A. Br., I, p. 29. Cf. Morgenbl., 1813, p
contre le formalisme pédant ou la contrition affectée, aspirant aux grâces de l'esprit, à Yingenium venustans et ornatum, comme disait Baumgarten? Plus franchement qu'à la maison, le jeune homme éprouve la résistance de sa nature à toute formation dogmatique, et il se retranche. A Pâques 1749, il quitte donc Klosterberge, loin d'imaginer qu'il pourra envisager un jour d'y succéder à Steinmetz K N'est-ce pas la preuve qu'il ne s'y était pas trop senti prisonnier? Déjà il disposait de la baguette magique qui transfigure l'existence. Qu'allait-il faire? Sur son cahier conservé, il avait noté l'adresse de Voltaire.
A l'Université d'Erfurt, un parent éloigné, J.-W. Baumer, professait la philosophie et d'autres matières 2. Un curieux homme, fraîchement évadé de la théologie, médecin après avoir été pasteur, de caractère indépendant, humoriste et moralisateur. Bahrdt qui fut plus tard son collègue à Giessen, le présente dans son autobiographie, comme un original, ayant de la fantaisie et de l'ironie. « Il vivait en philosophe, ne participait à aucune cabale, laissait les fous se chamailler à leur guise, ne prenait à cœur aucun mal. toujours placide et content3. » C'était un empiriste qui traitait comme des maladies les angoisses morales et les scrupules religieux. « Il nous parlait de ses propres errements, ajoute-t-il, des chimères
1. En 1756, cherchant une situation, Wieland avait déjà pensé à un poste à Klosterberge, malgré l'avis de Sulzer (Cf. Archiv. XII, p. 606 et la L. de Sulzer à Bodmer du 28 mai 1757 dans Kôrte; celle de Kiinzli à Bodmer du 29 mars 1758 dans Hirzel, p. 134). En 1771, cherchant à sortir d'Erfurt, le poète eût peut-être accepté le poste de directeur de Klosterberge (A. Br., III, p. 29).
2. Wilhelm Baumer était allié à la mère de Wieland par un frère de celle-ci, le médecin J. J. Kick. Né à Francfort, il avait étudié la théologie à Halle et à léna, puis, après avoir été pasteur pendant quatre ans, il a fait sa médecine, à Halle. Depuis 1748, il était à Erfurt comme « magister legens », enseignant le latin, avec la philosophie. En 1752, il devint professeur de philosophie, puis, en 1754, professeur de médecine; à Giessen, à partir de 1765, il enseignait la chimie. Cf. Ofterdinger, p. 40.
3. Geschichte seines Lebens, seiner Meinungen und Schicksale, von ihm selbst geschrieben, Berlin, 1790-1791, II, p. 177 s. « Er hatte Génie, grundliche Kenntnisse, gesunden Mutterwitz, und eine hôchst gliirkliche Laune. Er lebte als wahrer Philosoph, nahm an keiner Kabale Anteil, liess die Narren sich zanken und raufen, zog sich kein Ubel sehr zu Gemiite, war immerdar heiter und zufrieden... Unsere gewôhnliche Unterhaltung war Spott iiber die Torheiten der Welt, und ich muss gestehen dass ich diesem grossen Arzt einen Teil meiner Aufklarung verdanke... » Cf. R. Prutz, K. Fr. Bahrdt, Beitràge zw Geschichte seiner Zeit und seines Lebens; FUumer, 1850, p. 423-44; G. Franck, K. Fr. Bahrdt, 1866, p. 203 à 270.
de son enfance, et comment, peu à peu, il avait vu clair... » Wieland attendait-il du professeur, quand il détourna sa route pour l'aller consulter, plus qu'un conseil pratique pour ses études, alors qu'il avait à choisir entre le droit et la médecine? Ou bien voulait-il se confier au médecin-philosophe pour une cure radicale de son esprit chimérique, pour le redressement de sa conscience chavirée? Il avait besoin de voir clair en lui-même, de se prémunir contre le sentimentalisme mystique, avant son retour au presbytère de Biberach. De son propre gré, en dépit des objections paternelles au choix d'une Université catholique, il s'installe donc chez son cousin, et se fait immatriculer 1.
Ainsi se décide l'orientation de son développement moral. D'instinct, avec ce discernement sûr qu'il aura toujours de sa vocation, il se soumet à une discipline intellectuelle dont il éprouve le besoin. Il s'agit pour lui, moins d'une règle de conduite que d'une éducation de la pensée, moins de préparer une carrière qu>' d'achever son émancipation. C'est pourquoi il semble négliger les ressources, d'ailleurs précaires, de l'Université, et s'en tenir au « privatissime » de Baumer, à sa direction, et à ses commentaires. Il s'enferme chez lui, comme dans sa chambre de Klosterberge, tout à cette enquête qu'il mène à travers les conceptions métaphysiques et les connaissances expérimentales, apprenant d'abord de Wolff l'art de conduire sa pensée, de procéder avec méthode 2. Il s'habitue à considérer toute chose comme sujette à caution, à faire le procès des idées reçues et à rechercher sous la convention les vrais mobiles de nos actions. Il s'initie à la psychologie sensualiste. Don Quichotte fait le reste. En lui montrant, dans leur excentricité caricaturale, les deux dangers de déraison entre lesquels l'humanité chemine, le médecin agissait plus effi-
1. A. Br., I, p. 145 : « Von der zartesten Jugend an, habe ich keinen Treiber nôtig gehabt. Ich habe aber immer gerne meinen Neigungen und Einsichten gefulgt, und habe daran recht getan...» 1e., p. 334 : « Ich folgte in meinen Studien bloss meinem Geschmacke und einem gewissen Triebe meines bosen oder guten Damons... » L'immatriculation est du 19 mai. (Bleiblatt der Magdeburg. Zeit. 1882, p. 338.)
2. Gruber2, I, p. 29; Morgenbl., 1813, p. 531. Wieland avait conservé son exemplaire : ■< Anfangsgriinde aller mathematischen Wissenschaften », qu'il avait utilisé et annoté à Erfurt. (Bôttioer, p. 162.)
cacement sur cet, imaginatif, que par le raisonnement K « Is avias veteres mihi de pulmone revulsit », convient Wieland, qui ne manquera pas de recommander à son tour ce « spécifique contre la fièvre de l'âme » 2.
Faut-il s'étonner si l'esprit déconfit s'empare d'une autre illusion? Alors que, sous l'influence de son sophiste, il dérive vers le matérialisme, il se tourne à nouveau vers quelque perspective idéaliste. Tout comme il se défendait du piétisme par Bayle et Voltaire, il se défend maintenant de l'empirisme de La Mettrie par la Théodicée de Leibnitz, « qui lui plaisait alors particulii rement ». C'est le baume qui lui guérit les « meurtrissures de l'âme », dues à son traitement énergique. La vision spiritualiste tint lieu de la foi perdue; elle lui rendit la bonne conscience, « parce qu'elle s'accordait aux méditations auxquelles j'étais parvenu de moi-même »3. En combinant cette métaphysique avec la critique de Bayle, il se croyait « sur la voie d'une vraie philosophie »; il était bien sur la voie de sa philosophie, cherchant déjà à concilier raison et aspiration finaliste, ou, comme il dit, l'esprit et le cœur.
L'étudiant peut donc se hasarder délibérément sur les « terres inconnues » de la spéculation, son Brucker en mains. Quel est son dessein? S'il s'enferme toute une année dans cette pension plus que frugale, sans chercher si, dans cette ville d'églises et de couvents, il pourrait trouver quelqu'un qui « au goût des choses de l'esprit unît autant d'amour pour la vertu », ce n'est pas seulement
1. Raumer, p. 387. « Diesem (Colleg) verdankte Wieland zuerst helle Einsichten iiber Pfaffen und Despotenpolitik. iiber verjâhrte Vorurteile, und was die heimliche Lektiire des Voltaire und Bayle in Kloslerbergen vorbereitet batte, wurde vollendet. » Bodmer, dans ses : Critische Betrachiungen iiber die poelischen Gemalde der Dickter (1741), p. 518-547, avait attiré l'attention sur l'intérêt philosophique de la satire de Cervantes, encore assez mal connue. 11 faudra attendre les ■ Schlesw. Briefe » de Uerstenbehc (1767), et surtout la traduction de Bertuch (1775-1777) pour vulgariser Dnn Quichotte en Allemagne. Wieland s'est peut-être servi de la trad. ail. de 1734, faite d'après celle d'Arnauld, ou bien de celle du secrétaire Wolf dans : « Das angenehme Passetemps » (Leipzig, 1730-1735). Cf. A. Farinelli : Spanien und die Spanische Literatur im Lichte der deutschen Kritilt und Poésie (Zeitschrift fiir vergl. Litgesch. N. F. 5. (1892) p. 164 ss.).
2. \. Br., I, p. 48, 319. Cf. lidTTicER. p. 162. Wieland attribuait à Baumer une philosophie uni, encore qu'idéaliste, conduisait aisément à l'athéisme.