UNE VUE DE L^AVENIR EN
La Journée n'offrît point d'autre événement. Les traqueurs firent merveille et le gibier ne parut pas rare. Lièvres, lapins, perdrix, faisans vinrent s'offrir à la casserole; beaucoup y tombèrent, sauf pourtant, il faut Tavouer, ceux qui eurent l'esprit de passer devant nous. Ceux-là, par différentes raisons, échappèrent à la mort. Le terrible Emile lui-même n'ajouta rien à ses trophées.
« Louis, me dit Jean, rephilosophons ; c'est encore ce que nous faisons le mieux. Que penses-tu de nos traqueurs ?
« — Que veux-lu que j'en pense? Ils me paraissent s'acquilter fort bien de leur besogne. On leur donnera cj-, soir à chacun vingt sous, et ils seront aussi contents ']<; leur journée que nous le sommes de la nôtre..., si toutefois ils ne lisent pas de journaux socialistes.
• — Mais plusieurs les lisent.
t — Quelques ligures me l'avaient dit.
t — Tout h l'heure Dominique m'a montré un des arbres nouveaux de Valentin, l'un des plus rares, des plus utiles, et qui réussissait parfaitement. Cette nuit, un gredin est venu dans ces bois et Ta coupé. Pourquoi? Simplement pour vexer le marquis. L'arbre est détruit ; le pays n'en profitera pas ; mais aussi le marquis ne verra pas pousser cet arbre, qu'il avait tiré d'Amérique à grands frais. Voilà le plaisir! Un bon villageois, un bon patriote, a fait quatre ou cinq lieues en pleine nuit et en pleine boue pour se procurer cette satisfaction patriotique et sociale. Dominique connaît aux environs vingt garnements capables d'avoir fait le coup; il y en a plus d'un parmi nos traqueurs. L'argent qu'on leur donnera ce soir, ils iront le boire dans quelque bouge, en déclamant contre le « tas de pierres.» C'est ainsi qu'ils appellent le château. Cette noble demeure les irrite ; ils voudraient la voir en ruine, et le propriétaire pendu. Ce sont des sauvages.
a — Oui, des sauvages qui lisent; par conséquent, plus sauvages que ceux de la Nouvelle-Zélande.
« — Que faire à cela ?
ff — Ce que fera Valentin : replanter l'arbre ; empêcher, «'il est possible, qu'on ne le coupe de nouveau, et, lors-
qu'il aura de la graine, en donner aux voisins, raême à ceux qui Tauraient coupé. Si on le coupe encore, si on le coupe toujours, Valentin aura rempli son devoir, et les dévastateurs se dévasteront eux-mêmes pour leur punition et la punition de ceux qui les ont lâchés sur le monde.
« — Ce sera donc le triomphe du mal?
t — Oui, mais il y a le jugement de Dieu. »
DBS CHASSEURS d'HOMMIS.
Après la chasse îl est naturel de causer de la guerre. Nous vînmes, le souper fait, au coin du feu. Un vieux soldat, acteur ou témoin de plusieurs belles aventures, nous les conta. Pour l'ordinaire les vieux soldats content bien. Ils ont le sang-froid, qui est la première qualité du conteur, et la simplicité, qui est la première aussi, et Toriginalilé d'expression, qui est la première encore. Quand j'étais jeune et quand j'avais de la mémoire, que n'ai-je écrit les récits que j'ai souvent entendu faire au père Bugeaud? Depuis Austerlilz, où il était sergent, jusqu'à risly, où il devint maréchal de France, il avait
VU bien des champs de bataille, bien des pays de guerre. Il se les rappelait tous, il les décrivait en perfection. Son mérite s'élant tout de suite révélé, il avait eu de bonne heure des commandements séparés. Simple chef de bataillon, on lui donnait déjà des expéditions à conduire, a Les surprises, les embuscades, les petites places à garder ou à surprendre, c'est, disait-il, la jolie guerre dans la grande guerre. » Il se rappelait avec plus de prédilection l'Espagne, où il avait particulièrement fait la «jolie guerre. » Il décrivait son terrain, le caractère de sa troupe, celui de la troupe ennemie, les facilités et les difficultés qui résultaient de là. Il exposait la chose à faire et les partis à prendre. On assistait à ses délibérations, à la conception et à la préparation de ses stratagèmes, les uns créés, les autres inspirés ou tout simplement renouvelés des Grecs et des Romains. Il est bon qu'un homme de guerre sache Thistoire de son métier, mais il y a des ruses que le génie de la guerre inspire aux plus ignorants et que les plus savants ne savent pas mettre en jeu. «Lorsque, disait-il, plus tard, sous la Restauration, j'ai eu le temps de lire en plantant mes choux, j'ai retrouvé dans les Mémoires de Montluc et de quelques autres guerriers du moyen âge, — c'était le temps de la jolie guerre, — les mêmes stratagèmes que j'avais imaginés, et que les chefs de guérillas espagnols, des pâtres et des moines, avaient inventés contre nous. » Enfin il racontait ou plutôt il peignait l'action, les péripéties, le résultat, retraite ou poursuite. Si quelque soldat s'était distingué par un trait plus rare, il ne manquait pas de le dire; il esquissait une vive fig^ure de ce
soldat. Sa mémoire lui rendait jusqu'à ses harangues, courtes et ingénieuses, dictées par une profonde connaissance ou plutôt par un profond instinct du cœur humain. Car celui qui connaît le cœur humain le raisonne, et celui qui en a Tinstinct le manie; il lui adresse, sans même y songer, des paroles qui raffermissent ou qui Tenflamment.
Tel était l'attrait de ces récits que nous les écoutions des heures entières, oubliant toute autre curiosité, toute affaire, tout plaisir. Que ne les ai-je écrits? Chacun formait un véritable drame, qui se nouait, se poursuivait, se dénouait suivant les règles les plus délicates de Part. Dieu sait si pourtant le maréchal avaitjamaislu Aristote! Mais il avait le génie de conter, comme le génie d'agir. Toutes choses étaient placées en leur lieu; les épisodes, bien distribués et bien rattachés au sujet principal, venaient en temps opportun ; la couleur était vive, Taccent juste. On s'amusait en France de voir à l'Académie le maréchal de Saxe, qui ne savait pas Torlhographe. S'il racontait comme le maréchal Bugeaud, il tenait mieux sa place à TAcadémie que les trois quarts de ses confrères *. Le style valait la charpente, le débit valait le style. Dans le style, rien ne manquait; il n'y avait rien de trop : c'était la langue parlée la plus saine, et, j'ose le dire, la plus exquise : rien de recherché, rien de forcé, rien de plat. Quand le ma-réchal Bugeaud écrivait
* Des savanis m'assurent que le maréchal de Saxe savait l'orthographe et qu'il ne fut jamais de l'Académie. Cela ne fait rien , e* ma remarque subsiste.
un rapport, dictait une proclamation ou «'installait k la triburK,', alors cV;tait un homme sans lettres, embarrassé et empêtré, et dont la pensée traînait des vulf^aiilés massives. Lorsqu'il causait, le mol vrai, ce mot qui ne pouvait sortir de son encrier, venait naturellement sur ses lèvres, s'encadrait de lui-même dans une phrase accorte, dégagée, éloquente. Le gest.^ Tinlonation étaient naturels comme le mot, simples et éloquents comme la phrase.
Le vieux soldat que nous avions trouvé chez Valentin n'était pas sans doute de cette grande espèce des hommes de guerre, dont le maréchal Bugeaud a offert de nos jours l'un des types parfaits. Il n'ouvrait pas ces vues qui, dans les moindres discours, à propos de tout et à propos de rien, involontairement, dénotent l'habitude des vastes pensées. Dans le regard que Taigle captif promène sur les curieux du Jardin des Plantes, on sent Fœil qui peut se fixer sur le soleil. Notre vieux soldat n'était pas un aigle, mais c'était un vaillant et galant komme. Il avait fait la grande et la jolie guerre; il avait vu le Portugal, l'Italie, l'Allemagne, la Russie et la France, la victoire et la défaite, le triomphe et la prison. Nous sentions bien du cœur et bien de l'esprit vibrer derrière l'impassible rideau que formaient ses sourcils épais et sa moustache grise.
Le peintre et le statuaire l'écoutaient d'un esprit tout différent, et même tout contraire : l'un enthousiaste, l'autre morose. Suivant le premier, la guerre était le triomphe du génie de l'homme et le plus noble emploi de ses facultés; suivant l'autre, elle n'était qu'un jeu
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brutal où triomphait le hasard. L'un avait tué le chevreuil, l'autre l'avait manqué. Tous deux pressaient le vieux soldat de proHoncer sur leurs arguments.
« Ma foi, non ! leur dit-il, vous me demandez en vain une décision. Je ne sais que des histoires qui ne prouvent rien, car elles prouvent également pour vous deux. J'ai vu beaucoup d'affaires décidées par des coups de hasard contre le génie, j'ai vu beaucoup d'affaires décidées par des coups de génie contre le hasard. Que de fois la force a écrasé les combinaisons les plus savantes et les plus fermes courages! Que de fois la science et le courage ont déjoué la force la plus assurée ! Voulez-vous le fond de ma pensée? A la guerre comme ailleurs, l'homme fait ce qu'il peut, Dieu fait ce qu'il veut, et la force et le génie sont de ces hasards qui décident les choses par l'ordre souverain d'une force et d'un génie qui ne donne rien au hasard. La force et le génie qui gagneront la bataille se trouvent du côté qui doit la gagner, et de l'autre côté ni force ni génie ne peuvent rien pour le succès. Mais ils peuvent accomplir le devoir, et rien ne démontre que le devoir accompli ne vaut pas mieux que la bataille gagnée.
« Quant aux hommes qui font la guerre, j'en ai connu de plusieurs espèces. Les uns sont intelligents et braves; ce sont les véritables hommes de guerre, le nombre n'en est pas grand. Dieu a soin que le monde ne voie pas beaucoup d'Alexandres, de Césars et de Napoléons : ils coûtent cher ! Le Providence équilibre à peu près les Frédérics, les Turennes ; chaque pays, chaque siècle a les siens. Dans la foule des généraux et des chefs d'armée.
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beaucoup n'ont qu'une inlelligonco de second rang, un plus grand nombre ne sont que braves; il y en a qui ne sont ni intelligents ni braves, et qui vont tout de môme au feu d'assez bon cœur, par la force de Tespril militaire. On crée l'esprit militaire dans un homme comme on y crée l'opinion; la race française est propre à recevoir cette façon-là. Il y a des indifl'érents et des casse-cou qni font d'admirables choses sans réflexion, qui deviennent héroïques pour se tirer d'un mauvais pas dont ils ne demanderaient qu'à sortir autrement.
VR PRBNCUR Dl TILLES.
c Un
général de ma connaissance avait eu toute sa vie des aventures éclatantes, deux surtout, la première au début, la seconde au milieu de sa carrière; elles l'avancèrent sans le tirer du commun ; il est mort obscur sans mériter mieux. Je ne vous dirai pas son nom, justement perdu dans les cent mille noms d'officiers généraux qui ont depuis cinquante ans chargé nos almanachs militaires. C/était un héros cependant. Pauvre chjse qu'un héros I
a 11 était à peu près émigré ; il était né, un peu par tiasard, d'un gentilhomme français au service de la Russie. Après lui avoir donné son nom, qui ne valait plus grand'chose, son père l'engagea fort jeune dans une espèce d'école d'élat-major ambulante, qui étudiait en guerroyant le Turc sur les frontières de l'empire. Il y grandit sous la tutelle d'un hetman de Cosaques, trèsépicurien, duquel il apprit à faire de petits vers français et assez de cuisine. Ce cosaque vint assiéger Schumla, qu'il trouva bien gardée. Les lenteurs du siège donnèrent aux violons le temps d'arriver. On ne prenait pas Schumla; mais, dans la folâtre compagnie qui avoisinait le camp, on prenait la gale. Le jeune Français se fit un des meilleurs lots. Les médecins, plus que tartares, entreprirent vainement de le débarrasser; il avait son affaire si bien conditionnée qu'il crut qu'il en mourrait. Le chagrin s'empara de lui. Il ne désirait qu'une balle qui lui épargnât l'horreur et la douleur d'être rongé vif par celte lèpre. Dans le même moment, l'hetman, sévèrement averti de ne plus tarder, publia qu'une belle récompense serait donnée à qui indiquerait le moyen d'entrer dans la place. Notre pestiféré pensa qu'on lui fournissait l'occasion d'en finir honnêtement. Il s'avança sous les murs de Schumla, pour les étudier, en homme qui ne craignait que de n'être pas tué. On tirait sur lui de toutes parts ; il allait toujours fort tranquillement. Il finit par aviser un endroit où il lui parut que la brèche serait facile. Il ne se contenta point de bien examiner ce point, il le dessina. Lorsqu'il eut achevé il revint au camp, *ans se presser; il y entra, je ne dirai pas sain, mais sauf.
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pestant contre ies Turcs, qui n'avaient pas bu le tuer* Son plan était bon, on le suivit; la ville fut prise. Notre galeux y avait mis la main avec tout l'éclat que venait de promettre son imperturbable témérité; Thetnian voulut qu'il portât la nouvelle du succès. Il eut de l'avancement, reçut une belle gratification, se fit soigner, guérit; et le voilà distingué.
(t Néanmoins, sa paresse et surtout la causticité de son esprit le firent, à quelques années de là, tomber en disgrâce. L'armée russe combattait les Français en Allemagne. Se souvenant trop des leçons de Theiman, le héros de Schumla avait composé une chanson durit un couplet au moins frôlait l'empereur Alexandre. Ce souverain le sut.
« Le roi des animaux, en cette occasion, « Montra ce qu'il était...
t II ne voulut pas se venger. Seulement, un jour, passant devant le poëte, il le regarda de travers et lui dit : « Monsieur, je n'aime pas les rimailleurs ! » C'était lui ouvrir une perspective sur la Sibérie. Jeune et gai, il riait de cet avertissement; mais il ne laissait pas d'en être chiffonné.
« L'armée russe et les troupes allemandes assiégeaient d'urgence une ville forte, où les Français tenaient bon. On avait inutilement donné plusieurs assauts, et l'on ne savait trop quel moyen prendre. L'empereur tint conseil en plein air. Les avis, médiocrement ingénieux, n'abou-
tissaient à rien. Notre homme, debout avec d'autres aides de camp à quelque distance du cercle auguste, lisait sur les visages Tinutilité persévérante de la délibération. Quelque farce lui vint à l'esprit; il ne put se retenir d'en régaler son voisin. L'empereur y prit garde; il était de mauvaise humeur. Une mauvaise humeur de souverain et de général se décharge sans qu'on ait besoin de presser beaucoup le ressort. Alexandre interpella à haute voix l'officier à qui le malencontreux plaisant venait de parler.
« Un tel, s'écria-t-il très-impérialement, que vous dit ce faquin de Français ? »
« L'autre, heureusement, fut bon camarade ; il ne répéta pas ce qu'il venait d'entendre ; c'était, dans ce moment-là, de quoi faire pendre le « faquin. » Mais, très-dépourvu et très-embarrassé, il lâcha la première bourde qui lui vint à l'esprit.
« Sire, il me dit qu'il faut prendre la ville.
« — Ah! reprit l'empereur avec un redoublement d'impatience, il a trouvé cela ! Voilà bien ces Gascons ! Tout leur est possible II faut prendre la ville! Il sait sans doute le moyen. Eh bien ! qu'il la prenne donc! qu'il fasse voir son talent. Voyons, t^onsieur, nous vous écoutons ! »
« Il y eut un moment de silence effroyable devant celte colère du maître. Le pauvre railleur se sentit perdu. Jamais il n'avait songé au moyen de prendre ce nouveau Schumla, plus dru de beaucoup que le premier. Néanmoins, pour ne pas rester court, et sans trop savoir ce qull faisait, il avança de quelques pas, et
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bien modeslfimenl, rougissant et baissant les yeux, la léte inclinée : « Sire, |dil-il, je suis aux ordrcR de Voire € Majesté. »
« Alexandre prit cela pour une noble assurance, il crut que le jeune officier avait combiné quelque stratagème du genre de ceux qui réussissent aux fous hardis.
« Prenez la ville, dit il sans abandonner encore le ion de mépris et de colère; montrez que vous savez faire autre chose que des chansons. Messieurs, nous donnons carte blanche à cet officier pour prendre la ville. Ditesnous, monsieur, ce que vous demandez.
« ~ Sire, répondit le jeune homme de plus en plus abasourdi et paraissant de plus en plus modeste, je demande une heure.
« — Je vous en donne deux, » lui dit l'empereur au comble de Tétonnement et presque radouci.
« L'infortuné se retira machinalement du côté de la place qu'il devait emporter. « Prenez la ville î prenez la ville! y> Ces mots bourdonnaient à son oreille comme dans un cauchemar. Il n'avait pas la première idée de ses opérations. Cependant il ne tarda pas à se dire qu'il pourrait toujours se faire tuer. Cette ressource certaine lui rendit sa liberté d'esprit.
a II regarda. Comme toute Tarmée, il savait qu'on ne pouvait prendre la ville que par une chaussée longue et étroite, jetée sur des marais impraticables et abouiissant à une porte formidablement défendue. Des milliers d'hommes avaient été tués sur cette chaussée. Entrer par là était donc impossible ; chercher d'autres chemins, il
n'en existait pas, à moins qu on ne prît par les marais, de quoi personne n'avait essayé.
a L'écervelé s'était pourtant fait un ami, et, chose qui témoignait en sa faveur, cet ami était son domestique, un Cosaque très-audacieux et très-intelligent. Tous deux s'étaient mutuellement secourus dans plus d'une mauvaise rencontre. Le Cosaque l'avait suivi aux abords de la chaussée.
« — Mon commandant, dit-il, devinant la pensée de son maître, ces marais ne sont peut-être pas aussi mauvais qu'on le prétend ?
« — Crois-tu? dit l'officier.
« — Nous allons voir cela tout de suite, » repartit le Cosaque,
« Il se lance ventre à terre dans le marais. On lui tire mille coups de fusil : il passe et revient.
« L'autre ne perd pas une minute, retourne au camp, demande à quelques officiers de ses intimes cent hommes à l'épreuve, les rassemble, leur dit qu'ils prendront la ville. Pas un n'en doute ; ils le suivent à toute course sur la fatale chaussée. Une décharge terrible les accueille; il en tombe un tiers. Ceux qui restent, à l'exemple et sur le commandement du chef, se jettent dans le marais, poussant en avant et se tenant le plus près possible da chemin. Ils avancent; ils sont bientôt si près que l'artillerie de la place ne peut plus les atteindre. Mais voici une de ces fortunes de guerre que rien n'explique, et qui expliquent le succès des surprises : l'officier qui commandait à l'entrée de la ville perd la tête, suspend le feu et n'attend pas que l'on essaye d'enlever la porte.
il la fait ouvrir! Le vainqueur était encore dans le inarni» et se pn';parait à TassMut lorsque ses hommes, nMnont'S sur la chaussée, lui crient que la porte est ouverte. Il se hâte, il entre, et le premier ennemi qu'il rencontre est le commandant du poste qui lui présente son épée. Il donne le signal convenu : l'armée assiégeante accourt comme un torrent. La ville est prise.
a Arrivé sur la grande place, l'empereur Alexandre sf jette d'abord à genoux pour remercier Dieu de cette soudaine et incroyable victoire. Nous autres Français, nous ne faisons plus cela, nous avons tort. Condé et Turenne le faisaient, et leur gloire ni leur crédit sur le soldat n'en étaient pas diminués. Mais nous sommes fiers, nous savons ce que nous valons et ce que nous pouvons, et un Te Deum à distance suffit bien pour rendre grâces au Dieu des armées. Alexandre, s'étant relevé, regarda autour de lui. Le « faquin de Français » était là, sans blessure. Le souverain l'appelle, et, détachant de sa poitrine Tordre le plus distingué de la Russie, il le lui confère en l'embrassant. On le fit colonel. Il n'avait pas vingt-trois ans.
« Voilà un beau commencement, n'est-ce pas? Eh bien ! ce héros entra dans l'armée française l'année suivante, avec son grade russe, devint général de brigade. et ne mérita pas d'aller plus loin. Il s'était rencontré là tout à point pour prendre une ville que Dieu voulait qui fût prise, dans un moment où sa justice nous multipliait les expiations. La chose faite, cet homme de main si hardie et de coup d'œil si militaire ne parut plus bon qu'à croupir dans une garnison. Il était sceptique, pares-
seux, goguenard, douillet, gourmand. C'était un héros, sans doute, mais sa grande vertu consistait h s'être trouvé deux fois très-embarrassé de la vie. Il se mettait au lil pour un mal de tête Quelques années après la Révolution de 1830, se lassant de la maigre pitance à laquelle le condamnait sa pension de général en retraite, il demanda du service à Louis-Philippe. La bonne cuisine acheva ce que les rhumatismes avaient commencé. Mon preneur de villes mourut dans les cataplasmes.
« Et voyez-vous, messieurs, après vous avoir conté sa gloire et ses hauts faits, je crois que la charité me commande de vous taire son nom.
« Le très-loyal général de Coetlosquet, non moins hardi et au besoin téméraire, était un autre homme et n'eut pas de si belles aventures.
« Coetlosquet, engagé trompette, quoique gentilhomme, sonnait la charge en Egypte. Des Pyramides à la Bérésina, toujours à cheval, toujours sous le feu, il avait su se donner une instruction étendue et solide. Il profita de la paix de la Restauration pour devenir un vrai philosophe. 1830 ayant brisé sa carrière, il devint un vrai sage, un vrai chrétien, je dirais volontiers un saint. Dans son modeste château il conservait son équipement de trompette.
a La déroute de la monarchie avait été à ses yeux la déroute de la France. Le gouvernement lui offrit du service. « Non, dit-il sans humeur, ma fidélité aux t choses humaines est épuisée. Je me flatte de savoir t mourir.» Il cultivait son champ, plus encore son âme, remerciant Dieu d'*^/^ permis que la mort le tirât len-
il^î EU CHASSE.
lement par la main au lieu de le prendre brusquement au collet.
« Messieurs, quand la vie militaire est le noviciat de la sagesse, on s'y tait un tempérament qui va loin dans la vertu 1 >