DS SIR WALTER SCOTT
ous souvient-il de Meg Merillies, la sorcière immortelle? J'aimerai toujours Walter Scott, quoique baronnet. C'est l'homme du monde qui m'a donné le plus d'amis, qui a le mieux usé la fougue liseuse de ma jeunesse. Sans Walter Scott, sais-je, moi, si je n'aurais pas goûté Sue ou Soulié, si je n'aurais pas dans la mémoire quelque tronçon de Ponson ?
J'aimerai toujours le baronnet ; je le remercierai toujours. J'ai pris dans ses livres le goût des gens honnête» et de bon sens. Ce sont des garçons généreux qui aiment de généreuses filles. Garçons et filles s'aiment sans vilenies et sans métaphysique. On ne voit point là de ces faquins et de ces pécores qui se faufilent illégalement pour réformer le mariage et le monde.
Jamais il n'eût imaginé, le baronnet, que Tamour pût naître dans les fanges, pût disserter sur Tétat social, pût
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prendre son cours vers les égouts de rengagenrient limité. Hoiniiieset femmes d'aventures, poètes, peintres, musiciens, comédiens, penseurs qui coupez des bourses penseuses qui vivez du produit des bourses coupées, cherchez un autre historien le vos flammes ! Vous avez madame une telle, et madame une telle, et encore d'autres madames; le véritable historien serait le greltier de la police correctionnelle.
Dans les romans du baronnet, l'amour s'engage à la vieille mode. Quand on cherche à se plaire, déjà Ton s'estime; on s'est plu parce que l'on s'estimait. Le héros, s'il n'était homme de cœur, n'aurait rien à prétendre ; l'kérome n'oserait aimer si elle n'était fille de bien. L'amour tend au mariage, comme l'eau pure du fleuve au lit pur de la mer. Ne peut-on s'épouser, on verse de belles larmes, et l'on se dit adieu. Celui-là perdrait l'amour qui perdrait l'honneur.
J'avais passé vingt ans, et cela survivait en moi de l'auguste et primitive innocence. Je croyais que Ton ne pouvait aimer sans vertu, ni aimer ce qui n'avait pas de vertu; je croyais queTamour était une vertu, une flamme purifiante qui montait en haut, dévorant tout ce qui l'empêchait d'atteindre l'azur. Je croyais que le front sur lequel avait lui l'amour ne pouvait plus vieillir, qu'un certain éclat de gloire y devait rester.
Je croyais qu'il fallait quelque chose de peu commun pour attirer Tatteiilion d'une femme digne d'être aimée,
s'exposer à mourir pour elle ou pour la gloire, dompter un cheval emporté, mettre en fuite plusieurs brigands, paraître au milieu d'un incendie, sauver au enfant et le rendre à sa mère...; et toujours avec un« attitude noble et des blessures bien situées.
Cela fait, on osait pousser un soupir, on osait dire quelques mots en tremblant; puis l'on recevait une fleur, comme par mégarde ; puis l'aveu, puis les tendres discours et les serments sincères; et enfin, à travers mille obstacles généreusement vaincus, on allait à l'autel, et c'était pour la vie. Et ces deux cœurs conservaient à jamais le parfum de la fleur d'amour, qui ne fleurit qu'une fois.
0 belle ignorance, quels rêves délicieux ne t*a pas dus ma jeunesse ! de quels aWmes ne l'as-tu pas gardée l Plus tard, ces illusions, obstinément réfugiées dans mon cœur, dominèrent encore mon esprit devenu sceptique. Quoi que l'on m'eût dit des femmes, et quoi que j'aie pu voir, je ne les méprisai jamais. Dans ce temps-là même, si j'avais à définir la beauté, je disais : « C'est la pudeur ; » et pour définir l'amour : « C'est l'honneur. »
J'errais dans les chemins du mal; je touchais de la main des mains souillées; des paroles souillées sortaient de mes lèvres ; et je portais en moi une captive, une chaste captive qui pleurait, et cette captive était mon ime. Comme ces vierges chrétiennes enfermées aux
lieux de perdition, mon âme gémissait et pleurait. Elle s'envcl :iit des lambeaux déchirés de son voile : t Qui me délivrerai Qui me fera mourir! »
Parfois ses révoltes triomphantes m'obligeaient de fuir des spectacles où je Tavais traînée. Un jour, au théâtre, j'écoutais une de ces farces dans lesquelles l'auteur fait paraître le plus qu'il peut de femmes jeunes et belles, pour leur faire dire le plus qu'il peut d'impudicités. Monsieur Scribe, l'un des Quarante, s'y était attelé avec deux autres chevaliers de la Légion d'honneur. Certes l'infection ne manquait point ! Toute la salle éclatait en rires.
Mon âme entra dans l'angoisse invincible qui fréquemment empoisonnait mes plaisirs. Une de ces pauvres filles avait une beauté touchante, un front jeune, encore ingénu. Elle était revêtue d'oripeaux insolents, et les trois chevaliers avaient chargé son rôle de toutes les putréfactions de leurs trois esprits. D'une voix faite pour chanter la prière elle récitait de lourds et immondes propos.
Frissonnante sous deux mille regards, il semblait, au début, qu'elle eût honte de sa nudité et qu'elle ne débitât qu'à regret les pesantes et ordes sottises des trois polissons de la Légion d'honneur. Elle rougissait sous le fard, sa voix hésitait. Mais bientôt enhardie, arrachant ce qu'on lui avait laissé de voiles, elle excitait l'infâme
rumeur qui Tavait épouvantée. Â ses pieds le parterre grogrian d'aise.
Mon âme se mit à pleurer. — 0 malheureuse, 6 pauvre esclave, ô belle créature de Dieu, tombée dans cette ignominie et devenue indigne u amour! Et tu as porté le voile de la première communion ! Et tu aurais trouvé quelque part un bon cœur qui t'aurait tant aimée, et qui fût devenu meilleur en t'aimanti Et voilà que tu n'es plus vierge et tu n'es point épouse, et tu ne connaîtras ni la paix du foyer ni l'honneur des cheveux blancs!
LA SORCIÉBE.
Uu en étaîs-je? H me semble que je me suis écarté non-seulement de mon village planté par les Celtes sur le bord de la mer, mais encore des beaux et honnêtes romans du baronnet.
J'avais, je crois, parlé de Meg Merillies, la sorcière de Guy Mannering. Je me retrouve. Comme mademoiselle
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Félicité est un commencement ou une fin de Di«ina Vernon,
Ainsi la Rosiiio, domi-fille, domi-femme, demi-chn'-tienne, demi-so^ci^^p, la vieillo Rosine tout à fait folle est un rudiment de Meg Merillies.
L'histoire de Rosine est la seule que Ton se dise tout bas, et les jeunes filles ne la savent point. Rosine court vers soixante ans. Quelques-uns se souviennent d'avoir connu sa mère; son père, on ne l'a point connu.
On croit qu'elle fut jeune. Elle a fait des absences. Dans quel pays a-t-elle été? Nul ne le sait, elle ne ledit point. Quoique courageuse et bien découplée, aucun garçon ne Ta demandée en mariage.
A son dernier retour, sauf !a bonne mademoiselle Le Hir, personne ne lui parlait. Mademoiselle Le Hir lui a fait faire ses pâques, et M. le Curé a dit aux enfants : « Ne criez point après elle dans les rues. »
Sur la pointe du rocher le plus exposé au vent, Rosine s'est bâti une cabane ; elle l'a bâtie de ses seules mains. C'est là que depuis vingt ans elle habite, vivant de sa pêche et de ses chansons.
Elle fait elle-même ses chansons, paroles et musique ; elle va les chanter dans le village et dans les environs. Sans rien demander, elle chante ; on lui donne un verr»] de cidre, un morceau de pain,
LA l^lKHà, 14S
Et même de l'argent : cinq, dix, et jusqu'à quinze cenùmes. Une fois elle a fait une journée de quinze sous \ ce fut Tannée qu'on prit Sébastopol.
Tout le monde dans le pays chante ses chansons, îr»âL^ nul ne les chante comme elle, avec ce bruit souru du vent qui roule la mer sur les galets.
Si des enfants la rencontrent, elle prend quelques tiges de blé vert dont elle fait des pipeaux : et voilà qu'elle improvise des airs de danse, et toute la troupe se met à sauter.
Elle a décrit sa cabane sur un rhythme que la bise semble avoir fourni. Une bonne chanson, dit~elle, et qui lui a rapporté plus de six francs.
Rosine se rend justice. « Pour les chansons en fruf^ çais, je ne crains pas qu'on trouve mon pareil dans tout le pays 1 »
A la chanson de la cabane elle a ajouté un coupltt pour illustrer son Mécène *
Monsieur L'Gorrec par sa bonté Un lit il y 1 &it porter!
le n'ai pu entendre cela sans une attaque de Taint gloire, et peu s'en est fallu que je ne fisse à Rosine un beau cadeau pour avoir aussi mon couplet. Telle ost k^nfluence des poètes.
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Contente d'eUe-ménie, tlalteuse, jadis incorrecte, toujours fîxtravaganle, el trouvant moyen de vivre sans rien faire, nierez-vous que Rosine soit un vrai poêle î
Et, ponr dernière conformité avec plusieurs célèbres enfants des Muses, quand lo jidre n'est pas cher, elle en boit volontiers quatre verres de trop.
fIfITI IMPOKTUHB.
TAifTiQUAiRE m'est venu tronvcr. « Monsieur, m'at-il dit, un homme de votre mérite, un savant, — voo» êtes savant, puisque vous écrivez dans les journaux ;
0 Un homme qui pense, un homme intelligent, qui voyage, on n'en saurait douter, pour dire ce qu'il a vu ; — un tel homme, permettez-moi de dire un homme tel que vous, monsieur ;
c Un écrivain distingué, un rédacteur célèbre... Ce n*est pas que je partage toutes vos opinions, mais j'admire votre talent, ayant vu quelquefois dans les journaux...
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c— -Monsieur, souffrez que je vous inteiTompe, et, s'il TOUS pîaît, quel journal lisez-vous? — J'en lis plusieurs, monsieur. Ce n'est pas que je partage toutes leurs opip^'His...
a Mais j*admire les talents. Je suis admirateur du talent. Les opinions passent; chaque journal a les tiennes. Le talent est personnel ; il doit être honoré.
« G*est donc dans Tintetitioii cordiale de ycmis dire, monsieur, qu'étant venu ici pour voir, vous ne pouvez TOUS dispenser de voir ce qui est à voir.
« Vous avez vu ce que Ton trouve partout, nos grèves, nos rochers, nos falaises, notre petit coin de mer. Nous avons mieux que cela.
t J'ai navigué au long cours pendant vingt-cinq ans. J'ai couru l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, l'Océanie, je connais Rio de Janeiro comme ma poche :
f J'ai vu nattre Sidney et Honolulu; j'ai côtoyé la Californie avant qu'elle fût inventée. Je me suis promené dans Alger du temps des Turcs.
« Pour le Caire, je n'en parle point. Il y a plus de mouvement à Calcutta, et les Chinois ont des figures autrement drôles que tous ces Egyptiens.
c A mon avis, le monde n'est pas aussi curieux qu'op
veut bien le dire. La premi^ire des nations est la France par ses écrivains et ses hommes d'Etal.
€ Pays agréable et qui a de jolis environs! Les fonimes §ont aimables, la police est bien faite, les routes sont bien entretenues ;
a Mais ce que l'on doit singulièrement distinguer en France, c'est la pariie des antiquités. Voilà ce qui raétile l'atlention d'un esprit supérieur.
« Suivant la remarque bien juste d'un journal, les antiquités nous apprennent que des hommes ont vécu avant nous; et, de plus,
a Elles nous prouvent que les hommes ne meurent pas tout entiers, comme je l'ai lu dans un article de M. Chose ; mais il citait, je crois, Montesquieu.
« Ce n'est pas à vous que j'apprendrai que Montesquieu, contemporain de Louis XV, vivait sous Voltaire, et qu'il est un des précurseurs de la raison moderne.
v II vivait sous Voltaire, je ne me reprends pas. Louis XV ne régnait que sous Voltaire. Beau privilège du génie ! le roi Voltaire, dit M. Houssaye.
c Je ne partage pas toutes les opinions de M. Houssaye. n est un peu frivole ; tranchons le mot : il est freluquet. Mais qu'il écrit bien !
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« Je n'appelle pas cela un style. Je dis que c'est dti velours, rembourré de ouate, orné de dentelles et de ruban, exhalant des odeurs fines.
« M. Houssaye est un des hommes d'esprit de l'époque. Il y en a d'autres; il y a M. Karr et M. Garraguel. Je les admire tous.
« Néanmoins, à M. Houssaye le premier rang. Sa frivolité n'est pas sans sérieux ; personne n'a mieux parlé ie Voltaire.
VOLTAIRI.
§ « Voltaire, monsieur, homme immense! Il a écrit soixante-dix ou quatre-vingts volumes. M. Alexandre Dumas en a fait davantage ; mais ceux de Voltaire
« Sont plus pleins. 11 a parlé de tout, de i'Inde et de la Chine comme de la France, quoiqu'il n'ait jamais navigué.
t II a trouvé le moyen de faire une tragédie avec des
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Chinois. Si vous aviez, connue moi, vu des Gkinois, vous comprendriez ce lour de force.
« Il a prédit, il a préparé notre immortelle Révolution de 89. Son flambeau a mis le feu aux préjugés ; il a affi'aDchi le genre humain. Il a doté la France
0 D'un poème épique et de beaucoup de poésies légères. Il fut Tami du grand Frédéric et le défenAenr de rinfortuné CaUs.
« Je sais qu'il eut des torts. Nul génie humain n'est exempt de toute infirmité. Mais ne pardonnerons-nous rien au génie, en considération de ses services ?
« Les faux dévots attaquent Voltaire avec acharnement. Ils disent que Voltaire est impie. Vous et moi, nous tous, monsieur, qui sommes de vrais chrétiens,
« Vengeons l'honneur de Voltaire et combattons la noire injustice des faux dévots. Voltaire impie ! Us ne l'ont donc pas lu ? Ils ne savent donc pas
« Que c'est lui, que c'est ce génie sublime qui s'est écrié, dans sa poésie harmonieuse et immortelle ;
S'il n*y avait pas Dieu, fl faudrait Pinvenlerf
c Je n'ai jamais fait de vers, monsieur, mais je \eè aime beaucoup et je les retiens avec facilité. Je ne crois pas qu'il y en ait de plus beau que celui-ct.
LA PLAGI.
iM
« Et Ton dira que Thomme qui a fait un si beau vers est impie ! Ah ! monsieur, les emportements du fanatisme nuisent cruellement au sentiment religieux !
» Quand donc les dévots sauront-ils que ce sont les hommes tolérants et sages qui sauvent la religion, en l'arrêtant dans ses excès ?
« Voltaire était profondément religieux. M. Houssaye ne Ta pas fait assez ressortir. En quoi il est ^épréhensible.
u Si Voltaire avait vu les crimes de 93, il se serait jeté au-devant des démolisseurs et des égorgeurs ; il aurait prêché contre eux une croix à la main.
«J'en ferais autant. Avec M. Houssaye, avec M. Limacerac, avec M. de la Bandoulière , et tous les écrivains de génie,
« Je dirais aux barbares : « Respectez la croix ; une c croix de bois a sauvé le monde.
« Respectez aussi les croix de fer et de pierre, <[ui « sont ou qui deviendront des antiquités 1 t
LIS ANTIQniTÉl
t li]
lEci, monsieur, me ramène au but de ma visite, que j'avais perdu de vue en jouissant de l'honneur et tu plaisir de votre entretien.
« Dans ce village retiré du monde, dans ce trou de campagne, dans ce lieu sauvage, sachez que nous avons pourtant de curieuses antiquités !
f II y en a sans doute davantage à Rome, que je n'ai pas eu Toccasion de visiter ; mais point de pareilles, tout le monde en conviendra.
f Paris aussi en a. Je compte aller à Paris pour voir le palais des singes, les Thermes de Julien et le café des cent cinquante billards (heureux Parisiens !).
t Mais Paris, non plus que Rome, n'a pas ce que nous avons, ce que je veux vous montrer. Venez, monsieur, yexi^i admirer notre pierre druidique ! »
Je suivis Tantiquaire, pensant que le grand air m'aiderait à supporter son discours, qui devenait long.
Le traître me fit entrer chez lui, et peut-être était-ce là le fond de son dessein. Il me fit inspecter son cabinety plein d'un bric-à-brac ridicule.
Il y avait des pots anglais, des huîtres fossiles, des fruits d'Amérique, des bottes d'Arabe, des éperons rouilles, un fer du cheval de César,
Un lasso mexicain, des oiseaux empaillés, des flèches de sauvages, un casque et une balle rapportés de Sébastopol, deux autographes de Ginguené.
Il y avait aussi sa bru, petit chafouin rondelet, qui suit de près la littérature. Elle arrivait de Paris, émerveillée des choses col — lossales qu'elle avait vues.
Il y avait aussi sa cousine, grande dame de Saint- Malo. Celle-ci ne me laissa pas ignorer qu'elle entretenait commerce avec les Muses.
Cette fille de Mémoire était pavoisée de trente aunes de rubans. En parlant elle écarquillait les mains , les yeux et les lèvres.
Elle vanta la belle simplicité de monsieur un tel, t notre poète; » quant aux autres, ce n'est que fatras. Elle prononce fratras.
La bru os* bien solliciter l.i cousine de nous dire quelques vers. Gelh;-ci devint menaçante; je demandai d*aller à la pierre druidique.
La course était rude ! A Tâpreté du soleil il fallait gagner le haut de la colline. L'antiquaire paxlai toujours.
Mais j'avais soin de ne lui point répondre et de le laisser toujours parler; si bien que de temps en temps il perdait haleine et la voix lui manquait.
Alors je jouissais du spectacle de cette campagne sévère. La terre, en partie dépouillée, semblait se reposer d'avoir donné la moisson.
Le soleil la caressait, commfi un époux glorieux de la fécondité de son épouse. D*un regard amoureux il dorai/ les chaumes et riait dans les ravins dénudés.
Après les saintes fatîgnes de la maternité, ainsi le légitime amour demeure, et ne voit qu'une beauté plus touchante dans les premiers cheveux blancs.
L*air était plein de senteurs saines. Sons cet ardent soleil, le baume, la sange, les chaumes eux-mêmes dégageaient de subtils parfums.
Je me rappelais les belles paroles de la bénédiction de Teneens, et je les adressai à la terre : Ab illo benedicaris in cujus honore eremaberU.
LA FLAGI. ISS
Et j'ajoutai, comme 1« prêtre encensant Thostie : « A vous cet encens béni par vous, Seigneur ; et votre miséricorde sur nous ! »
Et les cigales bruissaient, et la mer au loin murmurait, et mon cœur euflammé chantait; Tantiquaire n'était plus qu'ua gros insecte qui bourdonnait aussi sa chanson.
Quant à sa pierre druidique, chose étonnante, c'est vraimem une pierre druidique ; un dolmen d'assez belle taille sur une éminence d'où l'on voit la mer.
YIIl
hk PÉCll
ENEZ, me dît l'abbé, venez pêcher le lançon. » Et comme l'antiqnaire faisait mine de nous suivre : « La pêche sera bonne, ajouta l'abbé ; car la vieille Lefort est avec nous. »
Au nom de la vieille Lefort l'antiquaire parut réfléchir, ou plutôt il avait i-éfléchi. « J« i»e souviens, dil-il.
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de quelque aiïaire. Je regrette, messieurs, de ne vous point accompagner.
L'abbé le regarda du coin de Tceil. « Je savais bien qu'il filerait ! L'affaire dont il se souvient, c'est que la vieille Lefort ne le rencontre jamais sans le berner sur h religion, sur la politique et sur les antiquités. »
La vieille Lefort arrive clopin-clopant, d'un pas qui dénient son air robuste et son fier bonnet à la vieille mode de Saint-Jagu, campé sur sa vieille face comme un coq blanc sur un chou rouge.
t Qu'avez-vous, bonne femme Lefort, ma mie; qu'ayez-vous, la Jagouine? lui dit l'abbé. Vous boitez comme la science du médecin, et, de loin, votre coq semblait becqueter la terre.
« — J'ai, dit-elle, que je me suis meurtri la jambe hier en jetant la seine. Ça ne m'empêchera pas de la jeter avec vous. — Voilà ce que c'est, reprit l'abbé, que de jeter la seine le dimanche.
f — Mais, monsieur l'abbé, continua la vieille, ne mange-t-on pas le dimanche comme les autres jours ? — Il faut, répondit l'abbé , mettre de côté le samedi pour manger le dimanc he, et ce jour-là prier Dieu.
« — Mais, objecta la Jagouine, quand on n'a rien pris
LA l>LAu£. 157
le samedi? — Toujours, dit à son tour l'abbé, quand on a résolu d'obéir à Dieu le dimanche, on trouve quelque chose à mettre de côté le samedi.
« — Comme vous arrangez ça ! » dit-elle encore, riant de bonne grâce. Elle fit un petit silence et elle ajouta : t Mon enfant, tu as raison. Quand tu étais petit, je te reprenais ; te voilà grand et moi petite.
a Je reconnais mon tort. Pauvre créature, je pêche de plus d'une manière ! Quand je pêche pour gagner ma vie, le bon Dieu me donne du poisson ; quand je pêche contre mon âme, que le bon Dieu m'absolve !
« Il est clair et certain que celui qui ne veut pas garder la loi de Dieu le dimanche, ne doit pas attendre que le bon Dieu lui donne du surcroît le samedi. Merci de ton avertissement, monsieur l'abbé. »
Un autre prêtre se trouvait là, qui, la veille, avait chanté la messe et prêché en citadin qu'il est : trois points, plus l'exorde et la péroraison, et des figures; la bagatelle d'une heure et demie, au mois d'août !
Bon homme, mais de physionomie un peu pincée, tenant volontiers les mains jointes et les yeux sur ses souliers à boucles. A cette physionomie la bonne Jagouine craignit de l'avoir scandalisé.
Elle s'approcha de lui avec uoe familiarité respeetueus''. «« Ne faut pas prendre eu sérieux, dit-eiie, oe qui se dit pour se gaudir, peutrêlre à tort. Je n'sommeK pas'cor des païuns,
t Et je n'avons pas oublié ce que vous nous avez dit hier dans la chaire. Un beau sermon! Il faut avoir de la force et de Tardeur en l'âme pour parler si long... quand il fait si lourd. »
Le pauvre abbé ne s'avisa-t-il pas de faire le beau devant cette simplicité jagouine ! « Vraiment, dit-il, se tournant vers moi, si elle sait encore ce que j'ai dit, moi je ne le sais plus ! »
0 vanité d'orateur ! pour insinuer qu'il avait improvise son discours, déjà récité peut-être vingt fois sans écart de mémoire, et que le sacristain n'a pas trouvé flambant.
J'en aurais été fâché pour l'improvisateur s*il n'dvait pas aussitôt tourné court. Il sentit qu'il venait dt céder à la vaine gloire, et dans sa conscience il se condamna.
Nous voici sur les sables , au bord du petit lac où la mer, tous les jours, apporte le lançon. Nous nous jetons à l'eau joyeusement; joyeusement nous tirons la seine. La manœuvre est rude, mais nous sommes bien dirigés.
Cest la Tieille Lefort qui commande. « Mon petit abbé, mon ami, tire à gauche, monsieur! C'est cela! Va, j'ai toujours dit que tu ferais un bon prêtre! Et yous , les messieurs de Paris , un peu de force ; ne mollissez pas.
« Moins près du bord ! Vous faites trop de place au lançon, il vous passera dans les jambes. Ah! si vous tombez sur le nez, il n'y a point mal ; mais ce n*est pas nécessaire. Tire à gauche, monsieur l'abbé !
'' A gauche que je te dis ! Est-ce que je ne parlons donc plus français? C'est ça, voilà qui va bien ! Du nei'f, les messieurs de Paris !... Il y en a! il y en a! Jour de Dieu, le beau lançon ! C'est un vif-argent dans l'eau verte! »
Trois fois jetée, la seine se remplit trois fois. Nos paniers débordent. « Bonne femme Lefort, ma mie, prenez votre part. — Non, non , le lançon est trop beau ; ce serait dommage que vous ne le gardie? point.
ff Un autre jour je viendrai pour mon compte, a à votre tour vous me donnerez un coup de main. Déjà fe vous ne faites pas mal. — Bonne femme Lefort, ma mie, est-ce qu*un coup de cidre vous gênerait ?
« — Certes, je ne refuserai pas de boire un coup à votre santé. Une honnêteté fait toujours plaisir, et le
Cidre ragaillardit les vieux os. Savez -vous qufi j'ai soixante-douze ans ? Ce n'est plus la primevère ! »
Et elle partit joyeuse pour allor pocher la crevette, après avoir passé un jupon sec &ur 8es baillons mouillés.
DB L^ÀCRORB.
'ans la nuit claire j'ai vn paraître Taurore. — Les poëtes ont bien dit que l'aurore ouvre les portes ; les peintres l'ont bien représentée soulevant des rideaux de gaze, et dans leurs plis emportant les étoiles.
Les étoiles pâlissent, mais la terre se '^olore. Des doigts roses de l'aurore tombent les fleurs»; elles apparaissent emmi les prés et les buissons. Le coq chante, les oiseaux s'éveillent les uns après les autres, chacun à son heure.
La vie parle ; elle anime Thorizon élargi. De légères fumées s'élèvent du cours des eaux, montent du flanc des collines. A l'orient apparaît une petite rongeur, semblable à une tache de sang.
LA PLÀ6B. 161
La tache grandit, se développe ; il semble qu'elle va déparer la douce beauté de l'aurore. Mais voici que la tache devient un globe et ce globe grandit toujours, et sa couleur s'épure, et il commence à luire.
r tressaille comme s'il s'efforçait de rompre un lien , il brise l'écorce de sang. Il envahit l'horizon resplendissant de lumière : c'est le soleil, c'est le jour.
Au brûlant attouchement de ses rayons toute chose se sent aimée. La clarté métallique des étoiles n'aimait pas ; maintenant voici l'aimante lumière. Toute chose envoie au ciel un son, un parfum : Pater noster I Si l'homme oublie de le dire , la nature ne Toubliera pas.
Elle répond par un frémissement d'amour à cette caresse d'en haut. Et le brin d'herbe, et la feuille de ronce, et la montagne, et l'espace revêtent tout leur éclat.
J'attendais la voix de l'homme. D'un clocher lointain elle s'élève, remplissant les airs. La nature ne salue que le Père ; partout où il a été achevé par le christianisme, l'homme salue encore la Mère que Dieu lui a donnée.
Angélus Domint nuntiavit Manœ^ — Et concepit de Spiritu Sancto. Ave, Maria... Salut, véritable aurore, mère du véritable jour; salut, vraie étoile des deux, éter* nelle fleur de la terre, pur Ciicens !
162 LA PLàGI.
Salut^ beauté ; salut, Vierge ; salut, Mère ; salut, douceur! Salut au temple, salut à la crèche, salut au seuil humble de Nazareth, salut au Calvaire, salut au céDacle, salut dans les cieux l
Tu ne détournes pas ta main de l'enfant malade, tu ne détournes pas tes regards de l'enfant indocile, tu ne peux pas même détourner à jamais ton cœur de l'enfant souillé. Entre la faute et le châtiment ta bonté s'interpose.
Tu ranimes la foi dans nos cœurs, tu n'y laisses pas périr l'espérance, tu retiens le bras de Dieu prêt k frapper. Nous t'appelons, tu \iens; nous tendons les mains» tu nous sauves. Ora pro nobis yeccatorihusy nunc et in hora mortis nostrœ !
Depuis longtemps je n'avais pas vu Taurore ; elîe ne
ourit point sur Paris. C'était une nraie et une richesse
de mes jeunes ans. Elle n'a point vieilli comme tant
d'autres choses qui ne sont plus si belles qu'en ce
temps-là !
En ce temps-là, je n'avais point de demeure sur la terre ; mais quels châteaux seront jamais tels sur la terre que j'en faisais dans les nuages? et quelles souples voitures égaleront les ailes d'esprit qui m'y portaient? Je peux me dire pauvre quand je song^e à mes hcb£&ses de ce temps-là !
J'kvais des yeux cpi'uiie nuit de lecture à la clarté
d*UTie chandelle fumeuse ne brouillait point. Si j'éprouvais quelque faligue, trois ou quatre heures de course sur les collines me reposaient assez. En ce temps-là, j'ai épuisé toules les grandeurs humaines :
Je faisais de beaux livres, je gagnais des batailles, je décottvrdis des îles. Il ne me manquait, en ce temps-là, que d'avoir tous les jours à dîner. Mais quelle nécessité de dîner tous les jours, en ce temps-là?
Je suis un homme ruiné. D'une grande fortune je suis tombé à une très-modeste aisance. J'ai perdu ce domaine que rien n'égale sur la terre, le domaine des auages I
Ce merveilleux équipage, ces jambes qui pouvaient faire tous les jours dix et douze lieues à travers les montagnes, tandis que Tesprit faisait le tour du monde en tous sens plusieurs fois, qui me les rendra?
Doniie&-moi en toute propriété vûigt châteaux, et mettez dans chacun le coflfre-fort de Salomon : ce ne sera que pauvreté, surcharge dans la pauvreté. J'ai été ruiné à plai le jour où j'ai perdu les Buages.
Mais e*est Dieu qui m'a ruiné; bénie soit sa misérieordel Les nuages recelaient la foudre ; elle s'y allumait quand la miséricorde les a dissipés. Et j'ai vu le ciel; et dans ma poussière je suis l'héritifer d'un royaume qui ne périra poinl.
164 LA PLAOI.
Non, tu n'as pas vieilli, belle aurore ! et, tout au contraire, tu me parais plus belle, dans la splendeur toujours rajeunie de ce ciel immense où mes yeux, à mesure qu'ils s'affaiblissent, voient toujours plus clair et toujours plus loin.
Autrefois je t'admirais, et pourtant je ne te voyais pas. Je croyais entendre les voix de la nature éveillée par toi, et pourtant je n'entendais qu'une musique confuse, etje n'avais pas l'intelligence de ce divin concert.
Tout n'était à mes yeux que la splendide décoration du vide profond, du vide insondable : le beau bruit d'un mécanisme ingénieux, mais monté par un ouvrier fantasque, qui, sans dire pourquoi» s'était retiré de son oiivrage.
Qu'étais-je moi-même sur cette vaste machine? Errant sans but, environné d'obscurité au milieu de tant de lumières, où allais-je? Où tombais-je de ces aspirations qui, me donnant tout, ne me laissaient qu'un prochain néant ?
Je m'enivrais de parfums, je me rêvais des ailes, je m'adjugeais le monde ; et tout finissait par la corruption du tombeau. Un trou dans la terre, pour s'y dissoudre, c'était l'aboutissement de la fortune et de la gloire, le dernier mot de la vie.
Assouvi de mes chimériques grandeurs, je me regar-
LA t lAÙR, 165
dais, et je ne voyais plus en moi qu'une pièce détraqu(3e de ce grand ouvrage du monde, moins sage que le ver, moins parfaite que la plante qui donne fidèlement son frui«
C'est à présent que tout s'éclaire, c'est à présent que je vois, que j'entends, que je sais ! Les sourires et les bruits de la nature sont un langage que je connais ; mon cœur y répond avec un frémissement qui tient de l'amour fraternel.
Le brin d'herbe est mon frère, et le ver de terre est mon frère, et les étoiles sont mes sœurs. Un jour, comme Celui qui les a créées, je pourrai les appeler toutes par leur nom.
Je sais pourquoi les collines sont revêtues d'allégresse^ pourquoi les germes se réjouissent dans les entrailles de la terre, pourquoi une louange chante dans les valloniy pourquoi le ruisseau bondit et bat des mains ;
Je le sais, et ma voix, s'unissant à ces voix qui ne se taisent jamais, a commencé de chanter VHosannah éternel.
0 divine harmonie ! note unique et toujours nouvelle ; plus profonde que nos cœurs, plus douce qu'un andanti de Mozart 1
166 LÀ PlKQt,
Là HLi
"uoî que Rosine en puisse penser, je connais nn poète qui la surpasse en français.
C'est le jeune tailleur; un bon petit gars, point vani* teux, rangé comme une fille.
Poète et modeste, tailleur et bon gars ; poète et tailleur, et rangé comme une fille... Que dites-vous là ?
Je dis la vérité. Jamais le tailleur n'est gris, jamais le poète ne s'enfle.
Assis sur ses talons, il coud et fait des vers ; ni tes habits ni ses vers ne sont mal cousus.
« Cela me vient, dit-il, tout seul. C'est un feu qui me traverse l'esprit.
t Je vois les choses d'une autre couleur , elles me parlent autrement qu'elles ne faisaient.
LA PLAGE. i67
c Les rimes accourent sous mon aiguille ; je les enfile sans y penser.
c Quelquefois, pourtant, je reste bouche béante, les yeux ouverts, rêvant tout éveillé.
« Mon aiguille s'arrête; je ne m'en aperçois pas. Une heure coule comme une minute.
« Je vois vaguement des figures que je voudrais voir ; j*enieads vaguement des sons que je voudrais entendre.
« Quand Touvrage est pressé, cette préoccupation est incommode, je vous assure !
« Un jour que j'avais une culotte à livrer pour le soir même, voilà que ça me prend ; mais de quelle force !
« Je voulais raconter mon oncle Jeao*Paul*Marie, U meilleur homme qu'on ait vu sur terre et sur mer.
« Une belle histoire, certes! un beau conte à faire..* pour un poète qui n'aurait pas eu de culottes à fournir.
« Je me débats, je me gronde, j'appelle un voisin, je prie le bon Dieu ; ça me tient de plus en plus.
c C'était un sort. Les idées m'dïsédaient en foule, et les rimes oe Tenaient pas.
f Enfin je cours à l'église. Je me jette devant l'image de la sainte Vierge : t Sainte Vierge, délivrez-moi 1 §
« Hélas! la première chose qu'elle me donne, c*esl anc rime, puis une autre, puis d'aulres. Je reste là.
a Tout à coup on me frappe sur Tépaule. C'est le bedeau qui m'avertit que la nuit est venue.
« Et la culotte! Je rentre tremblant. J'ai perdu ma journée et je vais perdre une pratique.
« Qu'est-ce que j'apprends? Celui qui attendait la culotte pour partir ne partira que le lendemain !
« Je saisis mon aiguille, je couds, je couds; et, en cousant, je rime, je rime. Chanson, culotte, tout va.
t Le lendemain, au point du jour, j'avais fini la culotte et la chanson. Jamais je n'ai été si heureux !
« Depuis ce jour-là, monsieur, je ne me suis plus permis de blâmer les ivrognes.
« Je n*ai jamais bu; Dieu aidant, jamais je ne boirai. En fait de passion et de folie, c'est assez d'une.
« Mais pour être entraîné, vaincu, dominé, ah î je m'y connais, et je ne condamnerai pas les autres !
« Comment dirais-je qu'un homme peut s'eTnnpclur de boire, moi qui ne peux m'empêcher de rimer 'i
LA PLA6B. i69
« La religion nous apprend que rhomrae est une pauvre machine, désobéissante. Je le vois trop bien !
« Est-ce assez ridicule de ne pas pouvoir se commander à soi-même, d*être le jouet de son propre esprit ?
€ D'être comme forcé de laisser là une besogne nécessaire, et qui fait vivre, pour aller au cabaret ?
t Ou pour rimer des imaginations, et donner une tournure difficile à ce qui pourrait se dire aisément ?
« Voilà donc, moi tailleur, qu'au lieu de tailler et de coudre des culottes et des gilets,
« Je m'applique à dire ee que tout le monde dit, autrement que ne le dit tout le monde !
« Encore si j'étais content de ce que je fais, et si je disais ce que je veux dire! Mais il s'en faut!
« Si je faisais mes habits comme je fais mes contes, personne assurément ne les voudrait porter.
« lisseraient faits de couleurs bariolées; par endroits trop larges, par endroits trop étroits.
€ Ils seraient couverts de rubans flottants, de bouffeaes et de sonnettes.
171 Là FLAGB.
« Le superflu n*y manquerait jamaii, ni le superflu du superflu ; parfois il y manquerait le oécessaire.
c Trop de boutons et point de poches ; du bon drap •t poiit de doublure ; de la doublure et point de drap.
t Rien ne serait moins commode. Cependant, s'il faut TaTouer, quelquefois, je crois, ce sertit joli...
t Vous qui habitez Paris, monsieur, répondez-moi flvr une chose qui m'étonne :
« Je vois qu'il y a des gens dont c'est le métier de faire des ters et qui vivent de cela. Je ne les plains pas!
a Ils n'ont donc qu'à rêver, sans s'occuper d'autre chose, appliquant de belles rimes sur de belles idées?
« Je sais qu'on leur donne des places oh il n'y a rien à faire, des pensions et la croix d'honneur.
« C'est curieux ! Dans nos villages, les gens qui amusent les autres ne sont pas si considérés.
c Supposé qu'on fasse une pension à Rosine et qu'on me donne la croix, nos marins le prendraient sial.
t Et moi, j*aarais pins que honte de me W)ir décoré, à côté de qaelque vieux brave qui ne le serait pas.
c Mais on raisonne autrement dans les villes, et là les gens d^esprit passent pour gens de mérite*
t Ce que je m*explique moins, c'est la mauvaise humeur de ces hommes heureux qui font des vers.
9 J'ai cru voir qu'ils sont tristes ; médisant des hommes, des femmes, de la vie, même du bon Dieu.
ff Je trouve cela ingrat, et méchant, et coupable. Si j'en faisais autant ici, — à Dieu ne plaise !
a Si je répandais h mépris, la dérision, la hain«; si je corrompais la jeunesse; si j'insultais à Dieu,
« M. le curé me fermerait l'église ; mes voisins prendraient des bâtons.
« Et Ton me chasserait du village ; — et je trouve que l'on ferait très-bien ! »
€e que je répondis an poêle, si je le répétais, m'éloignerait à tout jamais du prix Montyon.
M'adressant ensuite au tailleur, je lui commandai une veste de bonne tiretaine, avec poches, — sans rubans.
Revenant au poète, je le priai de me donner une de ses chansons, celle du jour de la culotte.
i72 LA PLÀGI.
Satisfait des deux commandes, il reparut bientôt. Dans la poche de la veste il y avait la chanson.
Voici la chanson. Si vous la trouvez longue, songez qu'elle fait le tour du monde, même un peu plus.
C'est une chanson de geste, à la manière des bardes anciens. Appelez-la poème, elle sera courte.
Et enfin on les fait ainsi en Bretagne ; et enfin vous la pouvez laisser en chemin.
Quant au héros de Thistoire, Jean-Paul-Marie Kéréon, Toncle du poëte,
Je Tai vu. Plus d'une fois nous avons fumé côte à côte, plus d'une fois j'ai serré sa rude main.
Nous causions de son beau navire la Sibylle, el de Maisonneuve, soh dernier commandant.
Et Maisonneuve, digne de commander à de tels hommes, m'a dit plus d'une fois ;
f Je n'avais que l'idée de la grandeur morale; je l'ai Yueqnand j'ai connu ce pauvre marin. »