Lu. Sansculouismus (Job. Ausg., 36, 14 ss
5. Cf. à Lùtkemuller : Gespràche mil W., dans Bode : Stunden mit Gœihr, IX, 2 H., p. 91.
et à son demi- déracinement, d'avoir pris, plus vite qu'un autre, l'air du monde et les goûts du siècle; mais aussi d'avoir laissé s'épanouir sa disposition naturelle à l'évasion. L'écolier qui s'attardait à rêver sous le ciel étoile, ou qui errait dans l'ombre des bois, était déjà à la poursuite de l'illusion l. Plus tard Wieland prétendra de même être « heureux à sa façon ».
Aussi s'était-il dérobé, comme aux disciplines de la pensée, à la contrainte d'une profession. Impressionnable comme il était, il n'a subi l'empreinte d'aucun maître, ni de Baumer, qui l'a recueilli après sa désertion de Klosterberge, ni de Bodmer, qui a ramené sur le plan littéraire son imagination spéculative. Il n'a fait que traverser les doctrines philosophiques, l'idéalisme de Leibnitz et le naturalisme d'Helvétius, protégé contre les mirages de l'esprit par la mobilité du tempérament, comme il l'était de la passion par l'imagination. Il ne se sentait pas plus lié dans ses amitiés : Zimmermann, Riedel, Jacobi, que dans ses enthousiasmes pour Sophie, Elisabeth, Julie; voire dans son engagement avec Christine. Plutôt inconstant que volage, il cédait alternativement au charme de l'imagination et à la réflexion critique. Cette versatilité, en le mettant à la merci des circonstances, le faisait paraître faible, « à peine la moitié d'un homme » selon un ami bernois 2. Mais il n'en poursuivait pas moins avec obstination ses desseins, mené à son but par un instinct très sûr. S'il louvoyait, c'était aussi bien opportunisme et cautèle, que manque de sève et de détermination. II savait « souffler pour le froid et pour le chaud »; mais, pour Goethe, il était attaché à ses convictions autant qu'il était mobile dans ses sentiments 3. Il n'usait de la dialectique que pour couvrir ses variations. On a pris trop au sérieux sa prétendue crise mystique, de même que ses effusions sentimentales.
1. Cysarz {Schiller, 1934, p. 78) remarque justement : « Was Wieland selbst «Natur» nennt, und der «Sehwârmerei» obsiegen làssl. ist jene Platonisch-Epikurâisehe Gleichgewichtslage, in die sein jâhes Pendeln zwischen Sinnengliiek und Seelenfrieden zuguterletzt eingelenkt hat — kein Erd-und Wachstumsreich. »
2. Wilhelmi. Cf. Goethe à Sophie I,a Roche, 11 oct. 1775, où il parle de la « Weiberader » de Wieland.
3. Goethe définit le caractère de W. par sa « Nachgiebigkeit » et sa « Hartnâckigkeit ». Voir L. à Karl August, :!■"> janv. 1816, et à J. H. Meyer du 25 mai
Au sortir de la jeunesse, il ne songeait déjà qu'à sa quiétude et à sa sécurité, en quête d'une sinécure qui permît le libre jeu de l'intelligence. A défaut, il se résigna à une existence médiocre, plutôt que de courir la carrière aventureuse d'homme de lettres. La prétention de l'esprit s'accommodait d'une diète frugale et d'une honnête aisance. Si les femmes ont été « le principal ressort de son génie », Wieland n'a jamais vraiment désiré qu'un « ange gardien » pour veiller sur la dépense et le décharger des soucis domestiques 1. Sa nature de ver à soie réclamait, au dire de Herder, une température égale et une lumière tamisée 2. Sophie lui eût été trop romanesque, et Julie Bondeli trop intellectuelle. Par raison de tempérament, il se gardait des entraînements de sa sensibilité, des retours d'enthousiasme ou des engouements littéraires. Il lâcha Klopstock, qui avait enfiévré son adolescence, le considérant ensuite « comme un homme d'un autre monde, pour lequel il manquait d'organes externes et internes »3; et, de même qu'il craignait l'esprit trop ardent de Herder4, il renonça à suivre Jacobi et le jeune Gœthe, «deux démons dont le feu le consumerait»5. Fuyant la polémique et les coteries, il restait sourd aux provocations, tant que ses intérêts n'étaient pas en jeu. Il avait eu assez à se faire pardonner les incartades auxquelles l'avait poussé Bodmer.
Il vivait alors dans un monde chimérique, et croyait pouvoir mépriser la réalité. Son aspiration juvénile fusait dans les perspectives infinies de la Théodicée. L'imagination qui s'était plu, à Klosterberge, à transposer le mythe chrétien dans la cosmogonie orphique, et à animer, au souffle poétique de Lucrèce, la statue de Pygmalion, habillait son sentiment de belles fiction". « Tout ce que j'étudiais, métaphysique, morale, sciences naturelles, histoire, politique, tout s'organisait en épopée ou en drame » 6.