H. XIX, p
les hautes charges de l'État. Pourquoi cette concession aux prétentions aristocratiques chez un prince sorti du peuple, à qui il a fallu briser l'opposition de cette classe 1, si ce n'est pour équilibrer sa constitution, et pour en faire un mécanisme bien proportionné? Mais peut-il espérer qu'elle fonctionnera ainsi d'elle-même? « Par bonheur, constate l'auteur, le monde se laisse gouverner par un minimum de sagesse 2 »; sous la conduite d'un Épictète ou d'un Thomas More, il n'en irait pas mieux que sous celle de n'importe quel prince. C'est bien que la vie se moque de la raison trop courte des philosophes3. Comme les individus, les États grandissent et déclinent, en dépit des formes dans lesquelles on voudrait les contenir '. Comment Danichmende, qui perd contenance sous le regard ironique du sultan, n'attribuerait-il pas aux successeurs de Tifan la tentation d'empiéter sur les droits de la nation pour augmenter leur pouvoir, et à la noblesse celle d'étendre ses privilèges? Les mêmes tiraillements reparaîtront donc, et le peuple, berné une fois de plus par ses prétendus protecteurs, en viendra de nouveau à se faire justice lui-même. L'histoire se recommence 5.
N'y aurait-il donc qu'à s'incliner devant le fait brutal, en laissant le pouvoir aux prises avec cet « animal capricieux et déraisonnable » qu'il croit pouvoir mater? Mais qu'il y prenne garde! « A moins qu'il ne tombe comme la Chine dans un sommeil léthargique, le peuple ne dansera pas toujours aux flûtes de ses maîtres 6. » Dès qu'il connaîtra mieux son intérêt, il ne se laissera plus prendre « aux oripeaux, aux prestiges, aux formules qui en imposaient à sa naïveté ». Et puisque, selon Rousseau 7, « les meilleurs rois ne confondent jamais leur cause avec celle de leur peuple », n'en déplaise à de chimériques raisonneurs comme Marmontel; qu' « ils veulent pouvoir être méchants quand il leur plaît, sans cesser d'être les maîtres », le peuple ne devra-t-il pas chercher à se passer
1. Il faut y voir sans doute l'influence de l'Ami des hommes du marquis de Mirabeau, que W. connaissait depuis Zurich. Cf. Vierteljhrschr. Il, p. 591.