Boue mann : Julie Bondeli, p. 231 s
Grâce à elle surtout, le séjour de Berne a réparé le tort qu'avait fait à Wieland celui de Zurich : « En peu de temps, l'être sociable avait gagné autant que l'écrivain » 1.
Aussi longtemps qu'il est sous la dépendance de Julie, Wieland n'est pas capable d'un effort créateur. Si l'on ne tient pas compte de l'achèvement d'Araspe et Panifiée, il n'exécute qu'un ouvrage de circonstance, dont il n'attend d'autre bénéfice que la considération. Profitant du voisinage de la troupe de Sophie Ackermann, il essaie de renouveler le succès de sa Jeanne Gray l'année précédente, par une Clémentine de Porrelta, qui ne le céderait à la première ni en pathos larmoyant, ni en faiblesse dramatique 2. Quoi qu'en penseront les critiques berlinois, ce n'est encore que l'adaptation scénique d'un récit de Richardson. Au moins, Wieland peut-il compter sur la vogue de Grandison et se réclamer du précédent de Goldoni, voire de la Nadine de Voltaire, car il ne fait guère que mettre à la scène les données du roman 3. A défaut d'action psychologique, le motif confessionnel lui parait devoir suffire pour soutenir l'intérêt.
La religion est en effet le ressort principal de la pièce. En contrariant un sentiment né d'une circonstance fortuite, et justifié par la reconnaissance qu'elle doit à son sauveur, elle provoque chez Clémentine une crise de conscience dans laquelle chavire sa raison. Seul Grandison pourrait réparer le malheur dont il est la cause involontaire. Mais au scrupule catholique répond de son côté la prétention protestante, qui met obstacle à l'élan généreux. D'une part une enfant égarée, menacée dans sa vie, de l'autre un homme vertueux, qui se croit tenu à ne rien rabattre de ses principes; une situation qui n'a d'autre issue que le renoncement de Clémentine, à la faveur de la demi-lueur que retrouve sa raison en présence de Grandison. Elle ne pouvait être rendue dramatique que par le conflit du devoir religieux avec le bonheur. Qu'un tel obstacle
1. BoDtmvv : Julie Bondeli, p. 210 : « C'est à l'influence du climat, ajoutet-elle, à la combinaison de nouvelles causes morales, et non à un certain individu qu'il faut attribuer le changement que vous avez remarqué. »
2. Clementina von Porretia parut à la fin de l'hiver. Cf. Ettlinger : Clementina von Porretia und ihre Vorbild, Zeitschr. f. vrgl. Litgesch., N. F. 4. (1891).
3. Grandison III, ch. 4 et 5, et VII (trad. franc, en 1 vol., 2cédit. Leide 1764).
brisât alors maintes existences, Wieland en avait l'exemple chez sa cousine Sophie, et il se trouvait lui-même obligé de le prendre en considération dans le cas où il épouserait Julie. Mais au lieu de le faire jouer dans toute sa rigueur, au lieu que ce soit une barrière infranchissable ou une angoisse mortelle, Wieland le diminue au point de lui enlever toute sa force, au point de n'en faire plus qu'une vocation mystique.
Ce n'est pas la famille de Clémentine qui s'oppose à son union avec Grandison, ni non plus l'Eglise, car les concessions nécessaires ont été faites; ce n'est même pas sa foi, puisqu'elle doit être respectée par Grandison; ce n'est que l'inquiétude chimérique qu'elle éprouve devant la vie, l'attrait plus puissant du rêve. Incapable de décision, si ce n'est pour fuir l'amour dans la paix du cloître, Clémentine n'a ni mérite, ni héroïsme; elle sauve sa chimère des atteintes du réel. Elle choisit la seule forme de bonheur qui lui soit accessible. « Délicieuse solitude !... Sombre cellule consacrée au recueillement! Salut, chère vision du tombeau, où bientôt j'étendrai mon corps voué à la mort, afin de rentrer au royaume invisible des immortels!... Ce que j'abandonne n'est qu'éphémère et ne brille que d'un faux éclat! » J Ce n'est même plus une évasion, c'est la préservation d'une douce illusion à laquelle s'est attaché son sentiment. Elle n'aime pas Grandison, mais un séraphin. Dans sa cellule elle jouira de sa chimère; « sans reproche ni gêne, elle se livrera à ses sentiments et à ses larmes, que les anges porteront à Dieu avec les soupirs de l'âme exhalés pour Grandison 2 ».
Grandison non plus ne sacrifie rien. A-t-il seulement balancé entre ses principes et son « admiration » pour Clémentine? Il se trouve soulagé d'une décision qui lui imposait un compromis sans la contrainte d'un autre intérêt, comme dans le roman. Il a ses traditions, son idéal, son univers aussi exclusif que l'est son salut pour Clémentine. Pour lui être « plus chère que la vie », celle-ci l'est pourtant moins que son orgueilleuse vertu : « Ma religion, ma patrie, puis-je renoncer à vous?3 » En est-il question? Mais il lui