A. Er. II, p
trop bien défendus par leur idéalisme pour être affectés par les contingences de la vie 1. Que de leur attitude dépende la satisfaction et le repos d'une famille, cela ne saurait les troubler; aussi reste-t-on indifférent à cette agitation vaine autour d'une chambre de malade, à ces délibérations suspendues, à cette attente d'une décision qui ne peut rien résoudre. Wieland a tenté vainement de suppléer à cette passivité psychologique par l'effet scénique, par la mise en œuvre des procédés pathétiques de la comédie larmoyante. Comme il ne donne, en guise de pièce, qu'une suite de « tableaux », il s'attache à rendre ceux-ci le plus « touchant » possible 2. Il fait appel à toutes les ressources de la mimique et du débit. Si factice que soit cette recherche de l'émotion, elle témoigne néanmoins d'un souci technique, d'une vision plus réaliste. De Jeanne Gray à Clémentine de Porretta, il y a progrès vers le naturel en dépit de l'erreur du sujet. A l'école de Diderot, Wieland risque une forme de théâtre qui sort de la tradition classique, dans le sentiment que « la véritable unité d'une pièce n'est pas dans les règles ». Il renonce à l'idéalisation du vers au profit du spectacle; voilà qui l'éloigné encore de Zurich.
Bodmer ne s'y trompait pas : son ancien disciple était prêt à passer dans le camp adverse 3. Si la dédicace de la pièce à la princesse Clémentine de Prusse 4 semblait préparer une candidature
1. Cf. Mendelssohn, dans sa critique des Literalur-Brieje, L. 123 et 124.
2. Vorrede, 1760 : « Um die schônsten und rùhrendsten Stellungen der Geschichte in einer ReihelebenderGemâlde darzustellen, wares unvermeidlich, siili in Absicht der Zeit und des Orts eine Abweichung von denjenigen Regeln der Kunst zu erlauben, welche ohne Nachleil dessen, was die wahre Einheit eines Stiicks ausmacht, iiberschritten werden kônnen. »
3. Dans une L. inédite à Sulzer, du 3 mars 1760, Bodmer pense que W. va incessamment se rendre à Berlin et passer dans le camp de Nicolai et de Lessing. Sulzer de son côté remarque : « Es scheint, er wolle es mit den Deutschen wieder gutmachen,abergerademitdenen.deren Feindschaft ihn ehrt. » Il est à remarquer que Bodmer ne laisse pas de juger favorablement la pièce : « Gewiss ist nocti kein deutsches Trauerspiel zu dieser Hôlie des AITektes bei solcher sanften i lelindigkeit gestiegen. » (Bodemann : Zimmermann, p. 176.)
4. Cette dédicace devait appuyer la candidature de W. à l'Acad. des Se. de Berlin. Mais l'exemplaire destiné à la princesse Clémentine n'est pas parvenu à
à J'Académie des Sciences de Berlin, le ton de la pièce marquait une attention à l'auteur de Miss Sarah Sampson 1. Wieland ne conseillait-il pas à son ancien maître de pactiser avec ses adversaires, plutôt que de poursuivre une vaine polémique? 2 Leur dénier toute raison, toute compétence, était-ce le fait d'une critique avisée? Si sévères et si malveillants que soient ses adversaires, ils n'ont pas toujours tort. « Notre situation est si délicate que nous ne pouvons pas, sans ennui ni dommage, relever leurs réelles erreurs. » Le plus sage est de ne pas provoquer, d'user de politesse et de diplomatie. Pour lui, sa tolérance s'étend désormais jusqu'à Gottsched, Nicolai, Lessing, quitte à passer « pour latitudinaire auprès des orthodoxes, et pour zélote auprès des hétérodoxes ». « Je m'enveloppe sans protester dans mon manteau de philosophe et je laisse tomber la pluie tant qu'elle veut. » Il n'en reste pas moins fidèle à ses amis, s'il n'en veut plus à ses ennemis.
A l'alliance ainsi dénoncée, le désaveu public devait suivre. Bodmer s'attendait «à être renié, sans plus de raison qu'il n'avait été jadis encensé »3. La préface de Cyrus, quoiqu'en prétendit l'auteur, « en disait déjà trop ou pas assez »4. Qu'allait apporter l'édition des œuvres poétiques, dont Wieland ne se gênait pas de parler avec détachement? De fait, c'était bien l'abandon prévu. Ce que
Sulzer, chargé de le lui remettre. Celui-ci se plaignit à Bodmer de cette négligence : « Dièses ist ein unbesonnenes Verfahren von ihm » (à Bodmer, 17 mai, 23 août el 17 sept. 17f>o, dans Kôrte). W. aurait-il fail présenter sa pièce par un autre académicien, Elie Bertrand, par exemple, ou bien s'est-il désintéressé de . ette démarche, son sort une fois fixé à Biberach?
1. A Bodmer, 9 mars 1760, A. Br. 11, p. 122 : « Clémentine hat sich eben so wenig als Blektra und Ulysses (2 pièces de Bodmer) eine geneigte Aufnahme von Herrn Lessing und Comp. zu versprechen; sie hat auch ihre Partei schon zum vorausgenommen. (Emilie Maux, o. c, p. 77 s.; Stilcebauer, art. c, p. 308, croient à une influence de Lessing. Peut-être s'agit-il d'une influence de Voltaire.)