‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 120 sur 505 · A IV, p · texte numérisé non relu

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Un demi-siècle plus tard, s'associant à l'hommage de Herder dans Adrastéa 1, Wieland apporte aussi son tribut « au très aimable écrivain, qui, mieux que tout autre moderne, s'est formé à l'école socratique ». Il n'oublie pas ce qu'il doit, pour sa formation morale, à cet « esprit congénial » à celui des Grecs, également inspiré de la « pure humanité et des Grâces », et qui, comme nul autre, allie « l'enthousiasme de Platon à la caloeagathie de Xénophon, à Yeuphrosyne, à l'enjouement, à la douce ironie d'Horace ». En se donnant pour le disciple de Shaftesbury, plutôt que pour son « frère spirituel », Wieland qui, selon Goethe 2, lui ressemblait trop pour qu'il le prît pour modèle, regrettait « de lui avoir été si inférieur ». Du moins laissait-il entendre que cette philosophie lui a été plus qu'une spéculation, mais un « principe de vie », une véritable culture.

De bonne heure, il a été séduit par l'élégance intellectuelle, la fine dialectique et la ferveur naturaliste de Shaftesbury 3. Peu importe qu'il n'ait lu ses principaux ouvrages qu'à Zurich : si le nom n'apparaît pas dans la correspondance avant 1754, Wieland n'a certainement pas attendu de lire l'anglais pour connaître, par les traductions de Spalding, les Moralistes et le Traité de la vertu 4.

1 Mrrlcur, 1801, I, p. 312 s. (Hempel 38, p. 625). Cf. Herder : Zur Philosophie und Geschichte, Teil 2.

2. Zu brùderlichem Andenken Wielands (1813). (JubU. Ausg. 37 , p. 18) : « Geist, Witz, Humor, seien die echten Organe, womit ein solches Gemiit die Welt anfasse. An einem solchen Mann fand nun unser Wieland nient einen Yorgànger, dem er folgen, nicht einen Genossen, mit dem er arbeiten sollte, sondern einen walirhaften âlteren Zwillingsbruder im Geist, dem er vollkommen glich, ohne nach ihm gebildet zu sein. »

3. Herbert GrVJDZINSKI : Shaftesbury's Einfluss auf Wieland, Stuttgart. 1913 (Beitrage zur Litgesch., N. F. H. 33); à compléter par Charles Elson : Wieland anil .Shaftesbury. Diss. Columbia V'niversity, Germanie Studies 10-12 1913. L'étude récente de Léo Stettner : Das philosophisrhe System Sha/tesbtirys und Wielands Agathon, dans : Bausteine zur Gescli. der deutschen Lit., Band XXVIU (Halle 1929), est consacrée surtout a la philosophie de Shaftesbury.

4. Die Sittenlehrer oder Erzàhlungen philosopkischer Gespràche, welche die Nalur und die Tugend betrefjen... Berlin, 1 7*7. Untersuchung ûber die Tugend..., Berlin, 1747. Le soliloque a clé traduit également : Soliloquium von den wahren Eigenschajten eines Schrijtslellers, und wie einer solches werden konne. (Magdebourg, 1746.)

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Ne doit-il pas déjà à la Rhapsodie, que Leibnitz louait comme une anticipation poétique de sa Théodicée, l'inspiration de son premier ouvrage? L'influence du moraliste anglais commençait en effet à se diffuser en Allemagne par les revues et la propagande rationaliste 2. C'est un théologien de Tubingen, Friedrich Christoph Oettinger, qui, dans son Traité du sens commun, défend la religion naturelle de Théocles3. L'étudiant n'était alors pas si loin de Bayle qu'il ne participât aussi au scepticisme de Philoclès : ne rêvait-il pas de réconcilier le poète et le philosophe? Si, à Zurich, Wieland se sent tenu, déjà par le surnom de Dioclès que lui a donné Bodmer, à prendre le rôle de l'idéaliste et à répudier l'ironie irréligieuse 4, il n'en est pas moins amené à se réfléchir dans cette intelligence ouverte à la fois à la beauté du monde et aux révélations du cœur. On a déjà relevé son inspiration dans les années de collaboration avec Bodmer. Mais c'est évidemment lorsque, au

1. « L'univers tout d'une pièce, sa beauté, son harmonie universelle, l'évanouissement du mal réel, principalement par rapport au Tout, l'unité des véritables substances, la grande unité de la suprême substance, dont toutes les autres ne sont que des émanations et des imitations, y sont mises dans le plus beau jour du monde. Il ne manque presque que mon harmonie préétablie, mon bannissement de la mort et ma réduction de la matière ou de la multitude aux unités ou aux substances simples. Je n'avais cru trouver qu'une philosophie semblable à celle de M. Locke, mais j'ai été mené au delà de Platon et de Descartes. » Cité par P. Ziertmann dans l'introduction à sa traduction de V Enquête sur la vertu. (Philosoph. Bibliothek, Band 110, p. xiv s.)

2. En particulier, Spalding : Die Bestimmung des Menschen, Leipzig, 1748; J. G. Sulzer : Unterredung ûber die Schonheit der Xatur, Berlin, 1750. Cf. Chr. F. Weiser : Shaflesbury und das deutsche Geislesleben, Berlin und Stuttgart, 1916; O. Walzel : Shajtesbury und das deutsche Geislesleben d. 1S. Jahrh. (Germ. Roman. Monatschr., I, Heidelberg, 1909), ainsi que son étude : Das Prometheussymbol von Shajtesbury zu Gœthe, dans : Neue Jahrb. fur klass. Altertum, 1910; Diltiiey : Archiv. f. Gesch. der Philos. II, VII; H. von Stein:/);'? Entstehung der neueren Aesthetik, Stuttgart, 1886, p. 143-184.

3. Dans un ouvrage paru en 1753 à Stuttgart : Die Wahrheit des Sensus communis in den erhlàrten Sprùchen Salomonis.

4. Entretien avec Ring du 15 mars 1755 : Archiv. f. Litgesch, 13, p. 496. « Von Shaftesbury und seinen characteristics sagte W., dass er darin keine Gelegenheil versaume der Religion zu spotten, und das so mit dem Ernstlichen verkniipfe. dass man ihn fast nicht widerlegen kann. Sein Principium vom Lacherlichen hal er gewiss nicht der Religion zum Vorteil erfunden, und ihn zu widerlegen isl kein besser Mittel. als die Begriffe, die er uns von der Tugend gibt, aufzunehmen und zu zeigen, dass die christliche Religion uns keine anderen beibringe. » Les relations de W. avec l'Alsacien Dominique Ping, commencées en sept. 1753, ne semblent pas avoir été très intimes. Des exlrnils du journal de Ring ont été publiés par H. Funck, dans Archiv. f. Litgesch., XIII, p. 485 ss., et sa correspondance avec W. dans Beitràge zur Wieland-Biographie, 1882.

commerce de la société, il commence à se relâcher de son rigorisme doctrinaire, qu'il se rapproche de l'attitude dégagée de Shaftesbury. Combien se sentait-il plus à l'aise dans ce pragmatisme qui, faisant bon marché des servitudes conventionnelles, ne laisse pas d'assigner à la volonté une noble ambition, plutôt que dans la satire acerbe de Lucien et de Swift, ou dans l'impertinence de Voltaire ! 1

Si c'est d'abord la ferveur naturaliste qui l'a attiré, un enthousiasme qui procède du sentiment religieux autant que de l'admiration, Wieland se rapproche maintenant du moraliste, qui, en dégageant la vertu de l'intellect, la rattache aux inclinations et l'éclairé par l'expérience psychologique. Alors que son idéalisme répugne encore au relativisme, bien que déjà entamé par les réalités subjectives, il trouve chez Shaftesbury l'affirmation de l'autonomie de la conscience, et l'incitation à tirer de soi-même sa règle de conduite, de la demander, plutôt qu'à la raison, à l'intuition du bien et du beau. L'étude de l'homme, « plus difficile que celle des minéraux et des coquillages, et dont l'histoire ne fournit que les matériaux », lui apparaît comme seule capable de livrer le sens de la vie 2; celui-ci est cherché dans l'unité de la personne, par delà le jeu des sentiments et des idées. Chacun a le devoir de se réaliser soi-même, « de se faire l'architecte de son destin » 3.

Qu'il ne soit pas, comme Didarot, Herder ou Gœthe, soulevé d'un élan véhément de liberté, qu'il ne sente pas s'exalter en lui-même une fièvre prométhéenne de création 4, Wieland est saisi

1. Entretien avec Ring, du 25 janv. 1755 : ■ Von Lucian und seinen bosen Anfâllen redeten wir viel. W. sagte, wann er seinen Yerkauf der Philosophen lèse, so musse er ihn wegschmeissen »; le 15 mars 1755 : « Von Swift sagte er, dass er die menschliche Natur zu weit heruntergesetzt habe. »

2. A Ring, 25 janv. 1755 (Archiv. f. Litgesch., XIII, p. 494 s. : « Wir sprachen insonderheil viel von der Kenntnis des Menschen, dass man ihn mehr studieren sollte als Muscheln u. Mineralien... Dit- Menschen zu kennen, dazu gehôre gar viel, wenn man es auch nur auf die kleine Gesellschaft restringieren wollle, darin wir leben... Und wenn wir aile Historié studieren, so wissen wir nur faeta, nur selbst Wirkungen, nur Charactere, aber den Menschen selbst kennen wir noch nicht. P.492 8 mail 54) Die Psychologie sollte noch besser ausgearbeitet sein, man sollte nur zuerst Erfahrung genug mit unserer Seele mai hen ehe man Principia annehmen und Système zusammenketten will,

3. Die Sittenlehrer (Trad. Frischbisen-Kohlbr, Philos. Bibl., III. p. 200).

4. Dans Ed. Grandisons Geschichte in Gôrlitz, p. 12, il est fait allusion au mythe de Prométhée, pour caractériser la puissance du génie.

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pourtant par cet appel à la sincérité et à l'éducation du caractère. Avait-il déjà appris de Montaigne 1 et de Bayle à faire droit aux instincts et aux dispositions particulières, tout en les adaptant aux fins morales, il voit maintenant la vertu comme l'harmonie des forces de l'âme et leur épanouissement : une virtuosité qui a son contrôle dans le goût ou le tact moral. La conciliation de la sensibilité et de l'esprit, à laquelle tendait spontanément sa nature esthétique, s'annonce dans la forme intérieure, c'est-à-dire dans la finalité individuelle 2. De cette beauté, quand elle s'exprime dans la vie, émane le charme si puissant qui suscite l'amour. Car « on n'admire qu'une intention », dit Shaftesbury; on aime le vœu de perfection inscrit dans la santé du corps. « L'esprit... néglige le corps pour pénétrer avidement jusqu'à sa source, et contemple l'idée dont la forme procède. » De la grâce sensible, l'artiste moral pénètre jusqu'à la grâce spirituelle3.

Par là pouvait se légitimer le dilettantisme sentimental, qui papillonnait dans un cercle de « sympathies » féminines, sans trouver à s'attacher. Le jeune enthousiaste ne cherchait-il pas, que ce soit chez sa Diotime (Elisabeth Lochmann), ou chez la prude Sélima (Véréna Grebel), ou chez l'ingénue Mélissa, cette beauté de l'âme, qui, n'étant plus seulement rationnelle, mais répandue dans toute la personne, ne peut être que sentie dans le commerce familier? Au lieu de se perdre dans les nuées, son érotisme joue dans l'équivoque du goût moral. C'est surtout à l'intention de ses aimables relations qu'il s'applique à interpréter la morale esthétique de Shaftesbury, ainsi que précédemment, dans les Lettres des Trépassés, il avait fait du mysticisme d'E. Rowe. Suivant qu'il pense plus à l'une ou à l'autre, il donne à son image un accent plus mondain ou plus religieux. C'est ainsi qu'il peut composer dans le même temps des œuvres de ton si différent que les Considérations sur V homme, Théages et les Sympathies.

Combien, d'ailleurs, l'inspiration de Shaftesbury se confond

1. W. semble en effet connaître Montaigne dès 1753 : Arch. f. Lilgesch., XIII, p. 490 : « Einen Montaigne haben die Deutschen noch nicht, und es ist ein Unsinn, ihn ins Deutsche zu iibersetzen. »

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