‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 408 sur 505 · A. Br., III. p. 42 s · texte numérisé non relu

A. Br., III. p. 42 s

a l'université d'erfurt 415

Mais pourquoi alors cette irritation à propos d'un incident assez ridicule? A la suite de la protestation de Spalding contre l'indiscrétion commise par Gleim en publiant les lettres de jeunesse du prélat l, Michaelis, alors à Halberstadt, s'était amusé à une parodie, somme toute peu cruelle, de cette vertueuse indignation : il s'inspirait du biscuit, envoyé par Sophie à J. Jacobi, et qui figurait un amour déguisé en abbé 2. Tandis que Jacobi se contentait de désavouer ce badinage irrévérencieux, Wieland, non content de le flétrir publiquement dans les termes les plus violents 3, s'en prenait encore à Gleim lui-même, allant jusqu'à lui reprocher sa faiblesse et sa générosité pour un « avorton du Parnasse », un « faquin sans vergogne », un « méprisable gribouilleur », un « bouffon éhonté », sans autre mérite qu'un talent burlesque, « qui aurait dû le faire chasser à coups de pied de la société des honnêtes gens » ! 4 Abandonnant toute retenue, il accablait le pauvre diable, qui avait osé « toucher à des personnages d'un caractère public respectable ». Sa fureur tombée, il rougira sans doute de son outrance : « Le vilain homme que j'étais!5 » Il reconnaîtra d'autres mérites au pauvre Michaelis qui, pour toute vengeance, avait haussé les épaules : « Que Dieu et les Muses lui

1. Brieje von H. Spalding an II. Gleim, Frankfurt und Leipzig, 1771. — Cf. Witkowski : Vierteljahrschr. f. Litgesch., III, p. 509 ss.; et E. Reclam : J. Benjamin Michaelis, Probefahrten, 111 (1904); Lessings Werke, Hempel 202, p. 465.

2. L. de Sophie à G. Jacobi (anonyme) et Mein Schreibtisch, Il (cité par Bach). Jacobi, intrigué par cet envoi, demanda à la mère anonyme de l'entant que son poème « Das Vermàchtnis » avait si tendrement émue (Maximiliane) de se faire connaître par une note insérée dans le Hamburgischer Korrespondent. W., averti par Sophie, renseigna Jacobi sur l'origine de cette correspondance.

— Cf. A. Br., 1 1, p. IS46, 351, 365. La parodie de Michaelis (Pastor-Amor), était adressée : An den H. Canonicus Gleim - inliegend einige satyrische Versuche von unsen .In, -obi Amorn (juill. 1771). Jacobi, qui remercia Michaelis le 16 août, fit paraître le 23, dans le Hamburger Correspondent, une déclaration par laquelle il déclinait toute complicité. (Voir Reclam, o. <:, p. 57.)

3. Erfurter Gelehrte Zeitung, 1771; St. 37. — Cf. Gruber», III, p. 59 s. — Chr. Schmid, dans l'Almanach des Muses de 1772 (p. 141), ne cacha pas sa réprobation pour les « procédés infâmes » de l'Erfurter Zeitung el soutint Michaelis. (Witkowski, art. c, p. 521 s.). Heinse se rappellera en 1774 cette condamnation sommaire d'un jeune poète, « dessen Seele so rein wieein erstgeschliffener Spiegel war ». (Prôhle, o. c., p. 267.)

'i \. Br.. 1 11, p. 71 ss. Cf. Hassencamp, p. 256 ss.

5. Rotii, p. 50 s; et A. Br., 111, p. 77, 86 s. — Voir l'attitude plus digne de Michaelis, dans la correspondance échangée avec Jacobi et publiée dans Neue Brieje von Jacobi und von Michaelis, Pasior Amors Absolution betreffend, 1771.

— Cf. Prôhle : Lessing, Wieland, Heinse, p. 2sx

pardonnent! Wieland n'est qu'un roseau penché au fil de l'eau l. Il aidera même, après la mort prématurée du jeune écrivain, à la publication de ses Épîtres, en y joignant son Procès de V Amour ; pourtant il se garda de réparer publiquement le tort qu'il lui avait fait « en faveur d'un Tartufe », pas plus qu'il n'avait osé soutenir sa candidature à une chaire de professeur à Giessen 2.

Telle était sa peur de l'opinion que, pour un peu, il eût rompu avec Sophie elle-même 3. Qu'il se permît dans Diogène ou les Contributions, des attaques assez vives contre la religion, il n'en

1. L. à G. Jacobi du 2 nov. 1771 (Manuscrit à Fribourg). (Miehaelis suppose que Reich, l'éditeur de Leipzig, est pour quelque chose dans l'attitude opportuniste de W., qui, « pour défendre le christianisme, s'allie avec les Turcs »). Cf. Hassencamp, p. 256 ss.; Roth, 1, p. 56 s.

2. Outre les L. publiées par Roth et celles de Sophie que j'ai publiées, ainsi que les extraits donnés par Prôhle, il existe à Fribourg en manuscrit la copie de la L. de Fr. H. Jacobi à W. du 15 sept. 1771, répondant à celle du 8 et 9 sept. Cette L. est particulièrement sévère pour l'homme, à qui Fr. Jacobi avait, voué une affection de frère : « Sie haben mich im Innersten meiner Seele verwundet, Wieland! Sie stossen mir einen Dolch ins Herz, sehen mich dann lachend an, und sagen : Je vous permets de rire de ma colère ! » De son côté, G. Jacobi écrivit à W. une lettre froide, par laquelle il mil au point ses relations avec Miehaelis; il demandait à W. s'il comptait trouver dans le grand monde des amis plus sûrs que lui-même et son frère.

3. Sophie, qui le 13 sept, avait marqué à W. sa désapprobation pour la publication de « Pastor Amor » (lettres de Sophie La Roche, p. 72), prit parti pour les Jacobi, déclarant à Fr. Jacobi que si elle était la femme de W. elle souffrirait terriblement de sa conduite en cette affaire, où la vanité et l'intérêt avaient le plus de part. Elle se demandait si elle pourrait encore l'aimer. Elle se chargera de lui parler sur le ton qui réussit en ces occasions et qu'elle a déjà expérimenté : « Geben Sie Acht, was fiir ein Feind im Hinterhalt auf W., in seinem eigenen Busen lauert. » A Betty, par le même courrier, elle écrivait, à propos de la lettre de W. à Fritz : « Je reconnais mon Wieland dans cette lettre. Oh! tel il était toujours, et cela m'aurait tuée si ma destinée fût restée unie à la sienne. De temps en temps, je lui vis jeter des éclats furieux qui dévoraient ou flambaient les alentours et montraient au loin une fumée noire entremêlée de traits de feu d'une couleur rebutante. » — Elle n'avait pas réussi à purifier « l'air moral de son génie. » (Manuscrit à Fribourg.)

Le 18, elle écrivit à W. une L. (perdue) qui provoqua un certain dépit chez le poète. Celui-ci, dès le 21, manifesta de meilleures dispositions. 11 renvoya à Fritz sa L. et demanda à reprendre la sienne. Sur une nouvelle intervention de Sophie, le 21 (L. de Sophie La Roche), et de Georges le 30, Wieland vint à résipiscence, acceptant la médiation de Betty et de Sophie, à qui s'adjoignit le doyen Dumeitz. (Lettres de Sophie La Roche p. 75.) Au début d'oct., W. assurait à Betty que son dépit amoureux avec Georges était fini, mais que les deux frères étaient trop vifs pour son tempérament. Ainsi en allait-il autrefois de ses sentiments pour Sophie : « Immer waren wir im Himmel oder in der Hôlle, und was war der Ausgang davon? » A. F. H. Jacobi, W. demandait de l'indulgence pour son caractère (7 oct. et fragm. d'une L. non datée à Georg Jacobi). 11 offrit à Fritz d'être le parrain de son prochain fils.

a l'université d'erfurt 417

tremblait pas moins devant les dignitaires de l'Église, prêt à s'incliner devant un Reuss, de Tubingen, « ennemi des Muses et des Grâces, mais un homme vénérable et plein de mérites à sa façon »; ou devant un Crusius de Leipzig, qui avait combattu Wolff et Ernesti, sans parler de Sack, à qui il avait naguère dénoncé Uz et les Anacréontiques. Il s'en tenait, en effet, au précepte de Stadion : Sta bene con signor abbato ! 1 « Eh quoi ! le monde va-t-il être autorisé à me traiter, avec mes amis Jacobi et tous ceux qui se réclament d'eux, comme un ramassis d'impies et de méprisables coquins? » Ce n'est pas seulement que, dans sa situation, « le moindre moinillon lui semblât un animal à ménager 2 », et qu'il ne voulût pas donner à ses ennemis « des armes pour le persécuter ». Au vrai, il manquait du courage de Michaelis, qui écrivait à Jacobi : « Voulons-nous sans agir, laisser pousser la vérité à l'abîme, et nous résoudre seulement à voler à son secours lorsque le fanatisme se retournera contre nous, la corde à la main?3 » Et puis, il tenait à ses intérêts. Il s'agissait pour lui, alors qu'il allait lancer par souscription une nouvelle édition d'Agathon, et qu'il songeait à une revue qui le ferait vivre éventuellement, de se concilier un plus large public. Aussi se donnera-t-il désormais pour règle d'éviter tout ce qui porterait atteinte à une religion officielle4. Il était d'autant plus chatouilleux aux piqûres de moustiques 5, serait-ce seulement d'un Kâstner ou d'un Ziegra 6, qu'il lui importait de sortir au plus tôt d'une situation qui n'avait « rien de poétique », et d'établir son existence sur une plus ferme assise. Tandis que Sophie travaillait pour lui à Neuwied, où il était question de fonder une Académie 7, lui-même

1. A. Br., III, p. 77 s. : « Qui vult bene vivere, débet de domino abbate omnia bona loquere... Lasst die Priesterschaft ungehudelt, wenn ihrein geruhig Leben fuhren wollt! Et Dieu vous soit en aide!.. »

Page 1