A.Br., II, p. 104 s
6. A. Br., II, p. 195 (8 nov. 1762) : « Voilà bien du changement, sans que ce qui constitue le vrai mérite d'un homme de bien en ait souffert la moindre altération. »
Ce sont donc d'abord deux conceptions qui s'affrontent : le déterminisme d'Helvétius, qui fait dépendre les idées morales et la conduite des influences extérieures, du milieu social, de l'occasion, et, d'autre part, l'individualisme de Shaftesbury, pour qui l'homme impose sa forme au monde. Si Wieland n'a jamais mis en doute la valeur de l'éducation 1, il s'est rendu compte, aussi bien par son essai pédagogique, que par son expérience subjective, que l'éducation est donnée par la vie plus que par l'esprit, que la valeur des principes s'avère dans l'application qui en est faite. Helvétius a confirmé l'auteur d'Araspe et Panthée dans son sentiment, en disant que « celui, qui dans toutes les situations, répond de sa vertu, est un imposteur ou un imbécile, dont il faut également se défier » 2. C'est pourquoi, dans l'affaire de Julie, Wieland avait pu se donner pour « plus malheureux que coupable »3. La rationalisme français, à mesure que Wieland s'en pénètre davantage, l'incline à ce relativisme qui rassure sa conscience. Mais comment renoncerait-il à l'illusion de la bonté naturelle, au recours à l'idéal, à l'évasion dans le monde poétique?4 « Toujours enthousiaste, et toujours protestant qu'il ne l'est pas », comme remarque Julie. Bondeli. Quand il cherche à motiver sa conduite, il ne peut le faire que par la duperie de son esprit, partant par une erreur qui n'engage pas son cœur. 11 apprend à être plus avisé, mais comment apprendrait-il à devenir meilleur?
Ce débat entre la tête et le cœur risque, d'ores et déjà, de demeurer sans issue, se ramenant à l'oscillation de la conscience entre l'entendement et l'intuition, dans l'histoire d'un homme et l'évolution d'un caractère. Ce qui se modifiera sous l'action des circonstances, ce sera la relation avec le monde, l'effort d'adaptation. Mais si, comme remarque Wieland, « il n'est nullement établi qu'une constance, inflexible dans les principes dont on aime à se prévaloir, soit un mérite, et alors que tout change autour de nous, il
1. Pour la revue que W. se proposait de fonder à Berne, il envisageait un article ainsi conçu : « Dass der Mensch gebildet werden miisse, und dass die meisten Gesetzgeber und Moralisten die Kunst, Menschen zu machen, nicht allzuwohl verstanden habi-n. > (A. Br., I, p. 370.)