JEAN-PAUL-MARIE KÉRÉON
tRlMIER MÀITRK Dl HANOKUYilB BN RETRAITE,
KAN-Paul-Marfe, en ses campagnes.
Vingt fois du monde a fait le tour.
Il commença par les Ëspagnes, Étant mousse sur le Vautour,
Lorsqu'il revint, sa mère, veuve. Et ses deux sœurs mouraient de faim.
L'enfant partit pour Terre-Neuve :
« Mère et sœurs, vous aurez du pain. »
Il a grandi dans ce voyage,
Le voilà marin et beau gars.
Un trois-mâts chargeait pour le Tag« s
€ Hisse le grand foc : je repars!
« Vous avei de« plleurs étranges, I Sœur Anne, et l'on vous voit songer; « Je vais au pays des oranges « Vous quérir la fleur d'oranger. •
474 LA PLAGR.
Nouveau retour- Aux mer» polaires Se rendaient trente-six savants ; Parfois l'État, sur ses galères, Se plaît d'embarquer tous les vents.
Jean-Paul dit : «Je fais la campa{?ne; « Qu'importe ce auils vont chercher ?
« Il faui Dwiotenanl que je gagne « Une croix d or pour mon clocher. »
Après le Groenland, la Chine, Puis rinde, et Terre-Neuve cncor.
« Jean-Paul, tu brises la machine !
— J'ai l'âme chevillée au corps ! »
Sachez que des sables aux neigea.
Des flots brûlants aux tlots glacés.
Quarante ans il fit ces manégpes Avant de dire : a C'est assez. »
Certe, à courir tant de parages, Jean -Paul a tâté du gros temps, Des grains, des trombes, des orages, Ça se rencontre en quarante ans l
Du typhus sentant les morsures.
Il passa pour mort à Goa; Sa part fut de quatre blessures Au fort de Saint-Jean d'UUoâ.
Il eut la fièvre des Antilles»
Le scorbut et le vomtUj,
LA PLAGL 115
Il fil, aux Açores gentilles.
Trois mois d'hôpital en bateau.
Pour en finir, sur la Sibylle^ Beau navire des mieux montés.
Il prit, déjà vieux, non débile, Quatre ans de mer, et bien comptés
On vit cette Chine télue, Ces pays d'or, ces orients.
Où l'air tout embaumé vous tue Avec des fleurs et des brillanti.
On courut l'Euphrate et le Sinda ; Faisant aux Anglais la leçon.
On laboura les flots de l'Inde Maintes fois à contre-mousson.
Sur les côtes de Tarlarie On vit filer le Russe un jour; La belle frégate aguerrie Navigua vers le fleuve Amour.
Les Kourils sont de sales passes !
Pays de brume et de typhon !
A l'arrière on avait cent brasses.
L'avant touchait presque le fond.
176 LA PLAGIS.
Dans ces couloirs aux aspects mornes D'alfreux rochers pointent en l'air; Vous (Jirinz que ce sont les ■:orne Du diable couché dans la mer.
Allez, les heures y sont lentes!
Là, sur les hommes harassés Le jour fond en chaleurs brûlantes, Le soir pleure en brouillards glacés.
Des quinze et des vingt jours de brufli'*^ Les vents hurlaient comme des loups; On ne voyait rien que l'écume Qui pétillait sur les cailloux ^
La guibre, arrachée à Tétrare, Disparut; le vaisseau cria; La mort fut au cœur du plus brave; Chacun dit VAve Maria.
Sans s*émou voir, le capitaine.
Prenant l'aventure en marin, Remit les cœurs par cette antienne :
c Laisse porter ! ce n'est qu'un grain I
« — Commandant, permettez de rire, > Reprit Jean-Paul, les yeux contents ; « Mais de pareils grains... le navire « Ne poirrait «>p nourrir longtemps! »
* Lsi ro«h9fft.
LA PLAGB. 177
Enfin de cette mer canaille On sortit sans désagrément, Et le diable ne fil ripaille Que d'un petit bout de grèement.
Belle et pimpante, la frégat Courant sur Ormuz aux Hots bleus.
Alla voir le duc de Mascalc:
Le pauvre homme en fut amoureux ;
Mais elle avait pris bien des rhume?.
Dans ces parages du Japon !
On vit longtemps» — plus irisles brumes! — En hôpital tout i'entre-pont.
Regardez-le, ce beau navire, Comme il est svelle et pomponné; Comme aisément il marche et vire, Sous le vent à oeine incliné !
Dans le ciel pur ses banderoles Fout des frélillemenls joyeux; Ses canons lancent des paroles Fières comme la voix des cicux ;
La mer lui jette des étoiles, Esclave aux pieds de ce sultan;
419 LA rLAGB.
La brkc est franche dans ses voiles, Sou bordage est éliaceiaul.
Que c'est bien Tima^e du monde!
Ce navire si caressé, Ce beau roi de la mer proronde, Sur les flols riches balancé.
Il a la peste! En ses flancs sombres Gémit un peuple de mourants; Tous ses matelots sont des ombres Que rongent les cieux dévorants.
Chaque jour, et presque chaque heure Au gouffre calme on jette un corps.
En secret le commandant pleure :
« Me prendras-tu tous mes trésors,
« 0 mer! veux-tu donc, sans relâche, c Engloutir tous mes bons lurons?
a Combats autrement, sois moins lâche : « Viens à bord, nous résisterons! »
Alors Jean-Paul : « Ca vous chagrine, a Commandant? Sauf voire a^rémentr « Résignons-nous; dans la marine c Souvent on meurt traîtreusement.
c C'est plus charmant lorsqu'en bataille « On rend ses âmes au bon Dieu...
« Ici c'est le ciel qui mitraille :
« Il fiut s'en arranger un pea.
« Faisons cependant la prière ; « Car, — si vous permettez, — jo dis f Que le mal ni le cimetière « Ne nous ferment le paradis.
« La fièvre laisse encor des armes « Pour se défendre des enfers...
« Après cela, pleurez vos larmes ; « C'est oe qui rend ks flots aman t
c Écoutez : je Tai au d*un mousse « A qui son ange avait parie, « La mer, longtemps, fut une eau douce « Jamais bateau n'avait coulé.
« Le diable travailla de sorte
t Qu'il la gâta comme l'on voît...
« Elle resta charmante et forte,
• Le bon Dieu seul sait bien pourquoi !
« Mais elle a fait tant de fredaines, « Tant déchiré de braves cœurs, c Tant fait pleurer les capitaines, « Les mères, les femmes, les soeun,
« Qu'enfin, pour punir l'homicide « Et mettre obstacle à naviguer, « Dieu jeta dans la mer perfide « Les pleurs qu'elle s'est fiiit larguer.
« De là viennent ses amertumes; « Car nos larmes, à nous, manns,
« Ce ne sont pas de ces écumes
« Qui montent aux yeux sans chagrinsl
« J'en ai fourni ma part jolie a Le jour que ce brigand de flol c Nous chavira sur V Amélie,
• El prit Hernoux, mon matelot !
• De mes yeux tomba sur le sabt«, « Comme arrachée avec le fer,
« Une larme ; une ! mais capable « D'empoisonner cent ans la mer 1
« Ohl ma Sibylle, trop à plain'lre
« Un Parisien* dira souvent :
« Ces gens de mer, qu'ont-ils à craindie,
« Sauf les cailloux et le grand vent?... »
Devers Amboync on fit egcale, Loin de baisser, le fléau crut.
Sur irente-sepl, dans une salle, Pas UQ de sturé! Tout mourui.
* Parisien, (iaoi» Id UoU«, aio uiôiue leiii que piktn daa^ i «ucude.
LA PLAGB. i8i
]>e8 gens de bien et de famille.
Marins finis, caimes et forts...
On connaît mainte brave fille Qui pleurera longtemps ces morts I
Jean-Paul allait de l'un à Tautre, A l'exemple du commandant; En son rude travail d'apôtre II assistait l'abbé Soudan ^
L'abbé Soudan, un petit preirc, — De ces petits qui porleni Dieu!
Aux mourants, qui semblaient renaître, Communiquait son cœur de feu.
II leur disait : <t Marins, courage !
« Nous touchons au port éternel, c Un chrétien ne fait pas naufrage; « Il jette l'ancre dans le ciel...»
Pour ceux qu*aucun péril n'écarte, La mer est vraiment leur métier!
Voyez le bon chirurgien Barthe, Voyez monsieur Le Pelletier * !
Comme Tabbé, maîtres d'eux-mêmes, Serrés autour du commandant, Vs soignent ces malades blêmes i^ui meurent en les regardanu
' Ba diocèse de Siint-Loois, Ile Boarbon, aumOBier da bori. > Premie>' tiaateoant.
1&2 LA PLAGK»
Rien ne peut ébranU-r icur âme; Chacun, au devoir affermi, Àccouri avanl qu'on le récLune; Nul n a Iremblé ni n'a dormi.
Leur courage, qui se surpasse, Brave tout cl reste vain(|ucur; La mort n'ose attaquer en face Ces quatre hommes d'un si grand cœur
Pourtant à la mer la Sibylle A jeté plus de cent des siens * I Et cela par un ciel tranquille...
Qu'en dites-vous, les Parisiens?
Or, pour vous finir son histoire.
Malgré soleil, vents et courants.
Dans le port de Brest, avec gloire, Elle revint après quatre ans.
Hélas ! Dieu Ta voulu, des hommet Manquaient sous son fîer pavillon; Mais elle rapportait ses drômes *, Et rétranger savait son nom.
Rentrez chez vous, brave équipage; Rentrez le front haut, le cœur gai ; Celui qui fit pareil voyage.
Il peut dire : «J'ai navigué! w
* Le nombre de» mort* dan» la campagne fut de 148, sur uu équipage de 462 hommes.
* Mâture de rechange.
Jean-Paul, depuis lors, a pris terre; II tient ce qu'il a désiré.
À quelques pas au presbytère.
Il s'est fait un petit carré.
Tout y sent la maigre fortune.
Son bazar ^ tiendrait dans un sac.
« Est-on aussi bien dans la hune ? »
Dit-il, en roulant son hamac.
« — La bise, par mainte ouverture, « Vient se jouer dans les agrrès...
« — Un premier gaibier d'empointure, « Dit-il, est encor plus au frais.
« — Tu pouvais mettre dans ta bourse « Du rhum, du rack et du vin vieux... « — Oui, mais je bois de Teau de source» « Dit-il; c'est meilleur pour les yeux.
« — Jean-Paul, dans ta pauvre demeuPt « Que tu dois t'ennuyer l'hiver !
« — Au clocher, dit-il, j'entends Theur^ c J'entends chanter le vent de mer.
• MoMttar.
IH'i LA PLAGI.
« D'aillfMirs, de quoi sert à l'avare a D'avrjir laiil écuni*'' les floUs / u Quand le bon Dieu largue l'amarre, « Nul n emporte ses bibelots.
« Tout bien de Icrre se d(^robe, « Ft lout lieu terrestre est étroit.
• Vingt fois j'ai fait le tour du globf : « Le monde est un petit endroit.
« LVnnui! J'ai mon ouvrage à faire, « Mon ouvrage à faire à genoux; a Je dis cent Ave pour ma mère, « Vingt De prolundis pour Hernoux.
« Pour cent autres défunts je prie.
« Depuis mon vieux brick le Vautour « Jusqu'à ma Sibylle meurtrie, « J'ai vu mourir... J'attends mon tour.
« Quoique j'aie une âme assez nette, « Le diable écrira son rapport ; « Il faut faire un peu de toilette « Avant que de rentrer au port.
« Ce n'est pas l'argent qui m'effraye : « Songeant d'avance à ma rançon, « Au bon Dieu j'ai donné ma paye « Toujours d'une ou d'autre façon .
c Suivant sa parole obéle,
€ J'ai pris la peine avec douceur;
« J'ai nourri ma. mère vieillie, « J'ai \narie ma jeune sœur.
« Jamais le saint nom de la Verge
« Ne fui par ma langue offensé ; « J'ai toujours fail brûler un cierge « Devant l'auiel où j'ai passé.
« Je ne crains pas que Dieu me damne « Pour des vœux plus tard méconnus :
« A Rumengol, puis à Sainte-Anne, « J'ai fait dix voyages pieds nus.
« Mais voici ce qu'enfin j'observe :
« Mon cœur fut lent a s'enflammer, « Jésus ordonne qu'on le serve, « Et moi je sens qu'il faut l'aimer.
« 11 faut que l'amour soit immense:
« Il le mérite bien, je crois, « Celui qui, pour nous, par clémence, « A voulu mourir sur la croix.
« C'est mon capitaine et mon père, « C'est mon maître, mon roi, mon Dieu. « Il m'a tiré de l'eau; j'espere tt Qu'il voudra me tirer du feu.
« Je ne veux pas, en purgatoire, « Louvoyer sous d'autres autans, « Durant ce siècle expiatoire « Dont les heures sont de cent ans*
« Je ne veux pas, parmi ce^flaminet, « Laisser, si proche ae lenfer.
f Mes amis, dont j'entends l(;s âmei> « Héler les jours de groase nuer.
« Pour que la Vierge les protège c Du chapelet j'use les grains; « J'aurai dans le ciel un corl<^ge, « Un beau cortège de marins I »
C'est ainsi que Jean-Paul achève
Ses jours pleins de rudes labeur».
On le voii souvent sur la grève.
Au départ des bateaux pécheurs.
Quand sur Tun d'eux il manque un homme,
Il le remplace en souriant.
Et nul n'entend la poche comme
Ce loup de mer qui va priant.
Par ses avis, que Ton renuu'que.
Il enrichira nos galets ; Plus d'un pttron tient mieux sa barque Et sait mieux remplir ses ûlets.
On voit la jeunesse volage L'écouter d'un air sérieux ;
LA PLAGE Il est chéri dans son village Gomme Gharner * à Saint-Brieue.
On le respecte au presbytère Autant qu'on l'aime parmi nous; C'est le chrétien le plus austère.
C'est le bonhomme le plus doux.
Il a passé vingt fois la ligne ; 11 est sans reproche et sans peur.
Si tu connais marin plus digne.
Va-t'en le dire à TËmpereur.
La Jai
LA JAGOTTIHB.
igouine marchait d'un pas alerte, portant ses soixante-douze ans aussi gaillardement que son coq de toile blanche, qui battait de Taile au vent de mer.
« Bonne femme Lefort la bien nommée, vous prenez les années comme vous prenez le lançon ; plus il y en a, plus vous êtes contente !
> Le vice-amiral Gharner, fils d'un petit négociant de Sainl- Bheuc.
188 LA PLAGB.
€ — J'ai pris des annexes, j'ai pris du lançon, j'ai pris du chagrin. Il n'y a que le poisson qui se laisse au marché. Le reste, faut le porter; c'est le poids du cœur.
« Dieu m'a donné la force, qu'il soit béni ! 11 ne me l'a pus donnée pour n'en rien faire ! Je porte huit cercueils ; c'est une charge lourde 1
« El plus d'une fois, seule au bord de la mer, je me suis assise sur le sable pour essuyer la sueur du cœur qui me sortait par les yeux.
f J'ai eu douze enfants. Je les ai élevés avec la paye de leur père et avec ma navette, qui courait la nuit. Huit sont morts : cinq garçons, trois filles.
« Mon garçon Jean-Marie était au séminaire. Il s'est vendu soldat pour mettre du pain dans la maison ; il est mort.
« François et Corentin ne sont pas revenus de Terre- Neuve ; leur frère Guillaume n'est pas revenu d'Alger ; Madeleine est morte veuve.
« La plus belle de toutes et la plus belle du village et du canton était Marie. Les plus riches partis la demandaient; elle disait : « J'ai donné mon cœur.
t Je me suis promise, je me suis fiancée. — A qui
c donc, ô Marie? — Laissez grandir mes frères; laissez c grandir ma petite sœur Yvonne.
« Quand Yvonne sera grande, quand je ne serai plus « nécessaire à la maison, alors Celui que j'aime viendra « me prendre. — D'où viendia-t-il, 6 Marie? — Il c viendra du ciel.
« — 0 Marie ! veux-tu donc mourir ? — Je ne demande c pas la mort, mais je ne veux vivre que pour Jésusc Christ. A lui je me suis promise et fiancée. »
a Voilà que notre Yvonne est grande et forte, et presque aussi belle et douce que Marie. Marie me dit : «Mère, « le moment approche. Priez, car il sera dur.
c — Mon sacrifice est fait, lui dis-je. — Non, dit-elle; vous ne comprenez pas. Celui que j'aime tant ne m'a t pas moins aimée; il m'appele, il m'appelle !... *
« Je n'en demandai pas davantage ; j'avais peur et je me mis à pleurer. Un mois apr. s, dans sa fleur, le sourire sur les lèvres, notre fille mourut.
« Seigneur Dieu, pardonnez si je murmure ! Yvonne commença de pâlir et fut prise de langueur. « 0 Marie, « disait-elle, 6 Marie !... »
t Le médecin me dit : « Ne faites plus de dépenses, f Elle a le cœur enveloppé d'un chagrin, et il n'y a que « la mort qui le désenveloppera. »
1^0 PLA(*ft.
« Au bout d'un an, devenue sf-mhlable à Marie, Yvonne s'en alla comme elle. Elle me disait ; t Le ciel est plus « beau que la terre. »
« Et moi, depuis ce temps, j'ai les yeux rouges de pleurer; et il n'y a pas tant d'amertume dans la mer qu'il y en a parfois dans mon cœur.
a II nous restait notre Benjamin, le dernier né, un fort et brave enfant de seize ans, celui qui ressemblait le plus à Thomas, à notre Marie et à ma petite Yvonne.
«Je l'ai vu mourir en mer dans une tempête, au retour de la pêche. J'étais sur le rivage. De mes yeux j'ai vu sombrer son bateau.
« Tout périt, corps et biens. La mer ne nous rendit ni un agrès, ni une planche, ni un cadavre. La mer nous nourrit, c'est vrai, mais nous payons notre nourriture !
« Et moi, dis-je à la mer, je te forcerai de me rendre « le corps de mon enfant ! » Je le voulais, car je ne l'avais pas embrassé avant de partir. Je Le demandai au bon Dieu.
« Mes voisines, qui me voyaient excédée de malheur, firent une neuvaine avec moi. « Seigneur, par les « larmes de la Vierge, ordonnez à vos flots d'avoir pitié ff d'une mère ! »
« H fallut bien obéir et les flots me rapportèrent intact le cadavre de Benjamin, seul de tout Téquipage, à l'endroit où ils Tavaient englouti.
« Je Tai enseveli de mes mains, remerciant le Dieu du Calvaire et de la croix. Si les larmes étaient un baume , jamais ce corps ne serait entamé dans la tombe.
« 11 est dans notre cimetière, à côté de ses sœurs. Son père et moi nous y serons près d'elles et de lui. Thomas, Yvonne, Benjamin, Marie, Marie ! 0 mon Dieu !
« Oui, oui, je suis forte et j'ai du ressort. Il en faut pour porter ces souvenirs. Je vis comme une autre, sans me forcer. Dieu m'a traitée avec miséricorde.
t Cette année, Lefort et moi nous ferons notre noce d'or. Nous nous sommes mariés de bon amour, il y a cinquante ans ; nous avons vécu ensemble cinquante ans, de bonne amitié.
« Notre vieillesse est verte et vaillante, elle travaille encore. Les enfants qui nous restent sont honnêtes. Nous ne sommes pas dans le besoin : nous avons quatre cents francs d» rente.
« Avec tout cela, je ne puis voir la mer un pe» remuée sans penser à Benjamin, et, quand j'entends appeler ane enfant Yvonne, tout mon sang frémit ;
i92 LA PLAGE.
« El si on l'appelle Marie, je hâte le pas, et j'ai me» huit cercueils sur les épaules; et, dès que je suis seule je m'assieds et je pleure.
t Adieu, adieu! Si vous avez des enfants, que Dieu vous les garde ! Quant h moi, je n'ai point la >.igesse de mon âge. Pour un jour de grosse mer j'ai trop causé. 9
Ll SOIR d'un beau JODl.
JE recteur a soixante-quinze ans : ferme et grand vieillard, robuste comme ses rochers, droit et carré comme la tour de son église.
Indulgent dans sa force, souriant dans sa sagesse; l'esprit au courant de tout, le cœur toujours ouvert, It main toujours tendue, l'âme toujours en haut.
Belle et sainte vieillesse, couronnée de grâce, escortée de bénédictions, illuminée de clartés, entourée de reconnaissance et de respect. Il m'a dit :
c Je n'ai perdu aucun de ceux que Dieu m'a donnés ,
j'ai reçu de Dieu cette faveur que tous sont morts dans sa miséricorde et dans sa paix.
€ Jamais je n'ai quitté mes paroissiens que pour aller recevoir les ordres et les bénédictions de mon évêque, ou me retremper quelques jours dans la retraite.
« Et je puis dire qu'alors je ne les quittais pas, puisque je ne cessais de prier pour eux, demandant à Dieu de me rendre plus digne de les conduire.
« Je mourrai sans avoir vu Paris, sans nul désir de le voir. J'ai enterré tant d'hommes qui avaient fait le tour du monde et qui n'ont rencontré Dieu qu'ici !
« Quand je quitterai la terre, ma curiosité sera satisfaite et mon cœur content. En attendant le ciel, mes yeux ont contemplé assez de merveilles.
'^ « J'entends parler de vos obélisques, de vos colonnes^
ëe vos palais en pierres dentelées. Valent-ils nos rochers
que la mer a creusés et travaillés six mille ans ?
« Vos places publiques illuminées au gaz ont-elles l'étendue de nos plages éclairées des étoiles? Votre macadam arrosé vous paraît -il plus beau que nos sables fins ?
« Vous aimez vos pièces d'eau grandes comme la main et vos petits filets jaillissants. J'ai vu la vaste mer lancer jusque sur nos falaises des navires armés !
194 LA PLAOB.
« Mîiij^ ces divins silences de la mer et des champs tranquilh's, cl la douceur des aurores, et la splendeur det soleils couchants, où les trouvez-vous ?
c Tous les ans de ma vie, j'ai vu les fleurs du printemps et la verie vigueur de Tété ; j'ai vu les couleurs variées elles beaux déclins de l'automne.
« Tous les ans de ma vie, j'ai vu la blancheur de la neige, et nos champs endormis sous ce manteau d'hermine ne les quitter que pour vêtir leur robe de printemps.
« Ce n'est pas un spectacle monotone. Vingt fois par an la terre change de parure ; l'on admire une variété sans limite dans cette invariable harmonie.
« C'est l'œuvre de Dieu, que j'ai vue tons les jours et à toutes les heures du jour, toutes les nuits et à toutes les heures de la nuit.
0 Et maintenant que mes pas sont lourds et que mes yeux sont affaiblis, je vois encore ces beautés; elles me parlent encore, elles me ravissent encore.
« Mon vieux cœur bondit encore dans ma poitrine. Je reconnais toutes les voix qui parlaient à ma jeunesse, qui lui parlaient de la graadeur de mon Dieu ;
t Et mon sang, que l'âge devrait avoir glacé, houil-
lonne encore, et mes yeux se mouillent de larmes heureuses, et je m'écrie : « 0 Dieu ! que vos œuvres sont belles ! »
i Je me suis fait dépeindre votre Paris : les quais sont bien alignés ; la rivière roule de la boue et des petits bateaux dans sa rigole de moellons.
« Il n'y a que de hautes maisons ; personne n*habite seul sa maison ni même son étage. On a du monde sur la tête, du monde sous les pieds.
« Partout l'œil d'un voisin que l'on ne connaît pas ; partout la foule et la presse. Les voitures se coupent, se heurtent, font vacarme.
« Il y a tant de police qu'il faut bien juger qu'on est entouré de malfaiteurs. Vous n'ouvrez guère les yeux sans voir quelque spectacle flétrissant.
« Les rues sont pleines de boutiques, les boutiques pleines de raretés. Beaucoup de meubles, beaucoup de rubans et d'étoffes, beaucoup d'orfèvrerie.
t Là, tout ce qui peut tenter la passion de l'homme s'étale en abondance. L'orgueil court partout, l'envie s'éveille partout. Dieu se cache.
« Non, je ne veux point voir cela, et je remerci? Dieu de ne l'avoir point vu. Je le remercie sept fois et septante .fois sept fois
« De m avoir tenu dans mes sables lav<^s par la mer pure, dans mes rochers fleuris de coquillages et de passe-pierre, dans mes champs embaumés ;
t Dans les rues de mon village, où je marche sur rherbe ; dans mes sentiers ombragés de beaux arbres^ mes chers sentiers verts et sombres!
a Là vous trouvez le houx et la noble épine qui fleurissent en leur temps. Le chèvrefeuille, la clématite, le lierre, la vigne sauvage pendent en festons joyeux.
« Comptez ces fleurs, depuis Thumble touffe de véronique jusqu'à cette haute et fière grappe de bouillonblanc qui s'épanouit sur sa tige de velours :
a Pervenche, liseron, glaïeul, bouton d'or, et la graminée élégante, et Téglantine blanche et rose, et les diamants de la rosée au matin ;
f Et les insectes d'émeraude, et les papillons volants, et les lézards fuyants, et les oiseaux chantants ! Quelle boutique d'orfèvre est aussi riche qu'une de nos haies ?
€ Je remercie Dieu, je le remercierai tous les jours de ma vie, de m'avoir fait vivre dans ma maison basse, au pied de mon église.
f J'ai tenu ma fenêtre ouverte pour voir mes voisins et pour en être vu. J'ai tenu ma porte ouverte nuit et jour.
« Jamais la tristesse et le malheur ne sont entrés que pour être consolés, jamais le crime n'est entré que pour se repentir.
« Que d'amis chers ont franchi mon seuil ! que de riches cœurs dans ces humbles salles ! que ma table boiteuse a vu d'aimables festins !
« Mais, ni chez moi ni dans aucune maison du village, jamais le bruit insensé des fêtes n'a couvert les tintements de VAngelits^ qui sonne trois fois chaque jour.
« Jamais la prière n'a été chassée comme un hôte importun. Elle frappe, les cœurs s'ouvrent. Entrez, Vierge Marie ; entrez, Seigneur Jésus !
« Après les amis, après les pauvres, après les cœurs affligés et les cœurs repentants, escortée encore par la prière, un jour, bientôt, la mort entrera.
« Viens, mort! Puisque Dieu t'envoie, sois la bienvenue. Fais ton office. Mais ce n'est pas chez nous que tu pourras triompher et railler.
a Tu tiens une faux pour faucher, tu tiens un marteau pour briser. De ta faux tu coupes le fil de la vie ; de ton marteau tu brises nos hochets.
« Tu les brises et tu les disperses ; tu brises les cofTresforts, et l'or amassé se répand ; tu ouvres aux héritiers ]a porte fermée aux pauvres.
198 LA PIAGE
« Le moribond te regarde faire. Tout ce qu'il a ramassé avec tant de peine, quelquefois même au prix de son âme, lu le prends.
t II te regarde faire et il pleure. « Quoi ! mes ameu- « blements si riches, mes tableaux, mes vases de prix, t mes bijoux, faut-il donc quitter tout cela ?
t — Tout, répond la mort railleuse ; et les enseignes f de tes dignités, tes croix, tes rubans, tes habits brodés c d*or, je les déchire ou je les mets en vente.
« Je viens t'arracher de ton palais, oîi mille frivolités t insultent à la gravité de la mort; je viens l'arracher de f ton lit somptueux et l'enfermer nu dans le cercueil. »
« Mais dans nos cabanes, d triomphante! quand tu viens prendra la pauvre dépouille qui t'appartient et que tu devras rendre un jour;
« Quand ta faux a coupé le fil usé de la vie, que te reste-t-il à faire ? que penses-tu pouvoir encore piller ?
€ Mes meubles sont ceux que j'ai trouvés en entrant ici, il y a cinquante ans. J'ai mis en sûreté mes livres : je les ai donnés. J'ai donné mon argent.
tt Ma robe rapiécée et mon étole dédorée, je les emporterai dans la tombe. Mon âme s'éciiappeia «t s'en irt ¥6rs Dieu.
« Et lorsqu'au jour des suprêmes justices la voix de range retentira; lorsque la voix du héraut de Dieu, réveillant tous les morts, leur dira : « Debout 1 »
« Ma pauvre soutane rapiécée paraîtra comme une pourpre brillante ; ma pauvre étole usée lancera d'éternels rayons l • ,
xn
LA MEH ET LB BRIR D*HBRBB.
I LEiN de monstres et de trésors, toujours amer quoique limpide, jamais si calme qu'un souffle soudain ne le puisse troubler effroyablement : est-ce l'Océan ou le cœur de rhomme ?
Riche et immense, et voulant toujours s'enrichir et s'agrandir ; toujours prompt à franchir ses limites, toujours contraint d'y rentrer, emprisonné par des grains de sable : est-ce le cœur de l'homme ou l'Océan?
Océan ! cœur de l'homme ! quand vous avex bien mugi, bien déchiré les rivages, vous emportez pour
butin quelques stériles débris qui se perdent dans vos abîmes !
Un jour, à Dieppe, furieuse et terrible, la mer assaillait le môle et le couvrait souvent de ses écumes.
Les Parisiens poussaient des cris d'admiration, battaient des mains, applaudissaient la mer.
J'aurais plutôt applaudi la masse immobile qui bravait cette fureur des eaux et rompait leur effort.
Méprisant le peu d'écume qui l'inonde, n'allant point chercher le combat, ne le fuyant point,
Le môle attend que la mer s'épuise. Alors il la dominera dans la paix; elle viendra le baiser au pied.
C'est Tâme chrétienne en butte aux orages du cœur et de la vie. Elle est assaillie et submergée : elle résiste en silence, elle triomphe.
La foule admire les passions, les bruits, l'écume. Elle ne voit pas le grand cœur qui résiste, et qui, par sa résistance, protège tout derrière lui.
Elle lui insulte au contraire ; elle dit que les sentiments publics ne sauraient l'émouvoir, qu'il est dur et sans poésie.
Le rocher n'est pas même admiré des naufragés qui se sauvent par une corde attachée à sa masse invincible!
Mais voici une autre vue de la mer, plus douce et plus étendue. Je la tiens d'une belle intelligence qui a pris les ailes de la musique pour monter vers Dieu.
« Le rhythme ternaire, disait iMarie Gjertz, est le mouvement de l'amour, de l'humilité, du saint abaissement de soi-même. Tout ce qui est salutation et révérence, tout ce qui se courbe et s^incline noblement, tout cela est du rhythme ternaire.
« Si le bon Dieu n'avait voulu être pour nous qu'un maître, il aurait donné à l'eau un mouvement carré ; il aurait créé la terre sans arbres , sans herbes , sans fleurs.
« Les montagnes, les roches, les profonds ravins proclament que Dieu est grand ; cette décoration de fleurs et de verdure nous dit que Dieu est père et qu'il nous aime.
« Elle est mobile, elle est vivante, et le souffle du ciel lui donne le mouvement et la vie. D'où vient le vent? A l'eau, à la fleur, à l'arbre , au brin d'herbe, il communique le souple mouvement de l'amour.
a L'eau se gonfle d'émotion, la fleur baisse la tête, l'arbre se plie par un effort grandiose, et un tressaillement parcourt son feuillage d'où sortent des chants merveilleux.
t Le brin d'her.\)e s'incline M se courbe jusqu'à terre.
203 t. A plaok;
a Au plus léger souffle il prend l'attitude de l'adoration. 11 a son chant aussi, que l'oreille n'entend pas. Où trouver une plus prompte expression de l'humble amour ?
t Sa forme effilée et sa (Onleur n'attirent pas le regard : image de la beauté intérieure, image de la parfaite humilité ! On le foule aux pieds, il est doux aux pieds qui le foulent.
« Les fleurs les plus brillantes sont celles qui s'inclinent le moios : ne voyez-vous pas des âmes douées et épanouies que le soin de se faire admirer empêche de songer à saluer le bon Dieu ?
€ Ce pauvre brin d'herbe semble n'avoir d'autre affaire que de s'humilier. Votre pied qui est venu le fouler l'a trouvé déjà courbé. S'il peut se relever, ce sera pour s'incliner encore,
a Tandis que nos belles fleurs, sur leur tige un peu roide, se brisent et meurent s'il a fallu beaucoup se baisser. Ah ! qui parlera de l'humilité comme il convient î Mais venons à la mer.
€ Il y trois caractères de rhythme : le binaire^ c'est la puissance ; le ternaire , c'est l'amour ; le combiné^ puissance et amour.
(( La terre est puissance ; le feuillage, les fleurs, les herbes sont amoar ; la mer, fond calme que le moindre
louvement change en vagues arrondies, est un mélange ^de puissance el d'amour, rhylhme combiné.
« Soulevée par la tempête, c'est une puissance terrible ; elle brise et engloutit tout. Caressée par la brise, elle berce avec une douceur égale le fier vaisseau de guerre et l'humble barque du pêcheur.
« Elle revêt tour à tour le vert des prairies, TaEur du ciel, le feu, l'or et l'argent des astres. Elle semble leur dire à tous : a Je veux porter vos couleurs, et c'est à ce « point que je vous aime. »
« Mais, à l'appel du Maître des tempêtes, la destruclion se réveille au fond des flots caressants, et la mer rejette toutes ces couleurs brillantes. Soudain elle prend les insignes de la mort.
« C'est d'abord un gris terne el mat. Les vagues haletantes rendent un son creux et plein d'angoisse. Bientôt elles se teignent de noir ; sous ce noir transparent luit un feu de colère.
« Elles se gonflent de plus en pins, elles montent, elles s'entre-choquent, et la colère les arrache de leur lit. Elles bondissent vers le ciel , elles descendent vers les abîmes ; elles se relèvent, elles se précipitent encore.
« Elles se dressent en montagnes toujours plus fières, elles se creusent en gouffres toujours plus profonds^
204 LA PLAGB.
elles poussent des hurlemenls toujours plus terribles, elles se tordent, elles se déchirent.
« Elles ont une crête d'écume, formidable indice de "urcur. Elles croulent, s'entassent, recommencent leurs îcroulements et leurs entassements. Quelle main les agite? quelle main les saurait calmer?
« Si le brin d'herbe représente l'humilité, la mer est bien l'image de l'obéissance. Elle aime ce que le Ciel lui dit d'aimer : ce qu'il veut qu'elle détruise, elle le détruit.
a Quand Dieu lui dira d'emporter votre môle, croyezvous qu'elle ne l'emportera pas? Votre môle est un grain de sable ! Donnez-moi une autre image de la conscience chrétienne.
« Je ne veux point de roc, je ne veux point de l'impérissable solidité de la terre, car la terre périra. Ditesmoi que la conscience qui s'appuie sur les lois de Dieu est ferme comme cette loi elle-même.
« Alors elle ne périra pas, parce que la loi de Dieu ne peut périr. Contre sa loi Dieu n'ordonnera rien à l'obéissance invincible de la mer. La mer n'est point vaincue. Dieu seul lui dit : a Pas plus loin ! »
t Elle est faite pour obéir à Dieu. Son obéissance est absolue : elle brise soudain et sans pitié , elle emporte.
elle engloutit à jamais l'objet que tout à l'heure elle berçait avec une tendresse maternelle.
« Les ornements de la terre obéissent, mais non si parfaitement. Lorsque le vent de la colère les conjure contre l'homme, ils meurent en obéissant ; s'ils survivent, ils restent flétris et désolés. Ils sont ternaires.
H t La mer ne se souvient plus de ce qu'elle a aimé ; elle n'a point d'attaches; elle n'aime pour son compte que Dieu seul, à qui seule elle obéit. Dieu lui dit de se calmer, elle est calme ; elle est sans aucun regret.
« Rentrés dans leur fier nonchaloir, ses flots chantent leur chant tranquille sur les débris qu'ils ont engloutis, boivent tranquillement les feux du soleil, bercent tranquillement la barque du pécheur.
t Ils renvoient au ciel éclat pour éclat, sérénité pour sérénité ; merveilleux miroir des merveilles de Dieu l Et, rayonnants et pacifiques, ils disent à Dieu : « Sei- « gneur, les flots de la mer vous obéîssent et n'aiment f que vous ! »
« Amour et force, puissance et grâce, caractères do pur amour de Dieu, rhythme combiné, rhythme de la mer. »
206 LA ^LAai.
Dl L'ARCHlTFCTCm.
ARiE Gjertz disait encore ;
« Celte clef du rhythme est merveilleuse pour ouvrir Tintérieur des choses. Appliquons-la aux œuvres de rhomme, après Tavoir essayée sur celles de Dieu.
« La terre, fondement de la création, est nne base solide, couverte d'ornements, et ces ornements sont si riches qu'ils cachent presque le fond dont ils sont la parure. Ainsi la justice est cachée à qui vent goûter et comprendre Tamour.
« Pour savoir si les œuvres humaines présentent ce même cachet d'amour, interrogeons le rhythme. Quelle est l'œuvre fondamentale de l'homme ?
« Toute œuvre fondamentale suppose une base solide. rhythme binaire. L'œuvre fondamentale est donc un produit de l'esprit. Mais nous avons aussi un cœur ; l'œuvre ne serait pas complète, et surtout ne serait pas belle, si le cœur n'ajoutait rien.
c Un morceau de musique composé dans le seul rhylhme binaire serait anguleux et roide, par conséquent sans beauté. Il nous faut une réunion de force et de beauté, de binaire et de ternaire.
« OrTarchitecture dans sa plus parfaite expression, qui est une église, édifie une base solide, revêtue d'ornements. Il s'agit d'une vraie église, et non d'un de ces blocs du temps moderne, temps hideux, vrai Gain, qui refuse à Dieu la fleur de ses produits.
« Si les hommes pensaient, n'auraient-ils pas honte de se bâtir à eux-mêmes de splendides demeures et de n'en construire que de misérables à Celui qui, par amour pour eux, a si magnifiquement orné la terre?
« Me voici donc en face d'une belle cathédrale du moyen âge^ à Chartres, à Amiens, à Strasbourg. Elle est toute couverte de ces ornements qui font fleurir, et chanter, et voltiger la pierre. Considérons d* abord l'extérieur.
« J'admire et je m'étonne. Quelle science prodigieuse et quelles mains hardies ont su entasser et pétrir cette montagne, et de tant de pierre faire tant de dentelle t L'esprit est saisi. Toutefois le cœur ne bat pas.
« Voici des formes arrondies comme celles des fleurs et des feuilles ; les toui'S. grandioses s'élancent vers le ciel comme les puissantes vagues de la mer ; et toutefois nous ne sentons pas cette émotion qui en face de la nature nous faisait tressaillir et aimer.
208 LA PLACI.
« C'est que le rhylhme binaire domine dans ce dehors. Le binaire est immobile ou se meut en ligne droite. Aucun Aire vivant ne se meut en ligne droite : la vie exclut la carrure, comme elle exclut l'immobilité.
« Pour que la vie se fasse, pour que le cœur la reconnaisse, pour que l'émotion s'éveille, il faut ce quelque chose qui révèle le mouvement du cœur; il faut du ternaire.
a Ne restons point ici, de peur de conclure que l'architecture n'est pas un art. Entrons, cherchons une étincelle d'amour sous celte couche de froide immobilité.
c J*admire d'abord ce qu'il a fallu de patience pour plier la pierre à ces formes délicates, fines, arrondies. Un pareil travail eût-il été conçu, eût-il été possible sans beaucoup d'amour dans le cœur ?
« Ces voûtes, ces arceaux, ces fenêtres formés de lignes demi-courbes, quelle expression en même temps de force et de grâce, d'amour et d'autorité ! Le travail de l'esprit a réglé et ordonné la base de l'œuvre; l'amoui du cœur en a composé et exécuté les détails.
c Mais pourtant tout cela ne vit pas, ne se meut pas ! Non, tout cela ne vit pas réellement, il est vrai ; cependant tout cela vit par la force de l'art ; — je ne dirai Jamais artistiquement. Ils ont fait ce mot affreux, qu'eux seuls en usent !
« La force de Tart, la vertu de Tart est Tinspiration du cœur. Voulant bâtir des maisons de pierre au Dieu vivant et présent, le cœur chrétien a communiqué à rarchitecture ce qu'elle n'avait pas, Télan et l'amour.
f Regardez les temples du paganisme, vous comprendrez que les païens n'avaient point de Dieu, n'aimaient point leurs idoles. L'architecture des païens était belle, grandiose, majestueuse, tout ce que vous voudrez : elle était morte, elle n'aimait pas.
« Ils bannissaient autant qu'ils pouvaient les ornements. Ils disaient : * Rien d'inutile, rien surtout d'illogique ! » Donc, point de superflu pour raison d'amour, puisqu'on effet ils n'avaient aucune raison d'aimer.
« Ils appelaient cela être sobres, et cela était bien pour eux. Mais il y a une sobriété qui est la mort de l'art, parce qu'elle est la négation de l'amour. Cette sobriété païenne est sécheresse pour nous; notre sobriété à nous, c'est la tempérance.
« Que dites-vous de ces architectes qui nous font des églises sobres, qui bâtissent des temples carrés pour le Dieu d'amour ? Moi, je dis qu'ils n'aiment pas l'hôte à qui leur grossier métier prépare une maison, qu'ils ne le connaissent pas, qu'ils le nient.
« Les uns suppriment le clocher, les autres s'affranchissent de la forme de la croix ou la déguisent tant qu'ils peuvcDt ; les autres veulent avant tout aue rien
SIO LÀ PLAGE.
lïe rompe et ne dérange le bel alignement de leur» pierres uniformes.
« Quoi ! dit l'homme de métier, youlez-vous que je mMnspire de la nature quand j'ai les Grecs? Eh! n'est-ce pas assez des feuilles d'acanthe qui ornent mes chapiteaux du dehors ? Vous parlez des élans du cœur ! Qu'ont de commun le cœur et l'architecture?
a L'architecture est un art sobre, entendez-vous. Ses attributs sont la règle, l'équerre et la corde à plomb ; il n'y a point de cœur là-dedans. D'ailleurs le cœur aussi doit être réglé et battre en équerre. Tel est mon cœur, et j'ignore ce que vous voulez dire avec vos élans.
« Je vous donne un édifice monumental, vaste, éclairé, solide, couvert d'une bonne toiture. On y voit des colonnes cannelées, j'y ai ménagé un calorifère, je l'ai orné de plusieurs rosaces et mascarons. Votre Dieu y sera très-bien, — et vous y pourrez mettre autre chose.
« Mon église, par la suite des temps, peut servir de halle, de bourse, de salle d'exposition, de salle de théâtre, de salle de bal, d'usine, de prison. Elle peut servit à tout, et néanmoins elle est sobre et correcte, et c'est une église. Que demandez-vous encore ? »
« — Mon ami, je ne te demande rien. Tu es un parfait maçon, et, si tu le veux, un habile architecte ; mais artiste, tu ne Tes pas pins que chrétien. Et tu n*as nen
SOUS la mamelle gauche, et pas grand'chose dans la boite du cerveau !
« Ce n*e8t pas ta faute si tes parents t'ont fait étudier l'architecture. Et les gens qui t'emploient à bâtir des églises sont plus ineptes que toi ; car ils te payent ton gage et tu fais tes profits, et eux ils n'ont pas ce qu'ils te demandent.
« Si tu n'exiges pas de moi pour ton intelligence et pour ton talent une estime que je leur refuse, j'accorde que lu peux être un homme de bien. Tâche de l'être sans sobriété ; tâche d'y mettre du superflu.
« Quand j'entrerai dans ton église, je prierai là comme ailleurs. Je demanderai à Dieu d'envoyer son Esprit, de renouveler les cœurs et d'y allumer son amour, afin que l'art ne périsse point.
« Mais mon âme sera plus à Taise dans ma vieille église du moyen âge, pleine de mystère, animée d'élans magnifiques, riche de ce superflu que ne produira jamais ton lec esprit. Eglise vivante, bâtie au Dieu vivant par des cœurs vivants 1
t J*en étudierai les merveilles, je les goûterai, j'en jouirai, je m'associerai avec amour à l'amour qui les a enfantées. Dans cette fécondité je reconnaîtrai la fécondité de la prière, dans ces fleurs de pierre j'en respirerai le parfum.
« l/archi lecture religieuse, telle qu'elle est sortie du cœur chr/îlion, est un grand art, le premier des arts. Vaisseau matériel de l'idéal suprême, elle participe de son iramalérialilé; elle rachète ainsi l'infériorité qui s'attache toujours à l'utile.
« Elle convoque à la servir tous les autres arts : ils accourent, et ils reçoivent de ses mains un nouvel éclat. Sculpture, peinture, éloquence, poésie, musique, tous ensemble, se prêtant secours, forment les plus beaux et vivants poèmes que puisse concevoir le génie humain.
« Ainsi l'architecture emprunte de tous les arts quelque chose qui devient propre, ei leur communique à tous quelque chose de sa solide et imposante majesté.
et Le son de la cloche n'est-il pas la voix de l'édifice ? La vapeur de l'encens et le parfum des fleurs ne sont-ils pas son haleine? N'est-il pas comme vêtu lui-même de la splendeur joyeuse des bannières et de la noblesse des vêtements sacrés?
« Il parle, il palpite par les chants et par les palpitations du peuple; et le chant de l'orgue est encore sa voix ; et la voix même du prêtre et celle de l'orateur lui appartenant en quelque manière, semblent aussi sortir de ses entrailles émues.
« 11 est le joyau de la cité : elle le pare el l'enrichit ; elle y apporte des marbres, de l'or, des pierres précieu-
ses; elle est fière de lui, elle a de Tamour pour lui. L'aimerail-elle s*il n'était vivant ?
« Il est mêlé à la vie du peuple ; théâtre et témoin de ses plus nobles joies, abri de toutes ses douleurs, sa voix dans toute allégresse, dans toute tristesse et dans toute alarme, son refuge même dans les périls matériels, son regard sur Tenneroi qui paraît au loin.
« Voyez un homme éloigné de son lieu natal, un homme quel qu'il soit, même un homme d'aujourd'hui : s'il entend parler d'un accident arrivé h sa cathédrale, quel intérêt ! comme il s'informe I comme il s'afflige ! Ce malheur lui est personnel.
« Même aujourd'hui on n'ose pas laisser tomber une vieille cathédrale ; on la soutient, on la répare : que disje? on l'achève ! Ce vieil amour n'a pu s'éteindre; il est si fort qu'il fait encore dépenser beaucoup d'argent.
« Quel n'était donc pas l'amour de la cité au moyen âge
pour ses cathédrales, lorsque tout enfant y avait reçu le
baptême, tout homme Tabsolution ; lorsque les époux
s'y étaient unis; lorsque le respect public y gardait les
\ morts illustres à côté des reliques des saints !
« L'art tirait parti de tout, s'inspirait de tout, ajoutait à tout quelque beauté et quelque majesté. L'architecture appelait la sculpture, et lui disait : « Pour la gloire d« Dieu j'ai commandé aux pierres de prendre leur vol dan? les airs, et elles ont obéi.
« Toi, Sculplare, ma sœur, prends aussi de» pierres et rassemble-les sur le tombeau de ce serviteur de Dieu, et commande-leur de pleurer et de prier. »
« Considérez sur ce tombenn cette rangée de statuettes, chacune dans sa niche ouvrée avec tant de soin. Elles représentent des moines entièrement couverts de longs manteaux.
« Vous ne voyez ni les têtes ni aucun membre de ces corps enveloppés du linceul monastique ; mais il y a dans les attitudes tant d'humilité et de ferveur, que vous croyez voir, que vous voyez la vie.
« Les corps tressaillent, les poitrines respirent, les cœurs battent, les vêtements de marbre se soulèvent sous Tardeur et les gémissements de la prière. L'artiste a tant aimé que la pierre a prié et pleuré.
«Pouvoir mystérieux de Tart! Commandant à la matière rebelle et déchue, il a tiré de son sein inerte des formes vivantes pour adorer, pour aimer, pour s'humilier devant le Seigneur Christ 1
c Les beaux-arts sontla réponse d'amour de Thomme à toute cette beauté de la nature par laquelle Dieu nous dit : le voils aime, et c'est pour cela quik ^ont beaux. Et l'art qui cesse d'aimer Dieu peut rester babik, qu'importe ? Il n'est plus beau.
Faites que nous vous aimions, Seigneur Jésus, qui nous avez tant aimés ; faites que nous vous aimions entièrement, c'est-à-dire uniquement.
« Prenez-nous, Seigneur, dans votre cœur adorable, source d'amour ; donnez-nous le calme fécond de votre amour.
« Que nous ne vous louions pas seulement par nos [œuvres extérieures, mais par ce que vous désirez surtout de nous, par le don entier et sans partage de inotre amour.
Œ Ayez pitié de nous et nous chanterons vos louanges, et nous apprendrons aux hommes à vous aimer et à vouf
servir, et ils verront vos merveilles et ils seront heureux.