‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 92 sur 177 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE FOYER

Ce fut le grand tournant dans l'existence du poète. On peut dire que la personnalité de C.-F. Meyer n'est constituée qu'après son mariage.

Il connaissait depuis 1868 celle qui devait devenir sa femme. 11 l'avait rencontrée chez le major Hans Ziegler, l'oncle de la jeune fille . Cette famille Ziegler était une des plus vénérables souches patriciennes du vieux Zurich; elle avait son siège dans l'antique demeure « Zum Pelikan » et avait comme chefs, à l'époque qui nous occupe, les deux frères Hans et Edouard. Tous deux étaient des militaires; ils avaient autrefois servi dans l'armée hollandaise, puis, après leur démission, s'étaient fixés à Zurich où les entourait l'estime générale. Hans conservait le titre de major, Edouard celui de colonel, auquel s'ajouta, dans toute la dernière partie de sa vie, celui de président du Regierungsrat zurichois. C'étaient de fortes, simples et droites natures, très dévouées aux tâches sociales, aux intérêts de leur cité et de leur peuple, très suisses. Hans, en outre, possédait un grain d'originalité qui assaisonnait ce fond solide ; il était resté vieux garçon, un célibataire aux allures un peu brusques, alliant la candeur d'âme et l'esprit de répartie. N'exerçant point les hautes fonctions communales de son frère, il avait D'Harcourt. 17

plus de temps pour remplir son existence selon ses goûts privés; il avait deux passions : la peinture de paysage et la charité, une charité discrète, infinie, qui s'exerçait dans 1<> détail et dans l'ombre et qui, jointe à la nuance de douce originalité qui le caractérisait, en avait fait une sorte de figure de bourru bienfaisant, célèbre parmi les Zurichois.

Ce fut chez lui, dans la maison « Zum Pelikan », que C.-F. Meyer rencontra pour la première fois Louise Ziegler. l'n commun goût pour la peinture rapprochaitl'oncle et la nièce, Les visiteurs du major Hans Ziegler connaissaient bien ce visage de jeune fille aux yeux clairs, encadré de douces vagues de cheveux bruns, qui se cachait, quand la porte s'ouvrait, derrière le chevalet et la toile. Louise avait été élevée très solidement et pieusement, tout à fait dans l'esprit tradilionnaliste et conservateur, par son père, le colonel Ed. Ziegler, et par sa mère, née Bodmer, également de vieille souche patricienne, des Bodmer « zur Arche ». La douceur aimante et calme qui se révélait chez la jeune fille avait ému C.-F. Meyer. Il avait compris que nulle part il n'avait chance • le trouver mieux qu'en ce cœur la retraite bienfaisante et limpide dont le quadragénaire commençait à sentir naître en lui la nostalgie. De premières tentatives d'approche étaient restées sans résultat; Louise Ziegler avait plus de trente ans et renonçait à se marier.

Puis, peu à peu, les choses changèrent. Louise se lai--' toucher par une affection qui ne se lassait pas. Leurs mains s'unirent l'une à l'autre le jour où elles se rencontrèrent au-dessus du lit de mort de Mathilde Escher, la vieille amie de Conrad (29 mai 187.V. L'affection des deux cotés pour la défunte étaitla même; cette piété partagée pour une morte les poussa l'un vers l'autre. « Elle a si souvent et sans résultat voulu me marier de son vivant, devait dire plus tard C.-F. Meyer de Mathilde Escher : elle n'y a réussi qu'après sa mort. »

Ce ne fut toutefois que le 1 > juillet 1 S j 5 que Conrad obtint de celle qu'il considérai! déjà comme sa fiancée !<•

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« oui » décisif. Les circonstances do cet après-midi eurent un charme d'idylle. Une partie de campagne avait été arrangée entre Betsy, Lisette Nùscheler, la sœur de l'ami dont nous ayons déjà eu l'occasion de parler, et les deux amoureux. La petite compagnie se laissa conduire en barque jusqu'à cette jolie presqu'île de 1' Au qui sera le théâtre de la première nouvelle du poète composée après son mariage, le Coup de feu eu chaire. Pendant que Betsy et Lisette s'écartaient sous le prétexte de commander une collation sur le sommet [de l'Au, Conrad et Louise s'égaraient dans les traditionnels sentiers ombreux. A leur retour, Conrad présenta Louise à sa sœur comme sa fiancée. Et pour que rien ne manquât à l'idylle, ce fut par la plus belle nuit de lune que le vieux batelier qui les avait amenés les ramena à Meilen.

Ce fut fête dans le vieux Zurich conservateur, quand on apprit une union qui alliait deux noms évocateurs de tradition. Rudolf Rahn écrivit à son ami Meyer une épître qui peut donner assez exactement l'impression du moment. « Tous mes compliments pourle choix de la compagne de ta vie. Ce choix ne pouvait être meilleur. C'est notre conviction à tous. Nous reconnaissons là le Zurichois de la vieille roche, qui ne se laisse point séduire par le cliquetis de l'étranger et conserve le goût et le sens du vrai [das Edite . du bon et du droit '. »

Même le « Brummbar » Gottfried Keller daignera faire entendre sa voix dans ce concert de félicitations.

I. s lettres de C.-F. Meyer à sa fiancée nous révèlent une surprenante jeunesse de cœur. Cet homme de cinquante ans écrit comme un amoureux de vingt ans. L'exaltation tendre de ces épitres est le meilleur document de la vraie i'Mi\ cn.c trouvée dans le mariage. Meyer écrit : « Xc t'inquiète pas de l'approche des « Schwabenjahre »; c'est une invitation au décorum extérieur; mais entre nous, nous avons

i. Langmesser, p. 83.

•z6o C.-l". MEYER

le droit d'être aussi jeunes que le cœur nous en dit. Il faut que je te fasse une confession. Avant ma demande, je me disais quelquefois : avec la douce Louise du Pelikan, si tranquille et paisible, tout ira sagement, correctement et sans secousse; mais, cher trésor, quand, le i3 juillet, nous fûmes assis côte à côte en barque, j'ai bien vu que mon cœur allait à la dérive. Je n'eusse jamais cru qu'un homme puisse être aussi profondément pris, aussi complètement conqui» par un autre être humain. Oui, oui les petites femmes \>u. ja, die kleinén Fraueri) ! De près ou de loin je me sens de plus en plus attaché à ma chère Louise ! ' »

Un autre jour, il écrit : « Quelle flamme à la fois paisible et puissante est le vrai amour ! Il réduit en cendres tout calcul personnel, toute pensée basse. L'amour est plus foi! que la mort ! 2 »

Une autre fois le bouillonnement de jeunesse qui l'agite se fait jour dans l'hyperbole sentimentale suivante : « Enfant, si j'avais été le soleil, je serais apparu avec plus d'éclat et de feu en pensant à toi '. » (Meyer était, en août, parti seul pour quelques jours dans la montagne et avait assisté au lever du soleil sur le Righi.)

Le mariage eut lieu le 5 octobre 1 8-5 à l'église de Kilt hberg, que Louise Ziegler aimait pour son élégante svelte> campagnarde et son joli cadre.

Puis, ce fut le voyage de noces, un voyage de noce? très jeune, avec les classiques étapes méditéranéenn* Cannes, Nice. Sainte-Marguerite, Monaco. Nous devons à la vérité de consigner ici que Conrad ne pénétra point dans la salle de jeux, dans la « Spielholle », comme l'écrit avec un effroi de naïveté touchant un de ses biographes, le pasteuf Langmesser. Avant la Côte d'azur, le couple avait travers Lausanne, où Conrad présenta sa femme à ses vieux amis Vulliemin, Avignon, Beaucaire et Tarascon. Puis le bleu

i . Langmessc r, p. 85 ■2. Langmesser, p. 8 '< '5. Langmesser, p. 83.

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de la nier et les rivages de Corse tentèrent le « jeune » ménage; trois mois de bonheur uni coulèrent à Ajaccio. Le poète y fêta un Noël exotique et méridional : il goûta, comme il devait le dire plus tard clans de jolis vers, le paradoxe des cloches de Noël tintant « dans une tiédeur paradisiaque d'atmosphère », dans un décor « où s'épanouissaieiil 1rs oran- ■). « Il n'y a point ici de dure frontière séparant jeunesse et vieillesse. »... « Une confusion charmante règne dans le cortège des Heures \ »

Le souvenir de Colomba suivit C.-F. Meyer pendant son séjour en Corse. Il écrit, le i5 novembre 187J, à Ernst Eckstein, le directeur de la Deutsche Dieliterlialle : « Dans une rsée de la Corse de Bastia à Ajaccio, chaque pas que j'ai fait a évoqué devant ma mémoire la Colomba de Prosper Mérimée. Cette nouvelle est. jusque dans les moindres détails, d'une incroyable vérité dans la peinture du ige et des mœurs locales. » Il pensait alors publier, dans le courant de 1876, une « nouvelle corse », ainsi qu'il l'écrivit d'Ajaccio à sa sœur-. Ce projet ne l'abandonna pas tout à fait; sur le soir de sa vie, après la grande secousse de 1892 qui devait ruiner définitivement ses forces de réalisation, il devait reprendre d'une main débile, sans parvenir à un tracé ferme, les lignes anciennes de son plan8.

Le ménage, rentra au début de février, au pays natal. Le • salua sa rentrée au terroir par ces lignes à Beîsy : « Ce n'est que maintenant que je me fais l'effet d'être réellement et vraiment marié ; je puis dire que je ne pouvais faire un choix plus heureux. » Après quoi l'écrivain, — qui ne perd jamais ses droits, ' — ajoute : « Je me sens de plus en

1 Weihnachten in Ajaccio, Ged., p. 209. V. aussi Abschied von Corsica, lied., p. 166 et Die Corsin, Ged., p. 169.

a. V. Frey, p. 264.

Langmesser, p. 170.

i. Dans le projet même du mariage, le littérateur ne s'était pas loul à t'ait oublié, ainsi qu'en témoigne une lettre à Hermann Ling. M / est une personne simple et aimable... J'ai lieu de croire que ma modeste activité littéraire gagnera par cette union en vigueur et en régularité. »

excellente veine de travail ; j'ai en tète deux nouvelles : l'une se passe en Corse, l'autre dans le Palais des Papes à \\ ignon '. »

Conrad et Louise trouvaient pour les accueillir la plus délicieuse demeure. L'excellente Betsy avait voulu ménager à leur amour un cadre idyllique; elle avait admirablement disposé pour eux une maison au Wangensbach, petit coin situé au-dessus de Kùssnacht. Une fois de plus, cette incomparable sœur avait justifié l'ancien mot des amis de Genève : « Mlle Betsy pense toujours aux autres et jamaielle ! » Puis, cette satisfaction donnée à son besoin de sacrifier, elle était partie pour Florence afin d'y étudier la peinture de concert avec une ancienne amie, Anna F ries. La plus grande partie des deux années 1876 et 1877, elle la passa en Italie; elle y retrouva un ami ancien. Frédéric Preller, l'excellent artiste des Odyssée-Landscliaften. Le peu de mois qu'elle fut durant cette époque en Suisse, elle les vécut seule au Seehof de Meilen, la demeure d'autrefois, bien déserte maintenant. Le colonel Ziegler avait, au moment du mariage de sa fille, exprimé avec bonté le désir de voir rester auprès de Conrad la sœur qui, durant vingt ans, avait été à ses cotés. Betsy refusa. Avec la simplicité des vrais dévouements, elle tint à s'effacer absolument devant la nouvelle présence féminine qui devait occuper la première pla< 1 du cœur de son frère. Elle n'eut qu'un désir : se faire oublier. Elle savait que les conditions de fortune de Conrad après son mariage l'engageraient à faire l'acquisition d'une nouvelle et plus luxueuse demeure. Elle jugea que le plus sûr moyen d'éviter que l'on pensât à elle dans les conditions d'achat était l'absence. Peut-être aussi — et songerons-nous à demander plus à un dévouement qui déjà débordait? — peut-être était-ce assez pour elle de savoir son frère dan» le bonheur sans l'y voir .

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