D. Br., I, p
dans une petite République l. Cette conscience démocratique vient à l'appui de son effort d'émancipation morale : au lieu de l'action politique que suscite, chez les J. J. Moser ou Ludwig Huber, dans le Wurtemberg proche, l'oppression du prince, elle l'incite à protester contre la contrainte piétiste et l'étroitesse bourgeoise, à affranchir la vie. Mais, jusque dans le jeu audacieux de l'imagination, il n'en subsiste pas moins comme une gêne provinciale, une circonspection qui incline aux ménagements et à la conciliation. Avec l'aisance du monde, il manquera à Wieland l'assurance aristocratique de l'esprit.
Dans son pavillon champêtre sont maintenant rassemblés les souvenirs et documents qui contiennent pour nous toute la présence du poète : reliques diverses, classées dans les armoires et vitrines, éditions de ses ouvrages, et surtout, tous les visages qu'a essayé de fixer le talent inégal de ses portraitistes 2. A parcourir ces visages souvent à peine ressemblants, et pour la plupart de l'âge mûr ou de la vieillesse, imagine-t-on les traits de l'enthousiaste fiancé de Sophie, ou de l'hôte badin du comte de Stadion? Il semble que, tant que l'âge et le travail de l'esprit n'eurent pas achevé de sculpter le masque finement sarcastique qu'a rendu le pinceau d'Anton Graiï et de Jagemann, ou, avec un accent de rondeur, le ciseau de Schadow, la figure n'ait pas inspiré les artistes. Ce qui apparaît, dans les interprétations qui semblent les plus fidèles 3, c'est une expression molle, assez terne : front fuyant, nez aquilin trop saillant et épais, entre des yeux affleurant sous des sourcils très arqués, au regard noyé; bouche charnue, légèrement relevée aux commissures d'un mouvement ironique; menton empâté; au surplus, le teint gâté par les cicatrices de petite vé-
1. Merkur, 1800, 1, p. 265. Cf. Funde, p. 161 (Biberach n'a été incorporé au Wurtemberg qu'en 1806).
2. Parmi ces portraits (il y en a plus de cent), les plus connus sont ceux de la vieillesse, notammenlceuxdeGRAFF(179<4), J.F. A.Tischbein (avantlSOO), Jagemann (1806), Kùgf.i.cen (1808). Antérieurement, citons celui de Hiîinsius (1775), peint pour Gleim, et celui de May (1780), dont Wieland était particulièrement satisfait. Cf. P. Weizsacker : Die Bildnisse Wielands (Wûrt. Vierteljrschr. fur Landeskunde. N. F. II (1893) et Vil (1898); et O. Heuer, Wielands Bildnis, Frankfurt a. M., 1906).
3. Notamment ceux de Heinsius et de May (reproduits par Weizsacker).
b LA FORMATION
rôle l. Qu'on l'imagine plus jeune 2 avec son air de « papefiguier », cette gravité vieillote de plumitif qu'accentue le « corps étique », aux membres grêles, comme on comprend et son admiration pour l'allure sportive de Klopstock, et ses propres timidités, et aussi ses prétentions !3 Même après ses premiers succès et l'expérience du monde, il lui restera quelque susceptibilité dans l'abord: il jouera volontiers au chevalier à la triste figure.
De ses origines Wieland n'avait certes pas à rougir4 : de part et d'autre, une lignée bourgeoise bien établie5. Du côté paternel, les aïeux, issus, selon les armoiries de la famille, de «paysans rudes
1. Cf. Roth, I, p. 37 s. « Beim erslen Anblick scheint seine Physiognomie nient sehr bedeutend zu sein, denn seine Augen sind klein und etwas triibe, u. die Menge der Blattnarben, womit seine Haut bedeckt ist, maohen, dass seine Ziige nicht genug hervorstechen. ■>
2. Il manque de portraits authentiques avant 1770. Une gravure de l'époque de Zurich (Weizsacker, n° 1) est d'attribution douteuse. De même, le dessin analysé par Lavater dans les Physiogn. Fragmente, IV, Tafel XXXI : « Nicht tiefgrabend und schalîend aus sich selbst — aber er ergreift mit leichter Gewalt, was ihm Schônes u. Liebliches begegnet. Sie zeugt mit Wollust u. gebiert ohne Schmerz — môchte ich von seiner Erfindunfrskraft sagen. Er sucht nicht, er findet. Er wirkt mehr in die Weite als in die Hôhe u. Tiefe. Mehr hell als blitzend. Er wird mit horbarem Wehen mâchtigen Fluges Pracht u. Majestâl erreichen — Aber aile seine Majestàt wird sich in Anmut kleiden. »
3. Wagner, II, p. 127;Bottiger, p. 217 s. : « Man bedenke nur, dass ich immer eine forzirte Treibhauspflanze gewesen bin. Von meinem 4. Jahre an sass ich so (die Brust an die Scharfe des Tischrandes nach Art kurzsichtiger Schreiber klernmend) und in solcher Positur habe ich einen grossen Teil meines Lebens zugebracht. » — Cf. Hassencamp, p. 11 ; D. Br., I, p. 276.
4. Cf. A. Br., I,p. 334: « Ich seheals einigen Ersatz fur dièse Nachteile an, dass meine Vater seit ein paar Jahrhunderten den Ruhm der ehrlichsten und edelmiitigsten Leute in meiner kleinen Vaterstadt behauptet haben, und fahig gewesen sind, den Vatern derjenigen, die mich jetzt verachten, Wohltaten zu erweisen. » Le comte de Stadion fera état de cette ascendance dans le diplôme de comte palatin qu'il délivra à W. en 1765. Cf. Funde, p. 136.
5. Témoignages autobiographiques: A Br., I, p. 333 s.; III, p. 380 ss.; Merkur, 1800, I, 265 ss.; déclaration à K. A. Bôttiger dans Bôtticer et Rai ker [Le manuscrit — à Dresde — a été collationné par Seuffert pour son artii le d Funde). En outre II. Werner, C. M. Wieland, seine Abstammuni; und seine Familienverbindungen (Wttrt. Vierteljrsh., N. F. XXII, 1913) et Stunbergek : Wielands Jugendjahre. Hainbergschr. H. 3 (Gôttingen, 1935).
et balours » 1, occupaient, depuis cent cinquante ans à Biberach des charges importantes. De l'auberge de VOurs Noir, dont le propriétaire était déjà entré au Sénat, ils étaient passés dans une maison plus cossue 2. L'arrière grand-père du poète, Martin, diplômé en droit, avait exercé à la fin du xvne siècle, les fonctions de bourgmestre. Un fils de ce magistrat, Thomas Adam, était devenu pasteur et, soit par indépendance, soit par goût, il s'était installé à demeure dans le petit village d'Oberholzheim, à 4 lieues de Biberach, où, jusqu'à soixante-seize ans, il vécut « comme un pape », insouciant et sage, dépensant son bien à pourvoir ses dix enfants, qu'il laissait pousser à la grâce de Dieu. Un bon vivant, comme il semble, « toujours d'humeur joviale »3. Son plus jeune fils, Thomas Adam, né en 1704, qui, à vingt-six ans, lui succéda au presbytère, fut le père du poète.
Il avait épousé une parente éloignée, Régina-Catherine Kick, fille d'un ancien officier au service du duc de Bade, établi à Lindau 4. Celui-ci, Johann-Christophe Kick, avait pris pour femme, ayant passé la cinquantaine, Marie-Christine Rauch, une Biberacoise qui n'avait que vingt-quatre ans, et qui est aussi la grand'tante de Sophie Gutermann, !a future Sophie La
1. « Grobe Karlefinken und Liimmel. » Cf. Funde, p. 135. Wieland remarque : « Daherauch in meinem vom AHervater auf mich gekommenen Familienwappea paradirende Lowe aus drei Erdschollen hervorsteigt, u. statt eines edlen Mordinstruments, eine friedliche Pflugschar in den Bratzen hait. » (Merkur, 1800, I, p. 265.) Les armoiries de la famille de W. sont décrites par H. Habbicht : Die Vorfahren und Nachkommen, sowie das Wappen des Dichters Chr. M. Wieland, dans Monatschr. des Rolandarchivs, VIII (1908), n° 12, p. 177. Cf. H. Werner art. c. p. 113.
2. Lutz : Beitrâge zur ehemaligen Reichstadt Biberach (1876), p. 241.
3. Raumer, p. 374. « Allein mein Grossvater war ein Lebemann, der lieber als kleiner Pabst auf dieser Pfarrei hauste, sich mit dem von seinem Vater ererbten und mit meiner Grossmulter erhaltenen Vermôgen wolil sein liess, und nicht in die Stadt mochte. » Il avait étudié, à Strasbourg, Wittenberg et Tubingen. Est-ce par affinité piétiste qu'il envoya ses enfants à Halle? Un de ses cousins se vit refuser à Biberach un emploi de pasteur, en raison de ses relations avec le piétisme de Tubingen. Th. Adam était allié par sa femme à deux familles de pasteur, les Brigel de Biberach et les Heinsius d'Ulm (Funde, p. 138).
4. Au service du duc de Bade, pendant la guerre de Succession d'Espagne, il devint lieutenant-colonel au régiment du prince héritier, et mourut en 1741. Un de ses fils du premier lit fut au service de la France. Cf. Werner, art. c, p. 238 s.; Ofterdinger, p. 5.
Roche 1. Cette grand'mère, qui trouva moyen de donner encore neuf enfants à son barbon de mari, était paraît-il, de tempérament vif et d'humeur procédurière. Elle avait laissé aux avocats la meilleure part de sa fortune 2. Son père, pharmacien de son état, avait remporté un prix de poésie et dirigé, pendant quatorze ans, la troupe du théâtre d'amateurs, à laquelle le futur chancelier s'intéressera à son tour.
C'est à Oberholzheim, et non à Biberach comme il le laisse parfois entendre, que naquit Christophe Martin, le 3 ou le 5 septembre 1733 3. Il y passa ses trois premières années, avant que son père pût rentrer en ville comme pasteur à l'église Marie-Madeleine (1736). Un caractère austère et rigide, qui avait pris à Halle, auprès de Hermann Francke, avec qui existaient de lointains liens de famille, et de Joachim Lange, un pli de religiosité scrupuleuse. dont il ne se départit plus. Devenu ecclésiastique à la mort d'un frère aîné, pour obéir à un vœu maternel, il remplit son ministère avec un zè e strict, mais sans la joie d'une vocation. Il était scrupuleux, formaliste et guindé4, plutôt que mystique, capable
1. Par sa sœur Marie-Jacobine, épouse de H. Adam Gutermann, de qui le fils tenait son titre de von Gutershofen ; U f ut médecin à Kaufbeuren, Lindau et Augsbourg; c'est le père de Sophie La Roche. Notons que l'aïeul commun de W. et de Sophie, le pharmacien G. Ludvvig Rauch, s'était converti au catholicisme en 1700. (Werner, si., p. 243).
2. A. Br., I, p. 333 s. : « Schon in meinen Voreltern bis in den vierten aufsteigenden Grad hat mich das Gluck verfolgt, und die schwachen Strahlen, die mir einige bessere Aussichten gaben, hat ein fiinfzehnjahriger Process einer Grossmutter ausgelôscht, welche das Schicksal zum Besten der Advocaten und zu meinem Ungluck mit dem Character der Frau Gratin von Pimbêche, Orbèche u. s. w. begabt hat. »
3. L'acte de baptême porte le 3 sept., tandis que l'acte de décès, à Weimar, de même que l'inscription tombale, donnent le 5 sept., conformément à d'autres documents mentionnés par Werneb (Vierteljhrsh., N. F. XXII, 115-117). Cf. J. Steinberger, art. c, p. 9; notamment Knebels Nachlass, 11, p. 105; Keil, Wieland und Reinhold 1885, p. 274; une L. à Henriette von Knebel dans Zeitg. /. die élégante Welt, 1835, p. 529; une L. à Schûtz du 10 oct. 1812 (Chr. Gottfr. Schiitz. Darstellung seines Lebens, hgg. v. K. F. Schutz, Halle, 1835, II, p. 534); une L. à Bôttiger du 4 sept. 1810, (dans Frauenzimmeralm. j. 1819, p. 19, 22 ss.) et A. Br., III, p. 380.
4. « Wenn er (W.) etwas link <>der pedantisch macht, so denke er an seinen Vater. » (Raumer, p. 376.) Cf. Bôttiger, p. 24G : « ein ausserst formeller, angstlich frommer Mann, der oft seufzte, oft ergrimmte, seinen Sohn auf s., seelenverderblichen Wegen mit voltaireschem Spottgeisl erfulll zu sehen. » Wieland lui reproche d'être un prédicateur froid, attaché a YOrdo Salmis, la doctrine du salut personnel.
d ailleurs de certa'ne indépendance, voire de tolérance, du fait peut-être de la formation juridique reçue à Tiibingen, avant d'embrasser la théologie 1. Il lisait Reinbeck, qui, du piétisme, était passé dans le camp wolfien 2. Au demeurant, un homme de devoir, sans compromissions ni faiblesses, qui imposait le respect, s'il n'appelait pas la sympathie.
Il tenait à distance, effacé et digne dans sa probité. A son fils, il laissera le moment venu la responsabilité de ses études et de sa vocation 3. Quand celui-ci, engagé dans une direction où le pasteur ne pourra le suivre, et qu'il n'approuvera pas, aura échappé à cette surveillance, il n'oubliera pas le regard soucieux qui arrêtait la pétulance enfantine. Il s'appliquera à ménager la conscience de son père, une fois perdus l'abandon et l'intimité familiale, sans jamais se départir de la vénération que ne laisse de lui inspirer cette vie droite et résignée. Apprenant sa mort, il souhaitera de jouer sa dernière scène avec autant de noblesse 4.
Si, selon Herder, les fortes qualités du caractère viennent du père, tandis que la fantaisie et les talents appartiennent à la mère, Wieland devait aussi justement que Gœthe, comme remarquait Sophie La Roche, attribuer à l'héritage maternel la meilleure part de sa nature5. De ce côté lui venait, prétendait-il, tout ce qu'il avait d'émotif, de versatile, d'impulsif et de chimérique 6. Sans la vivacité primesautière de la jeune femme, le presbytère eût,
1. Bôttiger, p. 259, 162; Raumer, p. 387 ; son esprit de tolérance se manifestera dans l'affaire Brechter. (Cf. Funde, p. 104.)
2. W. relisait volontiers, dans sa vieillesse, les Betraclilungen iilirr die in der augsburgischen Confession enthaltenen und damit verknùpjîen Wahrheiten (1731-1741). (Cf. Bôttiger, p. 163, 259.)
3. Cf. les documents publiés par Ppringer: Die Beziehungen des Dichlers Chr. M. Wieland zu Biberach wàhrend seiner Studienzeit. (Wtirt. Vierlel/hrsh., N. F. XXI 1912) à propos de la bourse demandée pour son fils C.Martin (Funde, p. 149; Euph. Ergzh., 3, p. 86).
4. D. Br., 1. p. 305 : « Er ist gestorben, wie ergelebt hatle; und ich wûnschte allen Philosophen, nebst llinen und mir, unsere Rolle beim letzten Auftritt so edel und si-liôn zu spielen, als dieser wiirdige Mann getan hat. » Cf. aussi la lettre du 3 sept. 1772, par laquelle il demande sa bénédiction à son père moribond
(Funde. ]>. 149) el la lettre de i Iii].;iiiee> ,i :-;i mère (Morgenbl., 1862, ri" 56,