‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 16 sur 505 · A. Br., I, p. 50, 68; Ode à Bodmer A I, p · texte numérisé non relu

A. Br., I, p. 50, 68; Ode à Bodmer A I, p

l'opposition protestante était, en effet, toute de tradition et de caractère 1. Elle n'avait pas agi contre les avantages personnels du jeune et brillant collègue catholique, très en faveur dans l'entourage de l'évèque, aussi longtemps que ne s'étaient pas heurtées les prétentions politiques des deux confessions. A ce moment, la conscience luthérienne, qui s'était peut-être irritée en Italie, s'était farouchement raidie, soulevant des objections nouvelles. Bianconi, qui avait été autorisé à donner à sa fiancée la formation mondaine que justifiaient ses belles perspectives de carrière, et à développer ses connaissances, lui apprenant notamment l'italien, était brusquement mis à la porte. Si Sophie manqua de résolution pour passer outre à une contrainte tyrannique, elle s'était pourtant engagée à ne jamais faire état des avantages intellectuels qu'elle devait à son fiancé 2.

Mais comment se déguiser dans la vie quotidienne? Wieland put ignorer l'étendue des connaissances et les talents de sa cousine, au point de reprocher au médecin d'avoir négligé l'instruction de sa fille3. Il n'en fut pas moins charmé par sa distinction, trouvant qu'elle n'avait rien à envier, à cet égard, à une Lambert ou à une Rowe 4. Il subissait, avec le prestige que donne l'infortune, l'ascendant de la considération attachée par les siens à la lignée des Gutermann, et surtout l'attrait d'une culture qui en imposait à son esprit spéculatif. Lorsque Sophie, éloignée de la maison paternelle par le remariage du docteur, et privée, au surplus, de son grand-père, dont la mort survint à point pour lui éviter de

1. Raumer, p. 393 : « Ihr Vater war ein geschickter Arzt, aber voll Eigenliebe und tôrichter Phantasie. »

2. « Nun, so soll auch niemand raehr meine Stimme, mein Klavierspiel, die italienische Sprache, die Bekanntschaft mit Rohault, oder irgend etwas, so er mich lehrte, hôren, oder nur in mir vermuten ! » Wieland témoigne qu'elle a tenu parole. Bianconi se rendit à Dresde. 11 devint, en 1764, ministre de l'électeur de Saxe à Rome et mourut à Pérouse en 1781. Cf. Ludmilla Assinc : Sophie La Roche, die Freundin Wielands, Berlin, 1859, p. 30.

3. Dans Melusinens Sommerabende, Sophie reconnaît ce qu'elle doit à ses parents pour l'éducation de son esprit. Elle avait été élevée d'une façon très libérale pour l'époque, plus souvent, dans la bibliothèque de son père, qui était aussi doyen de la Faculté de Médecine, qu'à la cuisine. Elle avait reçu l'instruction de son parrain Brucker, sans préjudice d'une culture moderne; elle parlait français, avait pris des leçons de musique et de dessin.

nouvelles alarmes, vint chercher refuge au presbytère de Biberaeh, Wieland pouvait-il échapper à une intimité si pleine de charmes?

Ses projets littéraires, ses aspirations morales, qui, mieux que sa cousine, les eût compris et partagés? Comme lui, déracinée à demi par sa culture et déprise de tout attachement, elle était disposée aux aventures romanesques. En sa suave résignation, elle siassociait aux illusions du jeune homme, se prêtait à ses rêveries qui faisaient diversion à sa propre peine, se laissait gagner par son enthousiasme. Elle écoutait, surprise, les transports de cet adolescent chétif et éberlué, qui lui parlait morale et métaphysique. N'est-ce pas au cours d'une promenade matinale à travers champs, vers une éminence couronnée de tilleuls séculaires, d'où la vue s'étend sur Oberholzheim et plus loin jusqu'aux Alpes tyroliennes, qu'au sortir d'un prône l'adolescent lui développa sa théodicée poétique? « Ce langage émut à tel point ma charmante amie, qu'elle ne put retenir des larmes de ravissement l. »

Un pays de féerie s'ouvre à ces âmes à demi désenchantées :

Nous aspirions à longs traits la lumière céleste; ainsi que de purs esprits, nous flottions sur une mer de gratitude. Sous un ciel plus lumineux, une nature plus belle s'étalait à nos yeux : forêt, campagne, tout avait part à notre contentement, tout exhalait le bonheur d'aimer 2.

Si, pour Sophie plus avertie, « être aimée pour son âme était chose nouvelle, ce qu'elle s'était toujours souhaitée », il appartenait à la jeunesse ingénue du poète de brûler d'une flamme tout idéaliste. A sa lumière, il ne se reconnaissait plus, il se transfigurait. « Son amitié et notre union si courte fit de moi un autre homme. C'est à peine si pareille transformation se produisit chez Brutus. Au lieu d'une tête légère et dissipée, je devins sérieux, tendre, enthousiaste, ami de la vertu et de la religion. »

Est-ce pour complaire à sa cousine, ou par instinctive simulation? Il prend le caractère qui convient à sa figure et à son rôle de consolateur. « Mon sérieux et mon détachement des vanités de ce monde lui plaisaient d'autant plus, qu'elle ne s'attendait

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