‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 317 sur 505 · c. XVI, 4 (H. III, p · texte numérisé non relu

c. XVI, 4 (H. III, p

une croissance continue, il cherche à s'adapter par approximations provisoires : sa personnalité se révèle peu à peu à la façon d'une esquisse que l'on retouche jusqu'à ce qu'il s'en dégage une certaine vérité 1. A supposer que, d'un même bloc de marbre, puisse sortir un Socrate ou un Silène, une Danaé ou une Chariclée, il apparaît que la vie ne transformera pas la figure d'Agathon, puisqu'il se soustrait à de nouvelles épreuves en restant à Tarente. Renonçant à un théâtre plus vaste, sur lequel il brillerait davantage, il se cantonne dans l'œuvre plus modeste et plus utile de l'esprit.

Agathon échappe ainsi au pessimisme; mais, le bonheur, il ne le possède que dans une patrie idéale, où il précède d'autres déracinés comme lui par la culture, qu'ils s'appellent Wilhelm Meister ou Roquairol 2. Toutefois, il n'est pas si détaché de ses origines qu'il coure le risque de s'y étioler. Par le cœur, il résistera aux entraînements de la fantaisie, il se sentira retenu dans son devoir humain. Aussi apparaîtra-t-il bientôt trop timoré. Avant la fin du siècle, il sera dépassé par un idéalisme plus audacieux; les romantiques lui reprocheront d'avoir trahi la poésie 3.

Cependant, le roman avait exercé son action émancipatrice; il avait libéré la conscience de ses entraves, moins peut-être dans les cercles aristocratiques où il avait d'abord pénétré, que dans les milieux bourgeois où l'on s'était défié de sa morale équivoque. Ni les rationalistes, ni les mystiques ne s'en étaient montrés satisfaits. Mais Heinse lui sait gré de lui avoir montré la dignité et la noblesse de la nature humaine, en même temps que ses faiblesses :

1. Bôttiger, p. 177 : > Die Art, wie ich arbeite, ist ungefâhr der Arbeit eines Zeichners almlich, der nur immer Linien imd Striche hinkritzelt, immer mit seinem Brot wegwischt, immer zusetzt, und endlich doch was ganz Leidliches hervorgehen La st. Hein Gedanke bildel and forml ich ei I indem ich ihn drei, vit r M;il und noch ôfter umkehre, ausstreiche, drehe, wende.

2. Cf. K. J. ii. Problematik des àsthetischen Menschen in der deutsch. Lit. Miinchen 1933; P. Kluckhohn : Die Auffassung der Liebe in der Lit. des 18. Jahrh. und in der d. Romantik.

3. W. estimait que l'action que le roman devait exercer n'était pas encore révolue (Keil, o. c. p. 178 s.). Cf. Rai derschi nu : Enistehungsgesch., Analyse u. Nackmrkungen von W. s. Ag (Aon Di . Frankfurt 1! \ Vgathon pourrait se rattacher le roman historique antiquisant de Gottlii b Mfissm .. biades, Spartacus, etc.) ; d'autre part le roman philosophique de Thummei et de Klinger, sans parler de son influence plus immédiate sur Ardinghello, sui Reiser, Uermann und Ulrike de Wetzel, Lebenslàufe in aufsteigender Lime de

HlPPEL.

« Grandison et Clarisse n'étaient à côté de lui qu'une école élémentaire » 1. En dissipant les constructions dogmatiques comme « des châteaux enchantés et des jardins suspendus » 2, en montrant l'âme « tel un papillon aux ailes irisées, voletant autour des fleurs de la vie, sans se poser sur aucune d'elles » 3, il encourageait à sortir de la norme, à se régler sur son goût. Il avertissait « que les gens les plus honnêtes sont assez ordinairement dupes d'eux-mêmes »4, mais il conservait à la vie son ciel léger 5, préludant par son naturalisme esthétique, à l'humanisme des classiques 6. A sa parution, Mendelssohn devinait, sous l'humeur agressive de la critique psychologique, une bonhomie prête à la conciliation 7. Ainsi que l'a justement reconnu Goethe, l'auteur s'était trop longtemps attardé dans le rêve pour ne pas trouver amer le fruit de l'arbre du savoir, quand il dut se résigner à le cueillir.

A contre-cœur, Wieland s'est laissé détromper par l'expérience et la vie; ne pouvant réussir à garder ses belles visions avec les aspects de la réalité, ses hautes aspirations avec les conditions de l'existence, il s'est résigné, après un long débat, à s'incliner devant la nécessité, et à déclarer chimérique ce qu'il avait pris pour vrai 8.

Le succès ayant eu raison de la prévention et de la sottise, Wieland choisit son Agathon pour ouvrir le recueil de ses œuvres complètes, comme l'expression la plus fidèle et la plus caractéristique de son esprit, à l'époque où il entrait dans sa maturité, ayant encore un léger nimbe de juvénil enthousiasme, un souvenir « dolce amaro » de sa vie passée, «de ce bonheur pur, de cette volupté d'âme qui, à ce que dit Agathon, nous égalerait aux Dieux, si elle pouvait

Page 1