Morgenbl., 1839, n° 96, p
8. Les corrections pour les éd. de 1770 et 1798 n'ont pas porté seulement sur la forme; elles ont modifié sérieusement le caractère de l'œuvre, en effaçant
Entre temps, rendu moins présomptueux par les essais qu'il avait fait de ses forces, ou guidé par ce sens de l'opportunité, qui s'affirme nettement dans cette orientation, Wieland s'était attaqué à un genre où il devait mieux réussir.
La philosophie morale et satirique, remarque-t-il dans une de ses premières lettres à Bodmer, me convient mieux que les genres qui relèvent surtout de l'imagination... Sans doute je fais grand cas de la poésie épique..., mais je laisse à des génies plus vigoureux le mérite de s'y manifester ou de l'essayer ; pour moi, il me suffit de consacrer les quelques heures que la Muse me dérobe à des productions philosophiques et morales, et de sacrifier ainsi à l'aimable vertu dans une sphère plus modeste, en ce qui est de la poésie *.
S'il pense se rapprocher de Hagedorn, qui venait de donner des « poésies morales », ou préparer, par l'étalage d'une sagesse précoce, sa carrière pédagogique 2, c'est aussi une façon de rendre hommage à son « cher Horace », le troisième de ses cultes classiques. Mais il a besoin, pour se mettre dans le ton du jour, d'un modèle plus proche. Il le trouve dans les Épîtres diverses sur des sujets différents de Georges-Louis de Bar, un gentilhomme westphalien, à qui Gottsched avait décerné le compliment équivoque de « meilleur poète français de l'Allemagne » 3.
La considération dont jouissait alors, jusque dans les cours, cet aristocratique amateur, qui, pillant nos moralistes, faisait pro-
autant que possible le contraste qui existait entre les deux parties. W. a supprimé plusieurs développements (1, v. 26-34; II, début et v. 26-42; 74-82 ; 129- 187; 345-351; 431-437). 11 a accentué l'opposition entre le sentiment erotique et la forme esthétique de l'amour. « Das feinere Gefùhl des Schbnen schwebt in beider Welten Grenzen. »
1. A. Br., I, p. 8. Il s'agit de Zuôlf moralisehe Briefe, Frankfurt und Leipzig, 1752. En tête se trouvait une Ode à Bodmer (A I, p. 221 ss).
2. A. Br., I, p. 51. W. envisageait alors un poste de professeur à Gôttingen ou à Brunswic; à défaut un préceptorat.
3. Épîtres diverses, I, Londres, 1740; II, 1745. Une 2e éd. parut à Amsterdam en 1751. Elles furent suivies des Rêveries poétiques, 1755; puis des Consolations dans l'infortune, en 7 chants, 1758; des Babioles littéraires et critiques, 1760; enfin, de VAnti-Hegerias, dialogue en vers sur le suicide, 1763. Une trad. des Poésies de de Bar (par Lieberkuhn) parut à Berlin, en 3 vol., en 1756.
fession d'esprit, suffirait à justifier ce choix 1. Mais n'est-ce pas, avec le brocart d'érudition humaniste, aussi le prestige de notre langue? Chez ce huguenot déraciné, qui alliait à la raison française un fond d'empirisme anglais (il était filleul du roi d'Angleterre), et la pratique du monde, Wieland croyait peut-être trouver plus d'observation que chez un professionnel tel que Gellert. De Bar avait eu contact avec des cours. Il se piquait aussi d'un désenchantement bien fait pour en imposer à un débutant. Sermonneur chagrin, il ne s'en prenait pas seulement aux vices et aux travers du siècle, mais aussi à la philosophie, aux « Lucien modernes », aux « faux savants, dont les ouvrages abominables sont marqués au coin de l'enfer » 2. Ce qui ne l'empêchait pas de dépouiller les satiriques et moralistes tant anciens que modernes, de Pétrone et Horace, jusqu'à Swift et Richardson, en passant par Rabelais, Molière et La Fontaine. Sa critique, qui n'épargnait pas les grands, pouvait être prise pour généreuse, encore qu'elle sortît à peine des généralités.
Au commerce de de Bar, Wieland a bientôt fait de contracter un pli d'amertume et de désillusion. Se flattant d'avoir fait de l'homme sa principale étude 3, et de s'être appliqué à se débarrasser des préjugés, il croit pouvoir regarder de haut dans la vie :
Comment, quand on se représente les hommes tels qu'ils sont, regarder sans humeur les méchants, les fous, les impies, les ennemis de la vérité et de la vertu, les oppresseurs de l'innocence... qui dominent le monde? Je n'ai pas encore dix-neuf ans, et pourtant j'ai appris de reste combien les hommes sont infiniment méchants. Il m'arrive souvent d'être dégoûté de vivre au milieu des sots et des fripons 4.
1. Cf. Schibmeyer. Gcorg Ludwig von Bar, der besie franzosische Dicliter Deutschlands, ein Vorbild Wielands und ein Freund Môsers. Mitteil. des Vereins fiir Gesch. und Landeskunde von Osnabrùrk. Bd. 23 (19071. Né en 1701, de Bar, après un séjour à la cour palatine et à celle de Lorraine, s'était établi à Osnabruck, grâce à un bénéfice octroyé par l'Électeur de Cologne, puis à Hambourg, où il vécut dans le cercle de Brockes et de Hagedorn. Sur la fin de sa vie. il s'était particulièremett lié avec J. Moser. (Cf. la Biogr. de J. Môser, par Fr. Nicolai, au vol. 10 des Werke de Môser, 1843.)
2. Préface au vol. II des Épilres diverses, et de YÉp. à Trissolin (76., p. 235).