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LE VILLAGE

A Tendroît le plu» large de la Manche, sur les bords d'un ruisseau qui va s'endormir dans le sable fin, fatigué d'avoir descendu la colline en dansant sur les cailloux ;

Là, du temps des Celtes, est venu s*asseoir un beau village, la tête dans les rochers, les pieds dans les roseaux, les bras et le corps dans les herbes -

13^* LA i>la(;e.

0 Celtes! ô gens de gofit! S'ils couraient le pays cherchant :ivi;iiUire, je l'ignore. Ils ont vu que des j)ointes et des entassements de granit divisaient les vastes sables en grèves douces, variées d'aspect.

Quel silence pour les chansons de la mer! Quel théâtre pour ses jeux 1 Des colliues par dnlîi les rochers ; par delà les sables, des bouquets de bois, des pelouses fleuries de géranium et de bruyère!

Ils ont dit : a Restons ici. Nous vivrons de la mer « et des bois, de la terre sablonneuse et des pelouses « fleuries. Nous entendrons les chansons de la mer « tranquille ; sur ses flots courroucés nous dansece rons. »

Ils forment un peuple paisible et vigoureux, qui ne s'est point accru, qui n'a point dégénéré. Les hommes sont vaillanls à la mer, vaillants à la charrue ; les femmes sont belles et modestes.

Quand la croix est venue, leur amour Ta élevée sur un clocher qui domine le plus haut entassement de granit et la plus haute colline. On la voit des champs, on la voit de la mer : 0 crux^ ave!

Quand les tempêtes ont abattu la croix, ils Font rétablie plus belle. En 93, aux avocats qui voulaient l'abattre ils ont dit : «ÎVy touchez pas! i^ L'or de cette croix fut apporté de la mer Vermeille.

Yves le Goff avait dit en son cœur : « Si je reviens et si je retrouve Jeanne-Marie, je donnerai tout mon argent à la croix. » Il est revenu, elle était fidèle. On les a mariés sous la croix.

L'église est vieille au dehors, neuve au dedans. Il y & un grand crucifix en couleur; saint Mathurin, sainte Anne, quantité de saints ; des chandeliers d*or, des fleurs d'argent ; la Vierge a dix robes de dentelle.

Les cloches se font entendre à deux lieues. Tous les dimanches l'église est pleine; tout le monde chante comme en paradis. Le curé et ses trois vicaires ne manquent pas d'ouvrage, Dieu soit loué !

a Voilà cinquante ans, leur dit le curé, que je suis parmi vous. Les plus vieux, je les ai mariés; j'ai baptisé les autres ; je prie pour vos défunts que vous n'avez pas connus.» Qui donc refuserait de communier à Pâques ?

Les loups de mer qui ont fait le tour du monde, les soldats de Waterloo, les soldats de Sébastopol viennent se confesser. Le médecin, qui pourtant a vu Paris, le notaire lui-même sont bons chrétiens.

Jamais de méchantes histoires ; point de propriétaires qui cherchent un gain vil aux dépens de l'honnêteté du pays. Ailleurs les Parisiens avec leurs grands laquais et leurs eifrontées femmes de chambre !

136 LA l'I.AGE.

Confiant, le marin s'embarque pour les Iles, laissant sa jeun(^ f<;mme sous la ,^arde de la Vierge. I.a femme travaille et prie. El Tauge de Tbouiieur veille sans alarmes, répée au fourreau.

MADEMOISELLE FÉLIClTt.

'es figures originales et charmantes, en en trouve là tant qu'on veut. C'est là que j'ai vu mademoiselle Félicité, une fille de trente ans, qui nage comme un poisson, qui court la nuit sur les dunes, qui fait des fleurs en coquillages,

Et qui n'a lu que la Vie des Saints. Elle chante, elle pleure, elle est belle. Sa maison lui appartient, sa maison entre un verger plein de fruits et un jardin plein de fleurs. Elle a aussi des champs, aussi des rentes. Les amoureux sont venus.

« Mademoiselle Félicité, pourquoi chantez- vous ? pourquoi pleurez-vous? pourquoi restez -vous fille? Sur la dune, le soir, il est doux et commode d'avoir le bras d'un mari. Du reste, la Vie des Saints est un beau livre 1

« — Je chante quand j'entends la mer chanter; quand

|e l'entends pleurer, je pleure. Sur la plage et sur les

lunes, j'aime à fouler le sable que la mer a lavé. Seule

sur le sable vierge, j'aime à regarder au ciel les étoiles

vierges, qui ne luisent que pour moi.

« Ce que me dit la mer ou joyeuse ou plaintive, ce que le dit le sable que nul pied n'a foulé, ce que me disent les étoiles pures, je l'entends bien dans mon cœur; dans mon cœur je réponds. Aucune voix ne l'a dit jamais, aucune voix ne le peut redire.

« Mais, si quelqu'un est près de moi, la mer n'a plus la voix que j'aime, n'a plus de soupirs, plus de chansons. Elle fait un bruit que mon cœur n'entend plus, et mes paroles à moi n'ont plus l'accent de mon cœur.

« Le sable vierge crie avec colère sous le pied qui le foule à côté du mien ; les divins rayons des étoiles ne tombent plus si doux sur mon front, n'entrent plus si avant dans mon cœur ; plus d'une même se cache, et je ne vois plus toutes mes étoiles.

« Toute voix humaine me gâte la Vie des Saints : ma propre voix, quand je lis tout haut, dissipe le parfum qu'exhale ce livre! Oh! quel parfum dans le silence! suave comme celui de la fleur du matin, âpre et fort comme celui de la mer.

138 LA PLAGK.

« Mon ^poux, dès lonfr^lemps je l'ai choisi. Dès longtemps je le voulais; il ne m'a point refusée. Il habite let flots, et il prend leur ^oix «v^nore; il habite les cieux, et la flamme des étoiles est son regard sacré.

« Sur le sable vierge mon œil reconnaît h trace de ses pas; dans les fleurs et dans les vagues je vois son sourire. Heine, je parcours le domaine de mon Roi. Ses anges sont là ; je n'ai pas besoin qu'un autre me protège.

f Les saints m'apprennent à Taimer. Qui me donnerait des leçons plus utiles et plus sûres ? C'est ici que je Tai connu. Cette mer, et ces rochers, et ces étoiles m'ont parlé de lui ; nous avons ensemble erré dans ces sables. Je veux mourir ici.

« Le cimetière est situé sur la plus haute dune. On y dort dans le sable profond, bercé par le bruit de la mer, et les humbles tombeaux sont caressés de la chaste lumière des étoiles.

* 0 jeunes filles séduites d'un rêve, à jeunes épouses enivrées d'un objet périssable et d'un bonheur mensonger, c'est vous, c'est vous qui n'aurez point connu 'ivresse d'aimer!»

LA FLAGB. 139

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