‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 269 sur 505 · Gundolf, o. c, p · texte numérisé non relu

Gundolf, o. c, p

6. Lessing (Hempel), 7, p. 121 s. Cf. D. Br., I, p. 75; Archiv. f. Litgesch., Vil, p. 506.

longtemps à apprendre des « beautés» que Wieland nous a fait connaître, avant de se choquer des imperfections qui les accompagnent, et qu'une autre traduction devienne nécessaire.

L'auteur de Wilhelm Meister ne doit-il pas à cette traduction plus qu'à Shakespeare lui-même? 1 « Ce qui est véritablement créateur et fécond, c'est ce qui reste du poète quand il est traduit en prose. »

Wieland n'eut donc pas à regretter son patient labeur; il pourra laisser passer l'orage du Sturm und Drang 2, en s'amusant des airs de familiarité que prenaient les jeunes « génies » avec Shakespeare 3. Mais il laissera Eschenburg en user à sa guise avec sa traduction; il n'y mettra plus la main 4. Toutefois, il ne voudra pas faire échec à celle de A. W. Schlegel6. Il ne se prévaudra pas d'avoir frayé la route à un enthousiasme qui l'agaçait, ne voyant pas pourquoi « l'élan flamboyant d'une cathédrale gothique ferait dédaigner la façade du Louvre et la colonnade d'un temple ionique » 6. Shakespeare lui aura été une expérience; expérience qui l'enrichit d'une grande vision de la vie, qui l'enleva à un monde étroit et à un scepticisme désabusé, en lui restituant le fond vaporeux, la perspective infinie de la destinée. S'il lui doit moins qu'à Cervantes, Arioste ou Crébillon pour ses oeuvres, il acquiert par Shakespeare le recul nécessaire pour juger de la vérité empirique. « Nous sommes tous de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre vie plonge

1. Dicht u. Wahrhett, III (Jub. Ausg., 24, p. 56). A Falk, Goethe disait le 25 avril 1893 (Biedermann, 111, p. 57) qu'il préférait la traduction de Wieland à celle, plus artiste, de A. W. Schlegel. Dans Shakespeare und kein Ende, il marque la même préférence.

2. Cf. l'art, de Seuffert : Der junge Gœlhe und Wieland dans Zeitschr. f. d. Altert., 26).

3. Merkur, 1776, 3, p. 82 : « Ich mochte die Burschen, die mit Shakespeares Geist so gemein tun, an ihr Nichts erinnern. Ich schaudere von tiefer Ehrfurcht, wenn ich nur seinen Namen nenne, und knie hin und bete zur Erde, wenn ich seines Geistes Gegenwart fûhle; und solche lausichte Gelbschnâbel sollen sich airs geben, als ob sie mit Shakespeares Geist blinde Kuh zu spielen gewohnt waren.»

4. Sur la nouvelle traduction, ou plutôt la réédit. revue et complétée par Eschenburg (1775 à 1782) cf. Proleg., III, p. vu; Merkur, 1773, III, p. 187 s.; 1774, IV, p. 294.

5. Archiv. f. Litgesch., XIII, p. 229 ss. ; Euph., 14, p. 247; Berna ys : Zur Entstrhungsgesch. des Schle gehchen Shakespeare. Après quelques hésitations, W. laissa reparaître sa traduction parallèlement à celle de Schlegel (1798 à 1805).

6. Briefe an einen jungen Dichter, Merkur, 1784, I, p. 232 ss. = A 14, p. 410 ss.

dans le sommeil », disait Prospéro. Dans le halo du théâtre shakespearien, la raison se délie et cède au jeu de l'imagination. Idris, Obéron, se seraient-ils produits au jour cru du «siècle des lumières», sans cette intimité de six années avec le théâtre de Shakespeare? Agathon lui-même faillit rester en suspens...

Le roman était né, comme il a été dit, d'un dessein apologique et d'un intérêt intellectuel. Rendant compte du changement survenu dans ses idées morales, Wieland les rapporterait à leurs motifs psychologiques, et constituerait, à l'appui de sa conception actuelle de la vie, une sorte de démonstration poétique. En même temps, Agathon servirait à définir cette conception et à l'éprouver. Il se rattache à l'examen rétrospectif des écrits de sa jeunesse, examen auquel Wieland procédait dans les premières années de Biberach 1, dans le dessein d'atténuer les contrastes trop accusés et d'effacer le plus possible l'expression subjective. Tandis que la préface des Œuvres Poétiques mettait sur le compte de son éducation ses errements passés, avec un regard nostalgique à la Grèce, « où Sophocle, avec Périclès, commandait les armées », le dialogue Lysias et Eubulus esquissait une justification de la duplicité apparente du poète. « S'il ne peut être tout à fait défendu, il mérite d'être excusé : l'amour qui règne dans certains de ses écrits, il ne l'a pas imaginé, il l'a éprouvé. L'objet était excellent; les circonstances et l'intention le rendaient non seulement innocent, mais encore légitime 2...» II s'agissait de donner aux circonstances la responsabilité des écarts de l'imagination et de la conduite, et de leur attribuer « les égarements de l'esprit et du cœur ».

Mais, de la conscience de ces égarements, avivée par la lucide critique de Julie Bondeli et par les tribulations de Biberach, se

1. Poetische Schriften, 1759 à 1761; Sammlung prosaischer Schriften, 1761 à 1762. — La préface des Poetische Schriften, que Zimmermann loue comme un chef-d'œuvre de diplomatie littéraire (L. à Iselin du 30 déc. 1761. inédite), était dans sa première forme, qui n'a pas été conservée, plus nettement anti-zuricoise. (Cf. Proleg., 1/11, n° 124.)

Page 1