A. Br., I, p
à la tension de l'âme, et non à la pensée. Par Klosptock, l'étudiant comprend « que le poète n'a pas à penser juste, pourvu que ce qu'il exprime prenne, par un certain côté, l'apparence de la vérité » K
Ce n'est pas qu'il ne ressente l'émotion du lyrisme klopstockien. Avec quelle chaleur ne défend-il pas son Élégie tibullique 2, prise à parti par le Crito, une revue de Zurich, inspirée par Bodmer, au nom de la moralité. Comme si « un baiser, tel que le poète le décrit, ne valait pas mieux qu'une immortalité acquise à force de veilles et de spéculations » ! Avec toute la jeunesse, notre étudiant proclame la priorité du sentiment sur la pensée, de la vie sur la littérature. C'est parce qu'il l'éprouve plus vivement, parce qu'il est touché aux larmes par l'expression ardente de la passion, qu'il voue à Klopstock un culte particulier3. Il lui doit l'éveil de sa sensibilité, l'envol de l'imagination lyrique, en somme une bonne part de cette griserie mystico-sensuelle dont Sophie est le prétexte. Mais comme elle ne jaillit pas de lui-même, qu'elle n'est qu'un écho, cette griserie ne saurait s'élever jusqu'au chant. L'étudiant a beau en reproduire l'expression, il ne ressuscite pas le dynamisme de l'émotion, pas plus que, malgré sa sympathie pour l'auteur, il n'est capable de suivre son exemple. « Quelle idée se fait-on de l'homme, s'il faut se garder d'avouer un tel amour? » s'écrie-t-il 4. Mais, aux premières observations de Bodmer, il se reprend, constatant que « le monde supporte mieux l'amour picaresque que l'amour klopstockien »5.
1. A. Br., I, p. 21, 43. L'imitation de Klopstock, dans ces essais lyriques, est manifeste. Elle se reconnaît déjà dans le rythme, L'ode : An seine Freundin est écrite dans le mètre asclépiade de l'ode au lac de Zurich. L'autre : Auf eben dieselbe, dans le mètre de l'ode à Ebcri.
2. A. Br., I, p. 21. Klopstocks Oden, hergg. von Muncker-Pawel, p. 35. Cette élégie avait paru dans les Vermischte Schriften von den Verfassern der Bremer Beitrage (2 Bde). Danslepremiern0duOi(o(juinl751),elleavait été prise à partie pour la passion brûlante qui s'y exprime. Bodmer lui avait opposé une parodie sous le titre : Die Fruchi der Liisle.
3. A. Br., 1, p. 29 : « Ich liebe Klopstocken so sehr, das ich keinen Fehler an ihm sehcn kann. Wenn er es wiisste, wie oft ich schon in meinem tûnfzehnten Jahre l>ei seinem Messias geweint habe, und wie ungemein zartlich mein Heu gegen ihn ist. » Cf. A. Br., I, p. 103.