du capitaine huguenot et celle de C.-F. Meyèr il y a possibilité de pénétration mutuelle. La distinction mélancolique et désenchantée du héros trahi a été rendue avec beaucoup de finesse, sinon très en conformité avec l'Histoire. Tout au rebours, la violence crue, jj brutalité constante d'un personnage aussi en opposition avec le tempérament de l'auteur que Ienatsch ne pouvait donner qu'une silhouette plastique.
Ce roman, comme l'œuvre précédente Y Amulette) — quoique moins directement — se ressent de l'influence A Mérimée.
. Cette influence se marque d'abord dans la composition, dans la construction nette, svelte et sobre du récit, dans l'économie de moyens. « Mérimée, a écrit M. Lanson. - ii; faire vingt pages où les romantiques s'évertueraient à souiller un volume. » Méyer adopte la conception française du roman rapide. 11 écrira en 1 89 1 a un de ses amis : « On voudrait de moi un « roman » et moi j'ai en exécration l'ampleur, ce qu'ils appellent la « plénitude » '.
Elle se marque dans la langue. C'est probablement a Mérimée plus qu'à tout autre écrivain de chez non- que Meyer est redevable du caractère français de sa prose, caractère qui ne peut guère échapper à un lecteur de son œuvre : c'est la « Chronique » qui a été le modèle de ces petites phrases limpides el sèches, rebelles aux enchevêtrements syntaxiques de la pensée germanique. Pensée el mots se juxtaposent ici plus qu'ils ne se subordonnent. Ce styl avant tout analytique. Il est très clair parce qu'il est
1. Br. I, p. \\-, Lettre à Stûckelberg... « Ich liasse die Breite, dii nannte Fùlle
MEILEN a5l
continu. Meyer conservera de sa fréquentation de notre langue l'horreur de la construction périodique allemande; et c'est sa propre pensée qu'il exprimera par la bouche du héros d'une de ses nouvelles (le général Werdmûller dans le Coup de feu en chaire] quand celui-ci s'écrie, à boul do souille, après une interminable phrase : « Ouf! terrible langue que cet allemand!1 » Eu 1882 il envoie à >a correspondante Louise von François les lignes suivantes : « N'oublie/, pas que durant dix années de ma vie (:>.."> à 35) j'ai été Français; il m'en est resté une sympathie pour les supériorités, même purement stylistiques de la littérature française » ". Dans un billet à Félix Bovet rédigé en 1890 il se qualifie de « semblant d'auteur allemand » qui a « conservé toute sa sympathie pour la littérature française, môme contemporaine » 3. Cari Spitteler pourra écrire : « Plus je relis les nouvelles de Meyer, plus je me dis chaque fois avec plus de certitude : ceci est français, français jusque dans la structure de la phrase » \
Enfin Mérimée a encore donné à Meyer un autre enseignement plus important que les autres et qui portera des fruits ailleurs que dans Ienatsch : la vue par le dehors, l'illustration perpétuelle de la pensée par le geste. La Chronique de Charles IX confirme sur ce point les leçons prises par Meyer dans les Musées de Venise; elle montre à noire auteur sur le fait l'application des principes de la peinture à la littérature. Meyer pensait ■ — nous l'avons vu — que l'artiste ne doit pas « dire les choses, mais les montrer »; ce sont les termes mêmes dont M. A. Filon se servira pour définir l'art de Mérimée : « Ce n'est pas raconté, c'esl montré »:;.
1. « N'ai-je pas la phrase bien longue et bien allemande ? » écrit-il avec inquiétude au bas d'une lettre à Vulliemin [Bibl. Univ., 1899). ■ Briefw. Meyer-François, p. 77.