‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 82 sur 505 · La mère de Bodmer était originaire du Tessin · texte numérisé non relu

La mère de Bodmer était originaire du Tessin

CHEZ BODMER 87

bourgeois et par raison pratique. Il n'en est pas moins « naturaliste » au sens du déisme anglais; il croit à l'ordre moral de Funivers, et aux fins rationnelles de l'humanité, mais il enveloppe cet utopisme dans la tradition biblique, lui laisse l'allure d'un conformisme docile. C'est qu'il est tenu à louvoyer, à donner ses sentiments pour des rêveries ou des anticipations.

Au demeurant, il est avant tout un moraliste, un prédicateur, qui se complaît à édifier, plutôt qu'à agir. Son affaire est d'éduquer, de former des consciences, sinon des hommes. S'il ne préparait pas aux tâches de l'existence, il allumait, selon Pestalozzi, une flamme d'idéalité qui ne s'éteignait plus l. Témoins aussi les Sulzer, Lavater, J. C. Hirzel, entre autres, que son idéalisme a poussés à la spéculation morale. On sait que son influence s'exerçait surtout dans l'enseignement, et plus encore dans la conversation, à laquelle il aimait à convier les jeunes gens. A quel point elle se faisait sentir dans cette ville industrieuse et commerçante, on peut en juger à la surprise d'Ewald von Kleist, qui, arrivé en même temps que Wieland, y rencontrait un plus grand nombre d'esprits solides et cultivés, qu'à Berlin 2.

Le commerce familier d'un tel animateur n'était pas fait seulement pour stimuler; il offrait aussi à un jeune auteur l'avantage d'une direction particulièrement avertie. Quel autre critique, mieux que Bodmer, était alors en mesure d'orienter dans la vie littéraire? Placé à la croisée des courants intellectuels, il était fait pour le rôle d'intermédiaire et de vulgarisateur. Séparé de notre culture, il n'en évoluait que plus aisément avec le siècle, regardant aussi vers l'Angleterre et l'Italie. C'est ainsi qu'il a pu comprendre la « naïveté » d'Homère, discuter avec Calepio de la tragédie française, aller à Dante et à Shakespeare. Il fit connaître les Minnesànger et découvrit les Niebelungen. Trop éclectique pour

1. Pestalozzi- Blâtter, 1899, p. 41. Cf. H. Schinz : Was Bodmer seinen Zùrichern gewesen, p. 123 : » Er entzog sich seinen Schulern nicht, und dièses uchten ihn, wo er war, weil aile abschreekende Professorwurde fern von ihm, hingegen aile Wiirde des gemeinniitzigen Weisen allezeit in ihm war. »

2. A Gleim, nov. 1752, cité par Bachtold : Gesch. der d. Lit., p. 520. Cf. Môrikofer : Die Schw. Lit. d. 18. Jahrh., p. 16; E. Ermatinger : Dos literarische Leben, dans Zurich. Geschichte. Kultur, Wirtschaft, 1933; O. Finsler : Zârich in der zweiten Hàlfte des 18. Jalirli (Neujahrsbl. des Waisenhauses in Zurich, 1778-1780 et 1784.

rester attaché à une doctrine, il se laissait entraîner hors de son moralisme jusqu'au jeu de la fantaisie, jusqu'au plaisir esthétique. Il suivit du Bos dans l'interprétation de l'imagination poétique, Shaftesbury dans l'intuition irrationnelle de la création artistique. Ne va-t-il pas jusqu'à parler de la poésie comme du « temple où serait suspendues les tables du destin », et du poète comme « d'un mage qui saurait lire ce que Dieu écrit en lettres de feu dans l'univers? 1 » Par son admiration de la puissance mystérieuse du génie, il semble parfois pressentir le romantisme, encore qu'il soit à peine moins raisonneur et compilateur que Gottsched. Mais, dans la liberté de la discussion, il était bien capable de jeter un esprit impétueux hors des voies frayées, de l'exalter par le sentiment religieux de sa vocation, au risque même de le dévier vers quelque apostolat moral.

Wieland ne devrait-il à Bodmer que la découverte de Montaigne, de Shaftesbury, de Shakespeare, ce serait déjà assez pour l'obliger envers lui. Mais le voici en outre associé aux relations personnelles de son maître avec les écrivains les plus notoires de l'époque, avec Hagedorn, Gleim, Ramier, Lange, Ebert, Kleist, introduit dans le monde littéraire, mis au fait des coteries et des situations personnelles; il recueille les impressions rapportées d'Allemagne par les émissaires zurichois, Sulzer, Hirzel, J. Schulthess 2. Il est relié à Berne, à Genève, mis au courant de ce qui se passe à Paris et à Londres.

Et n'est-ce pas aussi d'importance pour lui, qu'au sortir de l'Université, il reçoive par son hôte une initiation à la vie sociale, tout au moins qu'il puisse prendre un aperçu du train du monde, en un lieu où il se présentait relativement dégagé de la tradition,

1. Neue Crit. Briefe : « Nachdem Milton den Eingang in dièses Heiligtum der ('■eisterwell geôiïnet hat; nachdem er mien hineingefiihrt hat, so darf ich kiinftig mit kiihnen Fussen darin herumvvandeln... Ich vreiss, wo die Tafeln des Schicksals aufgehangen sind und ich kann in denselben lesen. » Cf. p. 22 : « Derjenige muss von einem neuen Feuer entziindet sein, der in dem harnionischen Buch der Wi'H die Lohenszùge der gottlichen Hand soll lesen kônnen. »

2. J. C. Hirzel s'était lié en Allemagne avec Ew. v. Kleist, avait vu Eange, Oleini et Hagedorn; .1. G. Schulthess rencontra le prédicateur S.nt, Formey, Ramier à Berlin; Gellert, Rabener, Kastner, Ernesti à Leipzig; Wolff, Baumgarten, Meier à Halle; Hagedorn, Reimarus, Richez à Hambourg; Ebert et Jérusalem à Brunswick.

CHEZ BODMER «y

grâce aux influences étrangères. Assistant aux visites que son maître reçoit, et l'accompagnant chez ses familiers, chez le chanoine Breitinger, qui tiendra à sa disposition sa belle érudition classique, chez le pasteur Caspar Hess, qui l'aidera souvent de ses avis, chez le conseiller Conrad Heidegger, futur bourgmestre, qui l'entretient des affaires publiques, il développe rapidement ses notions du monde réel. Il prend une teinture de libéralisme républicain, d'intérêt politique, dont il ne se départira plus. Il entre en relations avec Martin Kùnzli et Johann Heinrich Waser, de Winterthur, le Dr Zellweger, de Trogen, le fabuliste Meyer von Knonau, de Weiningen : des personnalités, qui, par leur talent et leur expérience, lui seront d'un plus grand profit que les jeunes gens qu'il avait promis de tenir à l'écart.

Que lui importaient les quolibets des joyeux lurons qui daubaient sur son assiduité.

Il siège d'un air satisfait, raillait Salomon Gessner, pénétré de sa valeur et de sa vertu; il siège, attendant des visiteurs, pour les accueillir d'un air compassé. Mais les visiteurs s'abstiennent. Alors, pris d'une sainte colère, il trouve que le goût est corrompu. Il s'impatiente, trouve que Dieu tarde à venir le prendre, sur un nuage de rosée, pour l'emporter avec Bodmer et Schinz dans l'Olympe. 11 allonge furieusement la main, prend la plume, l'essuie sur le pouce, écrit, écrit 1...

Tant pis s'il passe pour un adulateur ou un hypocrite, qui monterait son maître contre le poète de la Messiade 2. Flatté par les égards dont il est l'objet, il tient son rôle d'enfant prodige, travaillant sous les yeux de Bodmer, étonné de son application 3.

1. A G.Schulthess, 28 oct. 1752, citée par Wôlfflin : S. Gessner 1889, p. 158.

2. Kleist à Gleim, 22 nov. 1752 (Kleist, Werke, hgg. Sauer, II, p. 212). Sur la visite de Kleist à Zurich, cf. Zehnder, p. 511 ss. Le poète prussien était descendu chez le Dr. Hirzel. Lors de sa visite à Bodmer, chez qui il vit W., il affecta à l'égard de ce dernier une froideur dédaigneuse. A Gleim il le donne pour fourbe, flatteur et prétentieux, et pense qu'il ne tardera pas à s'épuiser. Cf. Budde, o. c, p. 32 s.; Bachtolu, Kl. Schriften, p. 154 ss. — Zellweger, dans une L. inédite à Bodmer, du 1 1 déc. : « Je pense que M. W. surpassera infailliblement M. Kleist aussitôt qu'il se mettra à poé'iser dans le genre sublime : les prémices en font foi. Je lui ai beaucoup d'obligations d'avoir fait mention honorable de votre Philoclès. »

Page 1