A IV, p. 353 s
d'admirer les Grecs et les Anglais, de mettre en parallèle Homère et Milton, Euripide et Thomson. Mais, encore que Shakespeare soit loué, sur la foi de Pope et d'Addison, comme « le plus grand génie de tous les temps, l'écrivain le plus parfait et le plus extravagant », qu'il soit donné pour « véritable original et merveilleux interprète du beau moral » : (jamais poète n'a mieux connu le monde et le coeur humain..., n'a pénétré plus avant dans les ressorts les plus secrets de l'âme, n'a mieux senti ce qu'il y a de sublime, de bon, d'aimable dans les sentiments), il n'en est pas moins placé au-dessous de Thomson 1. Faudrait-il solliciter beaucoup le goût de Wieland pour lui faire reconnaître ses préférences? Ce n'est pas l'art des grands classiques; — ni Milton ni Shakespeare, ni non plus Corneille, « dont le génie est plus grand qu'on ne l'attendrait de sa nation », ni Racine, qu'il ne comprend pas mieux que Lessing, en l'opposant à son grand rival, comme Watteau à Annibal Carrache; moins encore le Tasse, défendu contre Boileau, et l'Arioste, qui le déconcerte — mais bien des écrivains délicats et châtiés qui charment l'imagination, Ovide et Anacréon, «le modèle le plus parfait de la grâce naïve » 2, Glover, supérieur aux autres poètes épiques, parce que ses personnages sont « d'une nature plus belle » 3, et sans doute, sans qu'il le dise, Voltaire.
Qu'il mette les qualités de forme au-dessus de la vigueur de l'imagination, cela ressort de la « balance » qu'il établit des poètes de tous les temps et de tous les pays, les jugeant « d'après les idées constantes et éternelles du beau et du vrai » 4. En prenant en considération les qualités d' « invention, de disposition, d'expression,
1 . A IV, p. 362, 389 s. W. semble devoir à Bodmer sa connaissance de Shakespeare, aux environs de 1755. Cf. Hans BodiMer : Die Anfànge des Zùrtcher Milton, 1931. Tobler : Bodmer u. die englisehe Literat. dans la Denkschrift.
W. parle de Shakespeare à Ring (Archiv. f. Litgesch., XIII, p. 495 s.). Cf. à Zimmermann, le 24 avril 1758, A. Br.., 1, p. 271. « Je l'aime (Shakespeare) avec toutes ses fautes; il est presque unique à peindre d'après nature les hommes, les mœurs, les passions; il a le talent précieux d'embellir la nature sans lui faire perdre ses proportions... 11 est tantôt le Michel-Ange, tantôt le Corrège des poètes... Malheur à celui qui souhaite de la régularité à un génie d'un tel ordre, et qui ferme les yeux, ou qui n'a pas des yeux pour sentir ses beautés uniquement parce qu'il n'a pas celles que la pièce la plus détestable de Pradon a dans un degré plus éminent que le Cid. » (En franc.)