‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 370 sur 505 · D. Br., I, p · texte numérisé non relu

D. Br., I, p

Que l'humour dont Wieland avait fait, sous l'influence de Sterne, « la forme habituelle de son esprit », ne fût que le déguisement du rêve idéaliste, moins l'effet d'un déchirement intérieur que la dissonance de l'expression avec le sentiment, rien ne le montrerait mieux que Musarion. C'est la composition de cette période qu'il donne, dans la dédicace à Weisse \ comme « l'expression la plus fidèle de son caractère ».

Je me suis appliqué à le représenter, en la personne de Musarion, aussi parfaitement que le permettait mon propos : sa philosophie est celle à laquelle j'ai conformé ma vie; sa façon de penser, son goût, son humeur m'appartiennent; le jour tempéré, dans lequel elle considère les choses humaines, cet équilibre de l'âme entre l'enthousiasme et le détachement: ce badinage léger, qui lui sert à séparer du vrai tout ce qui pourrait l'altérer : l'outrance, l'inconvenance ou l'enthousiasme, ces scories qui, par l'action des préjugés, des passions, du fanatisme, de l'imposture, ont corrompu les notions morales de l'humanité; l'ironie socratique qui tamise la lumière pour ménager l'amour-propre et les yeux délicats, l'indulgence aux défauts de notre nature qui reste, en dépit de ses imperfections, l'objet le plus aimable que nous connaissions, — ces traits par lesquels Musarion se distingue de certains sophistes ou hiérophantes modernes, — ce sont bien les linéaments de mon cœur.

C'est du moins le tour que prenait sa fantaisie dans les premières années de son mariage, quand l'accord était fait avec le sort, et qu'au lieu de se rebiffer en accusant le monde, Wieland s'installait le mieux qu'il pouvait dans une philosophie qui le

1. Préface de la 2e édit., reproduite dans l'édit. Kûrschner et A VII, p. 157 s.

lui voilait assez pour le lui rendre supportable x. Il s'efforçait, dans son petit jardin, d'oublier Warthausen et d'organiser son existence à son goût 2. Il conformait ses exigences à son lot modeste : qui bene latuit, bene vixit 3, se procurant « à peu de frais » les sentiments qui élargissent la solitude et adoucissent le renoncement, la résignation souriante au lieu de l'amertume4, l'ironie sceptique au lieu des « beaux châteaux en l'air », de Platon et de ses pareils5. Un compromis entre le désaveu de la raison et l'illusion de l'imagination. « Mais je vous adorerais, disait-il à Sophie, si vous aviez la façon de penser et de voir les choses de Lady Worthley Montagiie ! 6 » Ce compromis, il l'imaginait aux côtés d'une femme émancipée et enjouée, qui saurait élever l'amour jusqu'à l'amitié, et donner à l'amitié le charme esthétique de l'amour, d'une compagne pour l'esprit, qui donnerait sa mesure au rêve. De cette aspiration à un bonheur léger, apaisé, aspiration que le mariage n'avait pas comblée, est sortie l'idylle philosophique de Musarion.

Un conte, dans sa première conception, qui, avec d'autres projets : une République des Ombres, les Iles bienheureuses, Psyché ou YHistoire Naturelle de Vâme, le Festin de Solon, Aspasie... faisait partie d'une deuxième série de récits satiriques et badins, d'inspiration lucianique 7. Conçu dès 1764, sitôt après Don Sylvio, il procédait de la même disposition folâtre et de la même attitude critique à l'égard de la spéculation et du dogmatisme. Demi-sœur de Danaé, Musarion avait à confondre, par son art de courtisane, la morale stoïcienne comme la morale pythagoricienne 8. Il s'agissait d'une charge analogue à celle du Banquet, ou des Doctrines

1. D. Br., [,p. 147 :<Ich betrachte Ailes, soviel ici» kann, in mindesten Lichte. »

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