VI AVANT-PROPOS
S'il ne s'y est pas exprimé aussi complètement que certains poètes d'un génie plus original, il y a néanmoins transporté son expérience, sinon dans son intime spontanéité, du moins telle qu'elle se réfléchissait dans son intelligence. A la faveur de déguisements il la détachait de lui-même, en la livrant au jeu ironique de sa fantaisie. Le goût gardait toute latitude pour l'adapter à la forme qui lui convenait. C'est ainsi qu'il a pu dérouter le public, paraître alternativement grave et frivole, enthousiaste et sceptique, idéaliste et libertin, alors que, comme il dit, il n'était rien de tout cela, et qu'il cherchait seulement à être lui-même.
Mais s'est-il jamais trouvé dans les avatars de son imagination? Cette recherche de sa propre forme, était-elle plus que le détachement progressif de l'esprit de sa tradition et de son milieu? Tourné vers le siècle, il en reflète la pensée et les aspirations. Il ne se dégage de l'idéologie religieuse et de la spéculation que pour se mouvoir librement dans les formes de l'art. Tandis qu'il s'affranchit, sa vision morale se pénètre de sensibilité esthétique. Partagé entre la poésie et la réflexion critique, il évolue « en spirale ».
Cette évolution, je me propose de la retracer pendant la première moitié de sa vie. Comme elle s'accomplit au moyen d'une dialectique entre la tête et le cœur, elle ne saurait être saisie que dans son intime relation avec l'existence extérieure. Plus qu'aucun auteur de son temps, Wieland dépend, en effet, du milieu et de ses lectures. Sa nature de caméléon, il le reconnaît, prend la couleur de son entourage. Par sa versatilité, sa pensée semble échapper à toute systématisation ; elle n'en est que plus vivante et plus nuancée. Elle se dérobe à l'analyse dans le faux jour de l'équivoque, ou dans le demi-jour de la grâce. Elle demande à être surprise dans ses démarches et ses détours, en son expression immédiate aussi bien que sous son revêtement littéraire.
Cela justifierait la place attribuée aux témoignages personnels dans une enquête qui s'attache moins à la matière conventionnelle qu'à la vérité psychologique, par laquelle ses ouvrages ont agi sur l'époque. J'ai tenu compte, au surplus, de la difficulté qu'il y a d'accéder à une partie de la correspondance, tant qu'elle n'aura pas été rassemblée dans l'édition en cours de publication. Dans les premiers recueils elle se trouve d'ailleurs très mutilée. Si les communi-