H. XVIII, p. 126 ss
de la satire. Pour mettre l'État à l'abri des désordres, il ne suffît pas de séquestrer les fauteurs de troubles, comme le propose Danichmende; il est encore nécessaire de surveiller étroitement les cultes, sans donner à aucun d'eux un appui officiel, qui ne manquerait pas de dresser les autres contre le prince. Une politique de tolérance, pratiquée d'une main ferme, comme celle de Frédéric II, doit permettre à la philosophie de faire son œuvre. Il arrivera alors que le fanatisme n'osera plus se risquer au grand jour, et que la foi perdra son intransigeance. Il ne faudrait pourtant pas trop vite chanter victoire. Danichmende sait, en effet, qu'il n'y a pas d'extravagance qui ne trouve crédit, et que les préjugés sont trop invétérés pour céder sans résistance aux lumières. Ceux-là même qui se disent affranchis ne restent pas moins captifs de la tradition : « On sépare la théorie de la pratique; on parle de supercheries nécessaires, et l'on se moque des sots qui se laissent abuser parce qu'ils le veulent bien 1. » Si humiliante que soit cette infirmité de la raison, il faut la reconnaître. Il n'y aurait donc pas lieu de trop s'indigner des aberrations de l'esprit, puisqu'elles tiennent à la nature humaine, n'étaient ses graves conséquences pour la société. En attendant que l'humanité puisse se passer de religion, il faut seulement endiguer ses empiétements, veiller à ce qu'elle ne menace pas la civilisation.
En l'état actuel des choses, poursuit Danichmende, il ne saurait être question que d'un compromis : tenue en laisse par le pouvoir civil, il faudra bien que la religion s'entende avec la philosophie : laissant à celle-ci le soin de dégager la vérité que recèle le mythe, elle se contenterait d'abriter la morale, ce qui lui permettrait de se maintenir, d'avoir un titre au respect, comme on conserve avec vénération un tableau ancien. Que s'il lui prenait envie de déborder à nouveau sur le domaine de la philosophie, elle aurait à encourir des représailles. Les philosophes seraient fondés à exercer leur critique sur le vieux dogme, et même à tourner le culte en dérision 2. Leur reprocherait-on de ne pas toujours respecter la ligne de démarcation, et d'abuser de leur liberté? Après un long asservissement, une telle pétulance ne serait pas sans excuse.