Ged. p. 108, Der Rheinborn
■2j\ C.-r. MEYER
que le soleil suivait sa course entre le sommet des pins mon frère me lisait a haute voix des fragments de son Odyssée... »
C.-F. Meyer n'emportait point de travail avec lui sur les hauteurs, — ni plume ni papier ; le meilleur de sa pensée, il L'élaborait couché dans l'herbe, rêvant, sans effort, tandis que « son front fatigué se baignait dans la fraîcheur de la lumière et de l'air »...
« 11 lui était donné de se reposer complètement, totalement, car il possédait le don inconnu à la plupart de ses amis de se plonger par le rêve dans la vie de la nature: de s'identifier avec elle... Il me disait parfois : « Je suis sur le « meilleur pied d'amitié avec tout le petit monde animal de la « montagne. Les lézards, les scarabées et les papillons le « savent bien; ils me doivent beaucoup de reconnaissance. « J'ai sauvé la vie à plus d'un d'entre eux. » Tout au fond vivait encore enlui quelque trace du petit garçon joyeux aux boucles brunes, d'autrefois. C'est là peut-être ce qui lui faisait comprendre si bien le caractère et les intérêts de ces lidèles petites bêtes domestiques dont il aimait à s'entourer à la campagne. Quand Conrad-Ferdinand racontait ses relations avec elles, leurs tours et leurs aventures, on eût cru entendre quelque fine et spirituelle petite fable.
Telles étaient les légères et sereines images qui se formaient au fond de son rêve, tandis que son imagination Ml reposait. C'étaient là les petits gnomes et les kobolds qui menaient leur vie de conte de fées dans les souterrain* d'où le poète extrayait l'or de sa poésie. « Quelle chance que personne ne sache que je m'appelle « Rumpelstilzchen » fredonnait-il parfois quand personne ne pouvait l'entendre et que nous nous savions seuls, tout seuls. avec notre petit monde ». (Betsy, Souvenirs.)
Le momenl vint pourtant où il fallut dire adieu à cette douce vie. Avec la perspicacité des cœurs aimants, Betsy avait compris le danger qu'il y avait pour son frère à se laisser ainsi aller au lil du rêve. Pour cette imagination trop vive, le risque n'avait-il pas été de tout temps l'irréelle
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inconsistance des mirages1? La sœur n'hésita pas un instant devant le sacrifice de toute sa vie à elle; il fallait séparer -"ii existence de celle de son frère qui en avail été tout le contenu. Il fallait donner à L'existence de Conrad les bases solides, le sain réalisme de l'existence personnelle, du foyer. Le mariage était la seule solution qui pût le sauvera temps de l'effort dans le vide el du commencement de lassitude que la tendresse de la sœur voyail poindre.
Betsy nous a laissé le récit, délicieux de simplicité et d'abnégation, de la conversation capitale qu'elle eut un jour a ce sujet avec son frère. Elle eut comme cadre un des sommets de Chiamutt que le frère et la sœur affectionnaient. Ils passaient là, cote à cote, de longues et douces heures de silence, dans un tel état d'immobilité qu'ils furent un jour, raconte plaisamment Betsy, pris par un touriste qui montait la route du col pour des pétrifications de la montagne. «Cette petite aventure, ajoute-t-elle, égaya mon frère; à moi. elle me fit de l'impression ». Elle nous raconte ensuite comment le lendemain, à la même place, elle entreprit de convaincre son frère du péril de cette sorte d'immobilité contemplative dans l'existence, du danger de « glisser dans le rêve », de la nécessité d'avoir à son âge « un foyer et des responsabilités », comment elle l'adjura « de prendre pied sur le sol vert de la vie ». La chaleur de ces tendres conseils éclaira Conrad. « Cet instant écrit Betsy, marque un de's sommets de la vie de mon frère, un de ces sommets où il lui semblait voir la main d'une destinée supérieure et vers lesquels il aimait rétrospectivement à tourner une sorte de respectueux souvenir. Cette heure eut d'immenses conséquences : elle eut le bonheur comme issue. De ce moment devaient dater pour le poète des années d'existence double, de vie plus pleine et plus riche. Il redescendit du sommet de l'Alpe dans la vallée ».
' -F. Meyer avait cinquante ans !
i. Cf. Mijwenflug, Traumbesitz dans les Ged.