‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 19 sur 505 · Horn, p. 8-17 (faussement daté de · texte numérisé non relu

Horn, p. 8-17 (faussement daté de

difficile, puisqu'il ne trouve pleine satisfaction « pas même dans les sciences et les lettres, qui d'ailleurs font presque tout mon plaisir, je n'en excepte la philosophie spéculative que j'aime beaucoup ». Et déjà cet aveu relativiste : « J'y vois trop d'obscurité, trop de nuages, d'incertitude et d'imperfection causés par les défauts et imperfections de l'esprit humain en général et du mien in specie ». Et comme Dieu est trop loin de sa « nature bornée, incapable de goûter les plaisirs sublimes des êtres plus parfaits », c'est à une « créature » que Wieland doit demander « un repos et contentement entier ».

Que n'exige-t-il pas de sa future compagne? « Beaucoup de charmes et de beauté, pour enchanter les yeux et l'imagination et les sens en général..., l'esprit fin, sérieux et un peu grave (un papillon ne me plaît guère) », de la pénétration, de l'attention, de l'intérêt à la littérature et aux sciences « pour en orner son esprit et son cœur, pour réfléchir sur tout et sur soi-même, et pour s'amender en toutes occasions », assez d'intelligence « pour admettre l'illumination de la raison » et de curiosité « pour s'informer de ce qui peut servir à la rendre plus sage ». Quant au cœur, il le lui faut « tout à fait bon, traitable, susceptible de tendresse, de compassion, de tristesse, mais pas de colère... ». Elle doit être sincère, délicate, « fidèle jusqu'aux excès, quelque peu jalouse, pleine d'attentions », d'une « morale saine et pas outrée », avec « d'assez belles manières, quelque connaissance du monde, de la politesse, et toujours l'air serein ».

N'est-il pas d'après nature, ce « portrait de la personne qui peut lui donner du vrai contentement, et dont la privation le rendrait malheureux pour toujours »? Même vue à travers ses livres, Sophie semble imposer à l'imagination sa grâce délicate et réservée, et ce sérieux effacé, ce ton de détachement qui surprend dans cette déclaration d'un jouvenceau. On devine que l'amie sage contient l'effervescence idéaliste, qu'elle oppose à sa prétentieuse idéologie la réflexion mesurée des moralistes qu'elle a pratiquée : La Bruyère, Molière, Destouches, Le Spectateur. Pourquoi Wieland cite-t-il en même temps la Paméla de Richardson, les romans de Mlle de Scudéry, si ce n'est pour ajouter à la ressemblance? « Pas un trait se trouve (sic) dans ce portrait qui ne soit

exactement, mais d'une manière plus belle et accomplie dans vous. »

Qu'importe la part d'illusion : Wieland a trouvé « précisément » son idéal dans un être vivant; il est fasciné par une forme individuelle. « Mon cœur prétend d'être pas beaucoup moins bon et autant délicat que le sien, et aura des grands soins de se rendre toujours plus digne d'une personne si aimable et qui mérite autant. » Car le cœur a sa raison : il peut aimer « avec toute la tendresse imaginable », du moment que Sophie est « estimée au delà de tout ce qu'on peut dire », qu'elle est « préférée à tous et à toutes ». Elle n'est si « nécessaire pour son bonheur » que parce qu'elle le sauve de l'abstraction où se diluait sa volonté. D'où la gratitude exprimée dans sa première ode : « Le ciel t'a donnée à moi pour me mener par l'amour à la vertu. Oui, j'allais me perdre. Grand Dieu! tu l'as vu, et tu me l'as donnée 1. » La vertu, c'est d'abord la foi en soi-même, le pressentiment du bonheur. « Quel sera le jour, si l'aurore est si belle ? », conclut la déclaration. Le jeune homme ose l'avouer : « Les charmes du corps ne l'enchantent » pas moins que la beauté de l'âme.

Serait-il dupe de son enthousiasme? Non pas. Il le reconnaît : « l'espoir de posséder ma Sophie que j'aimais par-dessus tout, était à peine plus fondé que celui du prétendant au trône d'Angleterre » 2. Il entend les objections de ses parents, il voit les difficultés de réaliser son union, l'opposition qu'elle rencontrera à Augsburg. Eh quoi ! il n'a que dix-sept ans, et il se soucie à peine de l'avenir. Il lui suffit de vivre son « étonnante aventure », de profiter de cette grâce du destin. Foin de la piété timorée du pasteur !

Si fantasque que cela puisse paraître à mon cher papa, je voudrais qu'il sût que je ne veux pas vivre un instant sans l'amour de mon incomparable amie. Je suis sûr que la Providence ne nous abandonnera pas; si je devais la perdre, je jure tout ce qu'il y a de plus sacré que je ne survivrais pas « partout » à mon malheur 3.

3. Horn, p. 2 (daté par erreur du 7 mars 1 750; il faut lire sans doute 1751).

Il se donne une foi aveugle : « Dieu merci, je ne le crois pas seulement, j'en suis sûr. » De même, il écrira à Sophie : « Croyez comme une vérité très assurée que Dieu ne fait pas un seul pas qui ne tende à notre bonheur l. » C'est ainsi qu'il défend sa belle illusion. « Le présent me rendait si heureux, que j'oubliais l'avenir. La béatitude la plus pure et la plus réelle pénétrait tout mon être. Encore aujourd'hui, le souvenir de ces jours paradisiaques suffit à faire sourire le chagrin 2. »

Quoiqu'il advienne, il aura savouré « ces délices qui lui sont de l'ambroisie », comme il coniiait à Bodmer quatre ans plus tard 3. Cette « heureuse folie, qui nous fait rêver l'existence dans un état de véritable enchantement... et qui, une fois évanouie, ne revient plus »4, le poète en reçoit comme sa consécration. Il ne laissera de la revivre, de la magnifier, à la façon d'une expérience mystique. Parce qu'il ne l'a éprouvé que dans un sens « tout platonique, dans l'acception stricte du mot »5, il est incité à transfigurer l'amour, à séparer l'Eros céleste du folâtre Cupidon. « Pour une seule impression de ce genre, j'abandonne volontiers aux disciples d'Anacréon et d'Ovide leurs coupes de nectar et des mondes de houris aux joues roses des pseudo-paradis de Mahomet », pourra t-il affirmer 6. Comme son Amadis, il va errer à la recherche d'un utopique bonheur.

Sophie va régner désormais sur la pensée de Wieland comme une grande image, même quand elle n'inspirera plus sa production. Moins sa fiancée ou sa muse que son « ange », elle préside à son développement, et reste la confidente de sa vie morale. Elle lui imposera une fidélité spirituelle, qui fera contraste avec sa versatilité sentimentale. Depuis longtemps séparé d'elle, le poète se plaint de « ne pouvoir trouver bien aucune femme, qui, dans son caractère, sa sensibilité, sa façon d'éprouver ou dans sa personne n'ait quelque ressemblance avec son ange » 7. Elle serait ainsi respon-

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