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l'éducation sentimentale 161
connaissais mieux que moi-même; une folle témérité m'a fait mépriser tes avis. Te voilà vengé, mieux que ne souhaiteraient mes pires ennemis. Combien je suis tombé au-dessous de moimême! Où est ma fierté? L'esprit présomptueux, qui se croyait sûr de soi? Pauvre Phaéton ! 1 »
N'est-ce pas déjà le ton du Werthérisme, avant la Nouvelle Héloîse? Entraînée par la passion, la conscience s'en va à la dérive. Panthée est devenue pour Araspe « l'âme de son âme » ; elle est néanmoins impuissante à redresser sa volonté chavirée, bien qu'elle lui témoigne une compassion telle que Sophie avait pu la témoigner à Wieland : « Aimez-moi comme une sœur; aime Abradatès, mon mari; sois le troisième dans notre amitié!2 » Quant au froid raisonneur, il ne peut plus rien, lui non plus, pour son ami : « Le danger était trop grand, et d'un seul côté 3. » Cette conclusion suffisait, sans qu'il fût besoin de faire tomber Araspe dans la vilenie.
Serait-ce au profit de « la morale »? Mais, pour que la déchéance pût être imputée à la passion, il fallait un caractère déjà entamé par elle, un caractère de roué comme Lovelace, et non d'enthousiaste. Comment Araspe apprend-il brusquement « que l'amour seul guérit les blessures qu'il ouvre », et envisage-t-il de se dédommager de la perte de ses illusions? Démasqué, n'ayant plus rien à ménager, il change de rôle. De malade qu'il était, il se fait séducteur. Comme il y manque d'adresse, il achève de se perdre. Plus mortifié que repenti, il maudit la « misérable passion », à laquelle il a tout sacrifié. Mais non sans en tirer un avantage :
Rends grâce au ciel, dit-il à son confident, de t'avoir formé d'une argile plus lourde. Avec la sensibilité que la nature m'a donnée pour mon malheur,' tu n'aurais pas été plus sage... Peut-être vaut-il mieux être fait comme toi; ce n'est pas une raison pour mépriser ceux qui ont des fibres plus délicates 4.
Aussi bien la faute revient-elle au prince, qui a confié à Araspe « une mission au-dessus des forces humaines »s.
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Bien qu'écrit seulement en 1760, c'est pourtant le dénouement qui s'offrait à l'auteur en 1756. N'exprime-t-il pas, avant la confession faite à Zimmermann, le changement survenu chez lui, par suite de sa première épreuve? Dans la forme qu'elle prend à Berne, cette conclusion annonce Agathon, en laissant prévoir un relèvement moral par l'action; mais elle ne le motive pas encore par la déception. Elle reste, comme tout le développement, à l'état de délibération, réfléchie plus que vécue. Chez Araspe, les « deux âmes » s'affrontent, sans entrer véritablement en lutte; tour à tour, l'une ou l'autre domine. L'enthousiasme cède à la sensualité, mais sans qu'intervienne la passion. Le papillon, qui tournoie autour de la flamme 1, ne se brûle pas. Cette assurance, dans le jeu périlleux, écarte la sympathie; on ne se laisse pas prendre à une déclaration qui frise le cabotinage. Comment croire Araspe, lorsque, ayant fait l'idéaliste et le roué, il s'écrie finalement en héros cornélien : « Mon meilleur moi a vaincu, je cours, sans regard en arrière, où m'appellent Cyrus et le devoir2 »?
Il n'importe, il a été effleuré par le destin, il a pressenti qu'il est une autre vérité que celle qu'il imaginait. En Panthée lui est apparue une valeur qui échappe à l'esprit et à la sensibilité, qui commande un accord intérieur qui lui a manqué jusqu'alors : « Elle est à mon cœur ce que le soleil printanier est à la fleur, ce que la rosée est à l'herbe qui se flétrit, la source au voyageur altéré... 3. » Son vœu s'est incorporé en une forme vivante. Au lieu de fuser dans la spéculation et la rêverie, de s'exalter de poésie et de musique 4, il se fixe dans la vie. Araspe n'est pas si déçu qu'il ne sente