‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 4 sur 505 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

C'est à Biberach qu'il faut l'aller chercher d'abord, dans le paysage natal et au musée que ses compatriotes lui ont consacré en 1907 l. La petite ville souabe est demeurée, dans son allure provinciale, à peu près ce qu'elle était il y a deux siècles : une grosse bourgade à demi-rurale, écartée des grandes voies de circulation, et agréablement blottie au creux de sa vallée, baignée par la Riss « paresseuse et sans gloire », et ouverte, au sud, sur la perspective des montagnes bleues. La vie moderne n'a pas trop bouleversé son architecture pittoresquement bariolée, et, au rythme de la rue, on suppose qu'elle a gardé un peu de cette nonchalance heureuse, de ce particularisme jaloux de ses traditions, et de cette modération bourgeoise que Wieland, avec sa douce ironie, n'a laissé d'aimer.

Ne partageait-il pas la fierté démocratique de sa petite patrie, encore autonome sous la protection impériale, et défendue, sinon toujours par la vertu de ses citoyens et la sagesse de son administration, du moins par son attachement à ses institutions, et par l'effacement dans lequel elle se tenait aux confins de l'Allemagne? Région de partage où, comme les eaux qui hésitent entre le Rhin et le Danube, la vie politique était suspendue, et comme cloisonnée,

1. Irène Wunderlich : Dos W ielandmuseum in Biberach (Sonderabdruck aus dera Schwâbischen Bund, Biberach, 1907).

Le musée de W. est dû à l'initiative de Reinhold Schelle et a été inauguré en 1907 en présence des descendants du poète : le Dr Karl Peucer (Weimar), sa sœur Elisabeth Hecht-Peucer (Weimar), M. E. Erler (Mulhouse), ses arrièrepetits enfants; le Dr. Gessner (Zurich), son arrière-petit- fils et trois arrièrearrière-petites filles : Marie, Hélène et Frieda Andreae (Weimar).

Cf. Vortràge gchalten bei der Wielandjeier in Biberach /Riss, am 3. Sept. 1907 Ton Prof. B. Skufpert und Dr. P. Weizsïcier (Biberach).

par le morcellement territorial des sécularisations et des franchises. D'où quelque étroitesse aussi dans les esprits, un conservati. me raidi par les oppositions de factions et de religions, qui valait aux Souabes une fâcheuse réputation : ceux-là même qui semblaient devoir la démentir par leur esprit, comme Abbt, Weckherlin, Miller, Wieland, en particulier, n'ont pas le moins fait pour l'accréditer l.

Mais la satire des Abderitains ne supprime pas la gratitude du poète pour le « petit pays, où il aspira les premiers rayons de lumière, et éprouva les premières souffrances, les premières joies » 2. Que ne s'est-il bercé, une fois déraciné en Thuringe, de l'espoir d'y finir ses jours! C'était le climat méridional qui convenait à sa fantaisie : de lui, il tenait les réserves d'optimisme et de bonhomie ensoleillée qui soutenaient son humeur sous le ciel froid et gris « où l'on ne peut aimer ni Dieu ni son prochain »3. Il aura souvent la nostalgie de cet horizon limpide et large qu'il avait sous les yeux, dans le jardin hors des murs où il versifiait sa Musarion et son Idris, solus cum sola, prêtant l'oreille aux bruits de la campagne et rêvant de faunes et de nymphes des bois, cependant que, du cimetière proche, lui venait l'avertissement de vivre le plus longtemps et le plus agréablement possible 4.

Par sa « modération et son indolence naturelles », Wieland se défendra ainsi de « l'ardeur native de son âme », et des entraînements de l'esprit. Encore qu'il ait « poussé comme une plante de serre », il tient de la vertu du terroir, avec sa placidité d' humeur, son goût d'indépendance, qui le confine dans l'enclos domestique, et aussi sa défiance de l'autorité. A l'occasion, il se souvient qu' « il n'est le sujet de personne » et que « depuis l'empereur Rupert », c'est-à-dire depuis presque deux siècles, sa famille est implantée

1. Cf. R. Krauss : Schwab. Litgesch., I (1897); H. Fischer : Die Schwab. Litgesch. des 18. u. 19. Jahrh. ; Ad. Wohlwill : Wellbiirgertum und Vaterlandsliebe der Schwaben, insbesondere von 1789-1815, Hambourg, 1875; J. Nadi.er : Litgeseh. der Stàmme u. Landschaflen.

2. Oberon. Chant IV, Str. 22. — Cf. Horn, p. 208 s. « Ich habe dièse Stanze zwar nient mir selbst, sondern einem gewissen Scherasmin, der mich gar nicht angeht, in den Mund gelegt, aber sie kam nichts desto weniger warm aus meinem eigenem Herzen. »

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