A. Br., I, p
La rencontre avec sa cousine Sophie Gutermann, Wieland la considéra toujours comme le tournant décisif de sa jeunesse. A elle, il attribuait non seulement le choc moral qui trancha la perplexité dans laquelle se débattait son esprit, depuis son retour à la maison paternelle, mais la décision de sa vocation poétique. A elle, il doit aussi, comme il l'affirme à Bodmer, « l'heureuse transformation de son âme et de son destin » l. Sans l'amour, il ne serait pas devenu poète; comme alors à Schinz 2, il le répète à la fin de sa vie à celle dont « le charme magique » l'avait alors métamorphosé, ou plutôt transporté dans un monde enchanté 3 ». A cinquante-cinq ans de distance, il en juge comme jadis, quand il sentit son cœur ressusciter de son engourdissement4. Ce fut, en effet, pour cette plante de serre, le rayon de soleil printanier qui fit sourdre la sève et éclater la floraison 5.
Était-ce la surprise de sa beauté? Certes, à vingt ans, Sophie devait être en possession du charme, qui saisira encore, quand la figure aura perdu sa fraîcheur6. On l'imagine, à travers son héroïne Sophie von Sternheim, grande et svelte, plus délicate que belle, avec un visage d'un ovale régulier, éclairé par deux yeux foncés sous un front un peu grand, ombragé d'une opulente chevelure brune. « Sa voix était agréable, son langage recherché, mais sans affectation : bref, par l'esprit et le caractère, elle faisait une