D. Br., I, p
2. Winckelmann : Von der Grazie in den Werken der Kunst (1759) : « In der Einfalt und Stille der Seele wirket sie (die Grazie) und wird durch ein wildes Feuer und die auîgebrachten Neigungen verdunkelt. » Cf. Justi : Winckelmann..., II, p. 332.
3. D. Br., I, p. 63 s. (1767 et non 1764) : « Ich sehe wirklich Ihre Lands. hal'len als eine Folge von Idyllen an, bei denen ich so viel denke und empfinde, als wenn sie mit Worten gemalt waren. Ihre Zeichnung ist wirklich Poésie... »
pense, par goût1 » Que l'épicurisme s'ennoblisse dans la forme de la belle Athénienne, c'était lui conférer assez de prestige pour ne pas effaroucher la pudeur, en haussant par la suppression des conflits le sentiment du bonheur terrestre. « Un être si délicieux n'a pu s'épanouir que sous le ciel hellénique; il n'a pu atteindre cette perfection qu'au pays où Socrate s'était formé chez Aspasie », juge encore, vingt ans plus tard, le Suisse Hottinger2. C'est à peu près ce qu'avait éprouvé le jeune Gœthe, quand, disciple d'Oser, il crut à la révélation de la sagesse antique, et se sentit encouragé par l'exemple de Phanias, à lutter contre une époque ingrate3. En l'honneur de Musarion, Gleim suspendit un portrait de Wieland dans son « Temple des Muses et de l'Amitié » 4.
L'auteur, à la vérité, n'attendait pas du « génie de l'époque » un accueil enthousiaste à ce message esthétique, qui ne devait toucher que les esprits débarrassés du moralisme traditionnel, ralliés à un humanisme stylisé par la culture « philosophique ». En pleine conscience de sa vocation, il engageait, dans la préface à Weisse, tous ceux qui vouent leur vie à l'art et à la philosophie, ou qui leur consacrent les plus belles heures de leur existence, à se pénétrer de la noblesse de leur culte, des avantages qu'ils en tirent pour leur bonheur et leur indépendance; grâce à lui, ils seraient maîtres de leur sort, pourraient se passer de la protection des grands, si leur caractère s'élevait comme leur esprit, si l'influence des Muses et des Grâces s'exerçait sur leurs inclinations, si le goût rendait leurs sentiments plus délicats et plus généreux. « Que ne gagnerait la société, la nature humaine, encore si loin de la perfection dont elle est capable, à l'émulation de tous les
1. H. IV, p. 42 s. Gœthe a résumé la sagesse de Musarion dans le Maskenzug du 18 décembre 1818. (Jubil. Ausg., 9, p. 349) :
« Geniigsamkeit und tagliches Behagen « Und guten Mut, das Ubel zu verjagen, < Mit einem Freund, an einer Liebsten froh, « Der Grôsst' und Kleinste wiinscht es inimer so.
2. Versuch t-inrr Vergleîchung dcr teutschen Dichter mit den Griechen und Rômern. Zurich, 1789.
3. Dichtung und Wahrheit, II, liv. ' (Jubil. Ausg., 23, p. 68 s.), i. \Y. KùKTr: : Gleims Leben, p. 445.
talents, de tous les écrivains, en vue de l'œuvre commune de la civilisation ! »
Par l'inflexion de l'idéalisme esthétique vers la culture morale, Wieland cherchait sans doute à pallier l'épicurisme, qui ne pouvait manquer d'inquiéter les pasteurs. La Bibliothèque de Weisse, elle-même, tout en rendant hommage au fini de la forme, alliant la sagesse à l'élégance la plus châtiée pour le régal du connaisseur et du philosophe, du bel esprit et du libertin, laissait entendre cependant « que l'auteur s'est attaché depuis quelque temps à rendre la vertu suspecte, à montrer que, là où l'on croit agir avec raison, on n'obéit qu'à ses penchants » 1. Que Bodmer gourmande son ancien disciple de sacrifier Pythagore, Zenon, Platon, à une hétaire 2, celui-ci pouvait ne pas s'en soucier. Mais il n'ignorait pas que la morale des Grâces allait inquiéter plus que le comique licencieux et le jeu anacréontique, qu'elle exercerait une séduction plus dangereuse que les motifs païens mis à la mode par la glyptique. La poésie badine de Hagedorn et de Uz, de même que celle de leurs modèles, de Chaulieu, Chapelle, La Fare ou Gresset, ne se donnait que pour un divertissement de l'esprit, une évocation d'un âge d'or irréel, ou d'une naïveté abolie; c'était façon de se délivrer, dans le silence du cabinet, de la contrainte acceptée dans la vie, ou d'accuser la société au nom de la nature, mais d'une nature poétique plus que rationnelle, de s'égayer3 ou de déjouer les convenances 4. Mais Musarion ignore la distance du bonheur évoqué par rapport au présent; de son état d'hétaire, elle tire le privilège d'accorder plus qu'une illusion hédoniste. Elle ne connaît qu'un seul Eros, qu'une Grâce indivisible, « n'en déplaise à ce damné de Shaftesbury », comme disait Wieland. Elle ne recourbe le désir que pour l'insinuer à la raison. Elle rend à la joie de vivre ce qu'elle retire à l'instinct. En émoussant ainsi la pointe du péché,
1. Neue Bibl. d. Soh. Wissensch., IX (1769), p. 129. Cf. Horn, p. 99.
2. Von den Grazien des Kleinen in der Schn-eiz, 1 769, im Namen und zum Besten der Anakreontchen.
Sur l'atlitude de Wieland, cf. D. Br., I, p. 80, 91, 100, et sa lettre à Bodmer: A. Br., II, p. 312 ss.
3. Cf. Uz, Versuch ûber die Kunst stets frohlich zu sein (Édit. de 1768, p. 239).
4. Fr. Schultz : Klassik und Renaissance der Deutschen, I (Grundlagen der klassisch-romantischen Lit.). Stuttg., 1935, p. 16 s.
en le normalisant sous les formes de la vie policée, elle le légitime pour l'esprit K C'est pourquoi elle devait agir sur la conscience, et suggérer une forme de moralité qui ferait échec au christianisme. C'est par quoi Wieland dépassait le dilettantisme anacréontique de Gleim et de Jacobi, avec qui Riedel le reliait. Non pas que cette virtuosité fût sans mérite à ses yeux, encore qu'il ne mesurât pas l'éloge et qu'il allât jusqu'à s'extasier devant la Vestale de Jacobi, ou devant sa Vénus au bain, autant que le ferait Winckelmann devant le Ganymède de Herculanum 2. Rien ne l'empêchait d'encourager Jacobi dans sa manière idéalisante et de lui recommander Boucher plutôt que Watteau. Mais l'« art pour l'art », si l'on peut dire déjà, n'était pas son affaire. Il était trop moraliste pour s'amuser seulement du figuré, pour s'adonner au plaisir de dégrader le vrai dans le flou du rococo. Il ne séparait pas la forme poétique de l'action philosophique; c'est pourquoi son genre était le conte moral.
Le lecteur habile, dans le vêtement ni trop lâche, ni trop serré, qui laisse deviner plus qu'il ne découvre de beautés, trouvera à la vérité, ainsi qu'à une personne réelle, d'autant plus d'attraits. Quant aux autres mortels moins avisés, ils prendront plaisir aux broderies, au chatoiement de l'étoffe, à la couleur et à l'action; et s'ils font bon marché de la personne qui le porte, y perdront-ils beaucoup? 3
Que les pédants ne goûtent pas « le sel attique », il y avait les salons de Vienne, il y avait Paris 4.
C'est bien ce qui engagea Wieland à poursuivre dans la voie du didactisme mondain, surtout lorsque, par Riedel et Weisse, il se
1. Fr. Pomezny : Grazie und Grazien in der d. Lit. des XVIII. Jahrh., 1900, p. 180 ss.