Roth I, p
k. Ib., I,p. 254.
5. /*., p. 229. Sur les relations avr<; le jeune l'.cethe, cf. Seufeert, Zeitschr. f.d.Alterl. 26 (1882).
Plus tard, l'idéologie platonicienne couvrit ses émois sensuels, jusqu'à ce que Shaftesbury lui prêtât le voile diaphane de la grâce morale pour jouer avec la tentation. De l'Eden arcadien, il était passé, sans trop de désillusion, dans le « château enchanté » de Warthausen, au badinage galant.
Tandis que, par dégradation insensible, sa vision s'accommodait à la nature, l'esprit achevait de s'émanciper dans la philosophie du siècle. Ayant déjoué les prestiges idéalistes, il échappa aux sophismes de la raison; il ne suivit ni Helvétius, ni Rousseau, tenant à sa liberté plus qu'à la vérité. Restant en dehors des débats, il ne fit qu'effleurer les problèmes, prévenu contre la pensée systématique aussi bien que contre le mystère. Sensualiste, Wieland ne se ferme pas la perspective de l'au-delà; il sait que toute opinion a au moins deux faces. Aussi fait-il évoluer son Agathon vers un pragmatisme, qui fait sa part à l'expérience, sans préjudice de l'autonomie de la conscience : un compromis qu'il appartenait à la vie de résoudre *. C'est ainsi qu'il s'en remet à la bonne nature pour redresser les fautes de la culture. Averti par se? faiblesses, il déshabille la vertu, mais c'est pour rendre hommage à l'ingénuité de Psyché. Il dénonce les sortilèges des sens, mais fait entrevoir le charme de la naïveté. Sans être dupe de son cœur, dont il connaît les inconséquences et les faux-fuyants, il aime l'humanité, serait-ce seulement comme on aime une coquette ou une enfant gâtée 2. Bien qu'il taquine Rousseau, il est tenté par le fond irrationnel de la nature. Il a retenu l'avertissement de Hamlet, qu'il y a, au ciel et sur la terre, des choses dont ne s'avise pas la philosophie. Des inconséquences de la pensée, il en appelle à la bonté du cœur, à la ligne de la « forme interne », c'està-dire au goût. Il a plus d'intuition psychologique que de connaissance empirique, s'attachant à ce qu'il y a, dans l'âme, de fugitif et de contingent. Ce respect de la vérité humaine, et cette défiance de la loi, qu'on les prenne pour un reste de piétisme ou un effet de la sensibilité, ce serait une affinité avec Rousseau, en dépit de la distance qui sépare son détachement intellectuel du zèle moral
1. Cf. G. SciinAVE'ANDE : Betrachtungen ûber pàdagogisclie u. ethischt Tendenzen in Ws. Werkcn. Haarlem, 1933.
•du Genevois. Mais Wieland ne sacrifierait pas le présent. Quoi qu'il pense de « la farce » dans laquelle il est appelé à figurer, son sage « se porte comme un autre homme ». Que Diogène roule son tonneau, et se drape dans son manteau loqueteux, Phanias se laisse attirer dans le jardin fleuri de Musarion.
Ce n'est pas que Wieland se désintéresse de la chose publique, et qu'il fasse bon marché de la civilisation. Sans donner dans l'utopie rationaliste, il ne désespère pas de la société, serait-ce seulement en tant que protection contre l'arbitraire subjectif. Sa pensée politique, si elle n'a pas la conviction de celle d'Iselin, ni la fermeté de celle de Lessing, se refuse cependant au scepticisme amer de Voltaire. Elle oscille entre l'individualisme et l'intérêt général, faisant crédit tantôt à la société, tantôt à l'histoire, plutôt qu'à la vertu ou à la sagesse des gouvernements. De son séjour en Suisse, il tient certain patriotisme qui l'incline aux idées libérales, encore qu'il manque de combativité. Son action n'est pas dépourvue de motifs particuliers ni d'arrière-pensées. Elle ne sort d'ailleurs pas de la dialectique, accusant tour à tour les passions populaires, l'Église et le despotisme. Peut-être Wieland compte-t-il surtout sur la pression des forces économiques pour le progrès social, en accord avec les théories des physiocrates. Au demeurant, il en discourt comme son Diogène de l'homme de la lune, sans plus de responsabilité ni de passion.
La morale de Wieland est ainsi résignation au quantum est in rébus inane l, autant que soumission à la nature, ce qui lui vaut une teinture d'ironie, d'une ironie sans dépit ni ressentiment, et qui n'est guère qu'un jeu d'ombres et de lumières sur une réflexion décolorée. Moins l'humour sentimental de Sterne, qu'elle prend pour modèle, que la parodie désinvolte et audacieusement équivoque de Crébillon, soit qu'elle nargue les fausses pudeurs ou qu'elle joue avec l'instinct. Elle s'accroche aux ridicules de la conduite, aux grands airs de la vertu, sans descendre jusqu'aux dissonances de l'âme. Ce n'est pas qu'elle ignore le conflit « des deux natures » 2, mais elle l'atténue en simple contraste, pour le plaisir de l'esprit.
1. Ce scepticisme s'atténuera avec l'âge. Cf. Ermatinger : Wiclands geistig» Weli, Jhrb. d. Goethegesellsch. lit.
Si prévenu qu'il soit de la réalité psychologique, Wieland la découvre à peine dans le chatoiement du persiflage et la pénombre esthétique. Il ne vise pas tant à dissiper les illusions, qu'à transfigurer la vie par un charme « qui endort les sens, libère l'âme de ses soucis, et la soulève au-dessus des intérêts positifs » 1. De même qu'il use du travesti, le moraliste a recours à la fantaisie poétique pour estomper la vérité.
L'art lui est une parure de l'esprit plus qu'une création2; un jeu « qui rend le sang plus léger, et l'humeur plus sereine » 3. A rythmer ses contes comiques, il oubliait ses privations. Éloigné de la nature par sa myopie, il se compose un décor stylisé par un goût délicat. A défaut de l'enthousiasme qui, plus jeune, le transportait dans l'idéal, l'attrait de la forme suffit à ravir son imagination : c'est le népenthès qu'il cueille sur le « sentier étroit » de la rêverie poétique. Que lui serait, sans cette satisfaction du goût, le plaisir de turlupiner prudes et dévots, et toute son ironie, si rehaussée qu'elle soit « d'ingrédient luciano-horacique »? S'il est trop lucide pour se perdre dans une grande émotion, il peut du moins s'adonner comme personne aux « beautés » que lui révèlent les artistes et les poètes 4. Lui qui n'a pas vu le lac de Zurich, ni même le visage de son pays natal, n'est pas non plus saisi par le génie de Sophocle ni de Shakespeare. Il n'a fait qu'entrevoir les tableaux de la galerie de Warthausen 5. La Grèce de Winckelmann ne lui est qu'une Arcadie, séjour des muses et des grâces6. Du monde extérieur, c'est à peine s'il passe parfois un reflet dans