LIVRE XII
DB L.A NOBLiBSB
LIS NOBLES CHKTALIIRS DI IIIV
lA ville do contraste et du vertige, l'université de» sept péchés capitaux, Paris, renferme aussi des collèges d'apôtres et des séminaires de martyrs. Dans le pêle-mêle de ces maisons où le blasphème seul se souvient de Dieu, au milieu de ces écoles d'affaires, d'ambition et de plaisir, Paris contient des maisons de missionnaires, des écolet
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d'apostolat catholique, où la scif-nce que l'on apprend est de mourir pour le nom, pour la gloire et pour l'amour de Dieu.
Je dis mourir, et je dis trop p^iu ; car il ne s'agit pas de donner une fois sa vie, ni même de l'exposer pour un temps aux chances d'une guern; qui doit finir, de que le missionnaire apprend, c'est l'art de mourir à tout, et tous les jours, et toujours! Il fait une guerre sans trêve contre un adversaire immortel, qui ne sera vaincu momnnlanément que par des miracles, qui ne sria enchaîné et dompté définitivement que par la force de Dieu.
Pour s'engager dans ce combat il faut que le missionnaire se dépouille de tout. Il meurt d'abord à sa famille selon la chair; il la quitte il ne lui appartient plus, et, selon toute apparence, il ne la reverra plus. Il meurt ensuite à ses frères selon l'esprit, parmi lesquels il s'est engagé pour prendre une part de leurs travaux; il quittera aussi cette seconde maison paternelle, et probablement pour n'y plus rentrer. Il meurt encore à la patrie ; il ira sur une terre lointaine, où ni les cieux, ni le sol, ni la langue, ni les usages ne lui rappelleront la terre natale ; où l'homme même, bien souvent, n'a rien des hommes qu'il a connus, sauf les vices les plus grossiers et les plus accablantes misères
Et quand ces trois séparations sont accomplies, quand ces trois morts sont consommées, il y en a une autre encore où le missionnaire doit arriver et qui ne s'opérera pas d'un coup, mais qui sera de tous les instants, jusqu'à la dernière heure de son dernier jour : il devra mourir à lui-même ; non-seulement à toutes les délicatesses et à
ions les besoins du corps, mais à toutes les nécessités ordinaires du cœur et de l'esprit.
Le missionnaire n*a pas de demeure fixe, pas d*asile passager, pas une pierre où reposer sa tête ; il n'a pas d*ami, pas de confident, pas de secours spirituel permanent et facile. Il court à travers de vastes espaces. Quelques chrétiens cachés sur un territoire immense, voilà sa paroisse et son troupeau. Il en fait la visite incessante à travers des périls incessants. Trois sortes d'ennemis l'entourent sans relâche : le climat, les bêtes féroces, et, les plus cruels de tous, les hommes. Si Dieu lui impose encore l'épreuve d'une longue vie, il vieillira dans ce dénûment terrible, et chaque jour l'amertune des ans comblera et fera déborder le vase de ses douleurs. Il n'aura pins cette vigueur et ces ardeurs premières qui donnent un charme à la fatigue, un attrait au danger, une saveur au pain de l'exit. Il se traînera sur les chemins arrosés des sueurs de sa jeunesse, et qui n'ont pas fleuri. Il portera dans son âme ce deuil qui fut le fiel et l'absinthe aux lèvres de l'Homme-Dfeu, le deuil du père qui a enfanté des fils ingrats? Contemplant ce peuple toujours infidèle, énumérant les lâchetés, les obstinatians, les refus, les ignorances coupables, les perversités renaissantes, hélas! les apostasies; voyant le sang de Jésus deveitn presque infécond par Teffei de la malice humaine, il baissera la tête, et il entendra dans son cœur un écho de réternel gémissement des envoyés de Dieu : Cwraxrmua Babylonem, et non est sanata / Ainsi s'achèveront ses jours, fanés presque dès leur aurore : Dies met sicut umbra dedinaverunt , et ego sicut fœnum
ÎSO DB LA riOBLESSI.
ami. Ainsi il attendra que son pied se heurte à la pierre où il doit tomber, que sa vie s'accroche à la ronrr; où elle doit rester suspendue; une masure, une cachette au fond des bois, un fossé sur la route. Car le cim^ui^ire même, cet asile dans la terre consacrée, le missionniiire ne Ta pas toujours. Trouvant à mourir jusque dans la mort, il se dépouille aussi du tombeau.
Telle est la vie du missionnaire. Suivant la nature elle est incompréhensible, et c'est trop peu de rappeler une lente et formidable mort.
Qui nous expliquera pourquoi il se trouve toujours des hommes pour se consumer dans cet obscur et sanglant travail; des hommes qui désirent cette vie, qui la cherchent, qui l'ont rêvée enfants, et qui, cachant à leur mère ce grand dessein, mais le nourrissant toujours, obtiennent de Dieu, à force de prières, qu'il soit accompli? Ah! c'est le secret du Ciel et le plus noble mystère de l'âme humaine. Jusqu'à la fin il y aura des hommes de sacrifice, illuminés d*une clarté divine, qui, les yeux tournés vers Jésus, sauront parfaitement ce que la foule des autres peut à peine comprendre. In lumine tuo videfimus himen; à la lumière de Dieu ils devinent les joie? de cette vie d'immolation pour Dieu ; ils les cherchent, ils les goûtent, ils veulent s'en assouvir ; le monde n'a point de chaînes de fleurs qui les empêchent de courir à ces nobles fers.
Au lendemain du Golgotha, lorsque les Juifs lapidaient le premier confesseur , lui, le visage rayonnant, û s'écriait : « Je vois les cieux ouverts et le Fils de rhomme qui est debout à la droite de Dieu ! t Ne cher-
DE LÀ ISOIiLBSSI. S21
chons pas davantage ; Tattrait de la yi« apostolique est là.
C'est qu*à travers les mille angoisses de cette vie, les missionnaires courent à la conquête des âmes ; c'est qu'ils annoncent Jésus-Christ et le font connaître ; c'est que jamais l'aridité du sol n'a pu refuser toute la semence; c'est, enfin, qu'ils emportent leur Christ sur la poitrine et qu'ils le voient dans les cieux. Du fond des cachots, du haut des bûchers, du milieu des prétoires, au sein des vastes solitudes, dans les ombres de la nuit, parmi les périls de la mer, voilà leur consolation et leur force : Video cœlos apertos et Filium hominis stantem a dextris Dei.
Et voilà pourquoi il y a des écoles de martyrs dans Paris même, et pourquoi elles sont toutes remplies.
Entrons dans une de ces maisons. Fondé il y a deux siècles, le Séminaire des Missions étrangères, fermé par la Révolution, s'e^t relevé plus florissant. Tertullien disait aux persécuteurs de l'Église naissante : Le sang des martyrs est une semence de chrétiens ! Ovivvez les yeux : ici ont frappé la flèche du sauvage, le fouet et la hache du mandarin , le couperet du révolutionnaire ; ici ont triomphé la torche et le marteau. Les murs sont rebâtis, le jardin est plein de fleurs, il n'y a point de cellule vide. Deux sources intarissables sont ouvertes ici : l'une est la chapelle, Thumble temple du Dieu vivant, où l'on immole tous les jours la Victime qui ôte les péchés du monde ; l'autre est la chambre des martyrs, où l'on garde les reliques des membres de la communauté qui ont confessé Dieu par la perte de la vie. Là sont les glaives qui lèsent
frappés, les cangues et les chaînes qu'il8 ont portées, les cordiîs et les fouets qui ont déchiré leur chaic, les linges «einls de leur sang, quelques restes de leurs haillons, quelques débris de leurs ossementa sacrés, qui probablement, dès ce bas monde, ont tressailli à la vue du Fils de Dieu. Dans tous les cœurs ces trésors ont allumé un feu qui ne s'éteindra pas.
C'est fête au séminaire. Quatre jeunes prêtres partiront demain, et Ton fait ce soir la cérémonie des adieux.
Il est huit heures. La communauté entoure une statue de la sainte Vierge, élevée dans le jardin sous un humble dôme de treillages. On chante Magnificat. Écoulez : Beatam me dicent omnes generationes. De quel flot de délices, en ce moment solennel, cette parole doit réjouir des âmes appelées à porter aux extrémités du monde le Dom et la gloire de Marie, afin que toutes les générations la proclament bienheureuse ! Ils sont là, debout, comme déjà en route, ces bons anges de la vérité sainte, chargés de la miséricorde de Dieu, et qui vont vers les peuples endormis à l'ombre de la mort, pour leur donner Marie et Jésus : Esurientes implevit bonis !
Après Magnificat ei VAve, maris Stella, ils quittent ce jardin, ce lieu de délassement et de repos, où ils ont passé quelques courtes années dans l'apprentissage d'une vie qui n'aura plus ni délassement ni repos. Ils se rendent à la chapelle. L'étroite enceinte est remplie. Pas de pompe, pas d'ornement à l'autel; une pauvreté tout apostolique. Point de splendeur non plus dans l'auditoire ! Les amis et les parents des missionnaires n'appartiennent guère au grand monde. On y voit des soldats, des domestiques.
des gens 4e travail et de petite condition, des Frères de la Doctrine chrétienne, quelques prêtres.
On fait la prière et les exercices du soir, suivant les usages de la communauté. Cette prière est la prière ordinaire, si simple, toujours sublime, éclatante ici de soudaines clartés. Prière pour les bienfaiteurs, prière pour les ennemis, prière pour les pauvres, les prisonniers, les affligés, les voyageurs, les malades, les agonisants et tous ceux qui sont dans l'oppression et dans la douleur; prière pour les défunts; examen de conscience... 0 noblesse de la vie chrétienne !
Après la prière on indique le point de méditation sur rÉvangile du lendemain. Par rencontre cet Évangile est la parabole des ouvriers que le père de famille envoie à sa vigne : Et dixit illis : Ite et vos in vineam meam, et quod justum fuerit dabo vobis. Quelle lumière ! Allez à ma vigne ! Depuis dix-huit siècles cette parole a poussé les hérauts de TÉvangile sur tous les chemins de la terre, &t partout ils ont planté Tarbre divin qui nourrit pour la vie éternelle.
Les prières sont terminées, la cérémonie des adieux commence. Le supérieur adresse une courte allocution aux jeunes missionnaires. C'est moins lui qui parle que les livres sacrés , dont il emprunte le langage simple et profond.
Il leur dit ce qu'ils auront à faire, les ennemis quMl faudra vaincre. « Quels ennemis ? Le monde, Tenfer et wus-mémes : l'enfer, à qui vous voulez arracher le monde; le monde, qui ne veut pas être délivré; vousmêmes, qui ne pouvez triompher de Tenfer et du monde
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que par une continuelle victoire sur vons, sur la vanité des pensées humaines, sur Pexcés des fatigues, sur le désir du repos, sur les besoins de votre corps et sur ceux de votre cœur ! La sagesse humaine vous traitera de fous, et vous Tôtes en effet : Stulti propter Christum ; l'enfer vous tendra des pièges; le monde vous regardera comme des séditieux. Vous serez repoussés, battus de verges, emprisonnés ; vous serez rais sur la croix... Heureux ceux d'entre vous qui partageront tous les opprobres du divin Maître, et qui, comme lui, attachés sur l'instrument du supplice, pourront prier comme lui pour leurs bourreaux : Expandi manus meas ad Dominum ! »
Ily a donc des hommes qui peuvent tenir un pareil langage et d'autres qui peuvent l'entendre ! Et ce ne sont pas des formes de rhétorique arrangées à plaisir, c'est la vérité toute simple et toute pure ! Ils sont là ; ils iront ainsi, ils souffriront et mourront ainsi ; et l'unique sentiment de leur cœur est une immense et joyeuse reconnaissance pour Celui qui les appelle à cette vie et qui leur promet cette mort.
Les missionnaires se placent debout devant l'autel. Ils sont quatre ; le plus âgé a vingt-cinq ans : M. Féron, M. Métayer, M. Guillon, M. Rousseille. Quatre familles inscrites au livre d'or de la noblesse éternelle ! Une joie surabondante rayonne à travers la modestie de ces héros. M. Rousseille est destiné pour Hong-Kong, M. Métayer pour un autre point de la Chine, M. Guillon pour la Cochinchine, M. Féron pour la Corée. Ces deux dernières missions sont particulièrement dures et périlleuses; en Corée surtout la persécution est active et
sanglante. M. Féron, dès l'âge le plus tendre, avait aspiré à cette terre qui dévore ses apôtres. Peu de jours seulement avant le départ, il a su qu'elle lui serait accordée.
Ils sont donc là, devant Tautel, victimes heureuses et pures. Le chœur chante ces belles paroles qui appartiennent à la fois à la loi ancienne et à la loi nouvelle, et que saint Paul, l'Apôtre des nations, a prises des prophètes Isaïe et Nahum : Quant speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona ! Et, pendant ce chant, les missionnaires d'abord, et ensuite tous les assistants, viennent baiser à genoux ces pieds heureux qui porteront au loin la bonne nouvelle et la paix du Seigneur,
J'assistais un soir, il y a quelques années, à pareille cérémonie. C'était, je me le rappelle, en plein carnaval. Non loin de la maison des Missionnaires j'avais vu les masques se presser à la porte d'un bal public. Au milieu du bruit des équipages la rue retentissait de cris avinés. Ce soir-là, ils étaient sept qui devaient partir. Les clameurs de la rue ajoutaient, s'il était possible, au sentiment de vénération avec lequel nos lèvres se posaient sur ces pieds où la boue allait devenir une parure plus brillante et plus précieuse que l'or.
Tout à coup, du milieu des autres assistants, un vieillard s'avança, marchant avec peine. L'un des directeur! de la Communauté, revenu des missions, où il avait répandu scn sang, le soutenait. Une indicible émotion, à laquelle les jeunes missionnaires n'échappèrent point, courut partout dans la chapelle et fit ftiblir les Toix.
2S6 DE LA nOBLKSSI.
C'était une sorte d*anxiété que chacun ressentait, quoique chacun n'en connût pas la cause. Le vieillard avançait lentement. Arrivé à Tautel, il baisa successivement les pieds des quatre premiers missionnaires. Le cinquième, comme par un mouvement instinctif, s'inclina, étendant les mains pour l'empêcher de se mettre ;• genoux devant lui. Cependant le vieillard s'agenouilla, ou plutôt se prosterna; il imprima ses lèvres sur les pieds du jeune homme, qui regardait au ciel ; il y pressa son front et ses cheveux blancs; et enfin il laissa échapper un soupir, un seul, mais qui retentit dans tous les cœurs, et que je ne me rappelle jamais sans me sentir pâlir, comme je vis en ce moment pâlir son fils. Et ce fils était le second que cet Abraham sacrifié donnait ainsi à Dieu, et il ne lui en restait point d'autre...
On aida le vieillard à se relever. 11 baisa encore les pieds des deux missionnaires qui suivaient son cher à enfant, et il revint à sa place. Le chœur, un moment interrompu, chantait : Laudate^ pueri, Dominum.
DE LA NOBLESSB. ^^7
IJ
»E8 NOBLII;
Ën compagnie du comte Albéric, j'ai fait le pèlerinage de Bourbilly pour honorer sainte Jeanne-Françoise, en son vivant baronne de Chantai, et rendre quelque hommage à dame Marie de Rabutin^Chantal, marquise de Sévigné.
Nous venions d'Époisses, oh cette baronne et cette marquise avaient été fort amies. Nous suivions leSerain, très-aimable rivière bordée de rochers et de fleurs, par un chemin que la baronne et la marquise ont parcouru maintes fois.
A Époisses on garde un portrait de la Baronne, donné par elle-même, et une belle collection autographe de lettres de la Marquise, adressées au seigneur du lieu. On garde aussi des lettres du grand Condé, et j'ai vu la chambre qu'il habita.
Époisses, douce et noble demeure ! Elle a des rem-
228 »E LA NOBLESSR.
parts trac(^s par Vauban, la croix couronne la porle d'entrée, des fleurs nouvelles grimpent le long des vieux murs. Non loin est Vézelay, plein du souvenir de saint Bernard ; non loin, la Pierre- qui-vire^ dans les bois du Morvan.
A la Pierre-qui-vire, il y a quelques années, du temps de Louis-Philippe, vint un pauvre prêtre, qui avait été un pauvre enfant du pauvre peuple. On le nommait Muard. 11 mourut dans ce désert, entouré d'uno douzaine de compagnons, dénués de tout comme lui.
Ils s'étaient faits moines, ils avaient pris une règle de fer, s'imposant toutes sortes d'austérités et de privations pour obtenir de Dieu qu'il mît en eux son amour et sa miséricorde, et qu'ensuite ils allassent convertir les pécheurs.
Et voici que sur la tombe du pauvre Muard ses compagnons, devenus plus nombreux, élèvent un monastère de granit ; et le désert chante les hymnes saints, et la pierre-qui-vire, monument des Druides, est devenue le trône de la Vierge et la chaire retentissante de la vérité de Dieu.
Nous causions de ces choses quand nous arrivâmes aux environs de Bourbilly. Que de fois la baronne de Rabutin-Chantal, à cheval par les plus mauvais temps, battit les bois et les champs d^ ce canton ! Elle allait à la recherche des âmei*
Aux arçons de sa selle pendaient deux sacoches : dans Tune son livre d'Heures, dans Tautre des onguents. Tout en chevauchant elle priait Dieu, elle relisait quelque lettre de monsieur Tévêque de Genève, elle chantait des cantiques.
Partout oh elle savait un malade, elle s'arrêtait et le pansait de ses nobles mains. Elle allait aux enfants et aux bergers dans les champs ; elle leur enseignait à aimer Dieu. Toute cette terre a été bénie.
L'état présent est triste. Pourtant ne perdons pas Tespérance. Les serviteurs de Dieu n'ont pas travaillé pour un jour. Après la moisson enlevée il reste des germes ; ces germes fructifieront. Dieu se souvient de saint Bernard et de sainte Jeanne-Françoise.
Il a envoyé le Père Muard pour reprendre les enfants égarés des enfants de Bernard qui ont été à la croisade, et des enfants de Jeanne-Françoise qui ont rempli les cloîtres de la Visitation. Cette noblesse déchue sera réhabilitée et rétablie.
Nous voyons des conversions que rien n'explique. Souvent la grâce a travaillé très-lentement. On suit les étapes de l'âme vers la vérité ; mais il y a toujours un point de départ qu'on ne peut saisir, un moment soudain de la grâce avant lequel on ne trouve rien.
La grâce est gratuite, je le sais ; et cependant quel-
230 DE LA MOBLKSSK.
que chose encore après le ba[>lênie appelle el sollicite la grâce. Quelle esl cette chose insaisissable et foi le. et souvent invincible? Je vous dirai une pensée qui m'est venue souvent.
La grâce de Dieu suit les familles. Si les familles tombent de la foi, Dieu les relève par sa miséricorde, en mémoire de quelque trait de bon cœur.
Ce trait que Dieu veut récompenser éternellement, personne souvent ne Ta connu que lui seul, ou lui seul s'en souvient ; mais il a juré de oe pas l'oublier.
Après qu'il a couronné dans le ciel ceux qui l'ont servi, il leur accorde une seconde récompense : il ne permet pas que la foi péris&e dans leur postérité.
Partout où je vois la foi se perpétuer, partout où je la vois renaître, je reconnais le sang des croisés; et les croisés sont les fils des martyrs.
Jetions que toute famille chrétienne adonné un soldat et un martyr à Jésus-Christ, et se perpétue pour donner à Jésus-Christ des soldats et des martyrs.
Les chrétiens qui soutiendront le dernier combat seront les fils directs des premiers martyrs. La même foi combattra, le même sang coulera,
Ge sang répandu pour le Ghriit dès Torigine, et qui
coulera toujours par Teffet ou par le désir, — vraie noblesse du genre humain, sang vraiment illustre 1
Là Dieu prend les hommes dont il veut se servir. Il les appelle, et ils disent : « Me voici ! » Gomme il a appelé les étoiles, et elles sont apparues de Tobscurité du néant.
Ce sang, Jésus le ravive épuisé, il le régénère corrompu; la veine tarie se remplit de nouveau. Jésus ne veut pas que la foi meure à jamais dans la postérité de ceux qui l'ont servi.
Ainsi la foi renaîtra des ravages de Thérésie, comme elle a survécu aux efforts des bourreaux et s'est même multipliée sous leurs coups.
Les nations hérétiques, si longtemps stériles, commencent à ne l'être plus. Dieu se souvient de ses serviteurs qui lui ont offert leur sang.
Il ne permettra pas que la race en soit éteinte. Après des siècles de sommeil, le sang des serviteurs et des martyrs de Dieu se réveillera, sera fécond.
Lorsque l'enfer, rassemblant ses forces pour une dernière victoire, aura frappé son dernier coup et anéanti la noblesse du genre humain.
Alors Dieu ne verra plus rien sur la terre qui seiV
digne de ses regards. Sur le crime suprême il laissera tomber le suprême châlimenl.
Et la noblesse du Christ, rangée autour de son Roi, remplira ses étemelles fonctions dans la cour céleste; et Jésus, regardant son Père, lui dira : « Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés. •
8UITC.
« Ah! dit le comte Albérîc, il y manquera heancoup de maîtres des cérémonies, beaucoup de chambellans, beaucoup de courtisans que nous avons vus sur la terre, revêtus de blasons fastueux et même authentiques.
« Par contre, il s'y trouvera quantité de gens de rien, des paysans en grand nombre, du bas peuple et jusqu'à des bourgeois de petite ville; mais, de ces derniers, peu de ce temps-ci! Cependant il y en aura.
t J'estime fort les parchemins, et j'ai soin des miens. le ne suis pas fâché d'avoir eu des pères aux croisades
des oncles abbés et baillis de Malte, des tantes religieuses.
€ Ce que jN vois de plus utile, c*est ce que tout homme sage y a vu, je pense, de plus utile en tout temps. Cela ne me vaut ni entrée dans les carrosses de la cour, ni pairie, ni mairie, — et tout au contraire !
« Ma femme n'a point le tabouret, mon fils est cavalier et non chevalier. Pour obtenir sa sous-lieutenance il n'a produit d'autres parchemins que ses diplômes. Il est bachelier de Sorbonne et de Saint-Cyr.
« Parce que j'ai reçu ma maison et ma terre de mes
ancf^tres, qui ont servi le pays, je n'en possède que la moitié, la Nation ayant trouvé juste de s'approprier Tautre, à l'époque de notre affranchissement ;
« Mais il me reste le devoir de garder pur le nom que m'a transmis une longue suite d'honnêtes gens, d'être chrétien, de donner toujours quelque chose à Dieu et à la patrie. Je fais cas de cela !
« C'est un frein, souvent une gêne, parfois une sorte d'incapacité civile; c'est un titre à d'absurdes jalousies ; mais c'est un engagement à l'honneur, un rempart contre beaucoup de bassesses.
« Les nobles avaient l'obligation plus spéciale du dévouement; véritables coadjuteurs de l'Église pour la
!>:i; DE LA nOBLBSSB.'
conduiU; du peuple et le soin des pauvres. Un gentilhomme dans sa terre était plus utile qu'un instituteur.
«Je sais ce qu'on dit des mauvais seigneurs. Ilsavaien tort d'être mauvais ; mais on se tait des bons, qui étaient plus nombreux ; la preuve en est qu'ils ont duré longtemps. Il y aurait aussi fort à dire sur les instituteurs.
t D'ailleurs le noble n'empêchait pas l'instituteur. Là où restent des souvenirs, consultez-les. Presque partout le château a bâti l'église, fondé ou soutenu Técole. C'est ce qui se fait encore.
t L'institution est tombée. Il y a en de sa faute, cela est certain. L'autorité ne tombe que pour avoir oublié sa mission. Elle tombe néanmoins pour le châtiment de ceux qui la renversent.
« Combien de pauvres gens écrasé» par la chute de l'aristocratie, étouffés sous ses débris, ruinés de sa ruine! Combien nos innocents créneaux ont, en croulant, abîmé et détruit de chaumières !
« Un de mes amis a vu dans son village les fils de ceux qui avaient démoli le château de son père, à l'ombre duquel les démolisseurs eux-mêmes avaient doucement j vécu.
tEn guenilles sous l'ardeur du soleil, vieux et malade, Tun brisait quelques derniers débris pour empierrer la
route. Sur cette route, un autre, traînant ses souliers percés, conduisait une charrette.
« Un troisième demandait l'aumône. Un quatrième, qui faisait faire ces travaux, riche et dur, méchant ei haï, les inspectait, Tinjure à la bouche, le bâton dans la main...
« La noblesse était une bonne institution.
« Je la continue en volontaire. L'un de mes fils est soldat; s'il plaît à Dieu, l'autre sera prêtre. Je désire que mes petits-fils ne soient pas tentés de certaines fortunes et de certains emplois.
« Et quand mon nom devra finir, si j'avais le choix, je voudrais que ce fût sur un champ de bataille, pour une cause juste, ou dans un cloître, ou à la charrue.
a Tels sont mes sentiments. Je n'ai jamais observé qu'ils m'empêchassent d'aimer et d'honorer parfaitement, j'ose même dire d'envier quelquefois beaucoup de gens sans généalogie.
« Des gens qui me semblent être de la race du berger David, lequel s'est donné des lettres de noblesse sans égales, disent : < Il est écrit de moi, au commencement t du livre, que je ferai la volonté de Dieu. »
c La noblesse s'acquérait par le service, et son objet
était de servir. Nul donc n'est plus noble que celui qui, désigné de Dieu pour servir Dieu, accepte cette mission et la remplit fidèlement.
« Je suis venu pour servir, » dit dans sa parole éternelle Celui qui voulut être appelé le Fils de rhomme, et qui est en même temps l'aîné de la race humaine et le Fils unique de Dieu.
t Le Vicaire de Jésus-Christ, la source de toute autorité en ce monde, le seul véritable chef de toute noblesse et de toute chevalerie, le chef du peuple d'acquisition, le Roi-père de la famille sacrée ;
« Celui dont le front porte une triple couronne et dont la main lie et délie, quel nom se donne-t-il lui-même? Il est le serviteur des serviteurs de Dieu.
« On dit que la Révolution a établi parmi nous l'égalité. Cela est vrai, en ce sens qu'elle nous a tous appelés au service. Jésus-Christ avait fait cette grâce au monde depuis quelque temps déjà.
« Mais il y a service et service, il y a manière et manière de servir. On a beau avoir décrété l'égalité, beaucoup jouissent des droits et même des honneur* publics, et ne sont toujours que des vilains, m
BBS YILAlICt.
tiERTES, le comte avait raison ; îl y a des situations de vilain, et des besognes de vilain, et des façons de besogner vilaines! Et le « préjugé » ne résiste à toutes les lois que parce qu'il est sage.
Je vois une tare sur toutes les professions qui s'appliquent au service direct et personnel de Thomme ; nonseulement celles qui servent ses vices, mais celles même qui servent ses besoins, quelque utiles ou relevées qu'elles soient.
L'homme a une si haute et si fière idée de lui-même, qu'il ne peut pas estimer les classes et les professions serviles. Il ne fait que des exceptions pour les individus, et ne les fait que jusqu'à un certain point.
On peut estimer les individus voués à ces œuvres basses, mais ils ne sont pas dans la condition d'estime où l'on tient l'ouvrier, surtout l'ouvrier des chtmpi.
Je suis porté à croire que le citoyen ouvrier qui siégea dans le gouverncimonl de i848, n'aurait pas eu cet honneur s'il avait été tailleur ou cordonnier.
Quelle raison à cela, sinon que le cordonnier est aa service des pieds et le tailleur au service du corps ?
Le public donne à un chanteur plus d'argent qu'à un maréchal de France. Si le chanteur le nnieux payé devient maire de village, on se moque ; s'il s'offre pour député, on siffle.
Considérez tous les métiers de mauvais renom : ou ils favorisent les mauvaises mœurs, ou ils attachent l'artisan au service direct de l'homme, et c'est là qu'abondent les ennemis de la société.
Quelque mauvaise odeur accompagne encore la considération légitime qui entoure le médecin, le professeur, l'avocat. Dites ce que sentent l'infirmier, le surveillant de classe, le recors.
Chose étonnante ! l'homme a plus d'estime pour le soldat, dont l'office est de tuer, que pour le médecin^ dont l'office est de guérir. En vain l'apothicaire a quitté son arrière-boutique; sous le nom de pharmacien il est encore ridicule.
L'huissier et l'homme de police demeurent odieux; le douanier et le gendarme jouiâsent d'un certain respect.
parce qu'ils portent Thabit militaire ; les brigands, les contrebandiers, les braconniers sont poétiques.
LES SOURCBS Dl LA NOBLESSE.
Allez au fond de ces opinions insensées, vous trouverez la fierté de la nature humaine : l'homme sent qu'il est fait pour servir Dieu et les hommes, mais non pas pour servir l'individu.
Changeant en apparence la nature humaine, en réalité répondant à ses plus hauts instincts, le Christianisme a pu ennoblir même le servage personnel; mais il a ôté le gain et ajouté l'amour.
Qu'est-ce que le sacerdoce catholique tout entier? Un corps d'esclaves attachés au service direct de Thomme, mais attachés par l'amour. Dans l'homme ils voient Dieu même. Rien n'est si noble sur la terre.
Le même honneur relève, transfigure tout fidèle qui, se souvenant qu'il est prêtre, fait fonction de prêtre en faisant œuvre de charité, en rendant à l'homme n'importe quel service pour V amour de Dieu.
fiO DB LA IfOBLESSB.
Qu*iin médecin se donne graluilemeni aux pauvres, qu'un valet serve sans gages son maître ruiné : plus ils rempliront d'offices bas et répugnants, plus leur conduite sera noble et leur acquerra d'honneur.
Dieu fait des nobles à volonté et personne ne conteste Où sa grâce est reçue, il n'y a plus de vilains, ni de fonctions vilaines. Il appelle l'exacteur Matthieu, il est noble: le publicain Zachée, il est noble. Le premier courtisan que le Roi emmène au ciel, c'est un larron qu'il prend sur le gibet.
Mais Matthieu, sitôt appelé, abandonne le bureau : Zachée, sachant que le Seigneur va venir, purifie sa maison. Il répare les torts qu'il a faits, il donne aux pauvres la moitié de son bien. 0 Zachée! je ne suis pas en peine de ce que tu feras du reste !
Le larron surpasse encore Texacteur et le publicain. Pour l'apprécier, rappelez-vous le sénateur Pilate; écoutez cet autre vilain, le larron blasphémateur, qui insulte à l'innocent.
L'impiété est canaille *. Grande parole, vraie depuis longtemps ! Avec Pilate qui livre l'innocent, avecCaïphe, avec Hérode, avec le soldat du prétoire, avec la foule ingrate, avec le larron blasphémateur, l'impiété est canaille.
Regardez Timpie, tout impie : yous trouverei toujours ' Joseph de Maistre.
m LA NOBLESSE. 24i
un de ces types de lâcheté, de cruauté basse, de fourberie, de mensonge, de brutale insolence, Pilate, Hérode, Gaîpbe, le lépreux ingrat, le soudard servile, rimnonde larron. L'impiété est canaille !
Donc la piété est noble. — Certain jeune penseur, catholique un peu pâli par Tatmosphère des bureaux, crut avoir remarqué que les impies sont gens de belleslettres et de grands talents.
Il avait la bonté de s'en inquiéter, — et il disait mélancoliquement : ff Hélas ! hélas !
c Hélas! Varistocratie des intelligences s'éloigne de nous! 0 0 jeune homme! que cette parole est triste! Mais par bonheur un évoque l'écoutait.
t Quant à ce point, dit Tévêque, cessez de gémir. Tout homme qui n'a pas essuyé de son front l'eau du baptême appartient à l'aristocratie des intelligences. C'est une grande chose d'avoir été baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
« C'est une grande chose de savoir quel Dieu a créé le monde, quel Dieu a racheté le monde, quel Dieu jugera le monde ; de savoir comment le monde a été créé, comment il a été racheté, comment il sera jugé.
« L'aristocratie des yeux se compose des yeux qui •eçoivent le jour ; l'aristocratie des intelligences se compose des intelligences qui reçoivent la vérité.
S4Î DK LA NOBLESSE.
« Le baptême nous fait ce don; nulle autre op»^nition ne le fait k d'autres. Nous seuls l'avons reçu, nous seuls pouvons le garder, nous seuls savons le communif|uor. et il n'en est point de plus grand. Tous les jours, quoi qu'on fasse, le baptême appelle dans nos rangs l'aristocratie des intelligences.
« Si donc vous n'avez pas d'autre sujet d'ennui, vivez en paix J'ai regardé aussi le spectacle du monde, je lis ce que Ton imprime de plus illustre. Ce n'est pas Varistocratie des intelligences qui s'éloigne de nous. »
Ainsi parla TÈvêque pour rassurer ce catholique de bureau. Ce que TÉvêque disait des esprits, je le dirai des cœurs et des âmes. Tout homme qui n'a pas essuyé de son front l'eau du baptême appartient à l'aristocratie des âmes et des cœurs.
L'Église est une mère qui anoblit tous ses enfants. Elle leur donne pour illustre apanage une vaillante aptitude au dévouement, au courage, au sacrifice, à tout ce qui est noble. Ceux-là seulement sont vilains qui dérogent.
Ils ne dérogent que par le mauvais usage de ce plus ancien caractère de noblesse dont Dieu a fait l'apanage exclusif de l'homme, le libre arbitre. Mais il n'y a point de condition humalae qui contraigne l'enfant da l'Eglise à déroger.
Il peut garder sa noblesse, il peut la faire resplendir dans les négoces, dans les asservissements, dans les fonctions les plus humbles, les plus rabaissées et les plus méprisées, pourvu seulement qu'elles soient légitimes.
Théodote, le cabaretier d'Ancyre, tout en vendant son vm, devenait digne du martyre le plus glorieux. Sainte Zita était domestique d'un bourgeois de Lucques.
L'Église sacre hardiment ses nobles; elle les accepte d'où Jésus les envoie, elle constate leur noblesse, et le monde s'incline. Elle prend le comédien Genest sur ses tréteaux, elle reçoit la courtisane Affra sortant de son mauvais lieo.
»RIYILBGES DB NOBLESSE.
1 EL est le caractère divin de cette noblesse divine, et si profondément le baptême l'incruste en nous qu'il faut un effort quasi surhumain pour la perdre; et celui qui l'a perdue peut toujours se réhabiliter.
Par l'humble aveu de sa faute, le noble tombé fait
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couler sur lui le sang inis(';ri(:ordieux de Jésus, et ce baf»tome réitéré le relève sans cesse de la déchéance et J même de la forfaiture. Incomparable privilège de la noblesse chrétienne l
Ce nouveau baptême non-seulement lui rend la pureté du premier, mais en augmente la force. L'âmo ainsi retrempée se sent plus grande et plus vigoureuse. Sa grandeur et sa vigueur, c'est l'amour.
Voyez l'amour des saints, types de noblesse chrétienne. De quelle ardeur ils vont vers Dieu! comme ils font tout pour lui! comme ils lui donnent tout! comme ils courent le monde pour répandre à ses pieds leurs parfums, leur» * baisers, leurs larmes !
Voyez le mépris qu'ils font des choses du monde ! comme aucune douceur ne les lie ! comme aucun obstacle ne les empêche ! Pour se rendre au cloître notre Jeanne-Françoise passe sur le corps de ses enfants ; - François de Paule, voyageur de Dieu, trouvant la mer devant lui, étend son manteau et franchit la mer.
Ils s'enferment dans les prisons, ils s'enfoncent dans les déserts. Partout où ils ont éprouvé que Dieu leur parle, là ils vont, là ils veulent rester. Que leur importe d'y souffrir? Mais plutôt ils cherchent et chérissent des souffrances qui leur apportent Dieu. Ou souffrir ou mourir.
Thomas de Jésus, captif chez les Maures, ne veut point
recouvrer sa liberté. Du prix de sa rançon il rachète d'autres captifs, et il reste dans ses chaînes, où Jésus est avec lui.
Voilà les chefs de la noblesse chrétienne, qui l'animent aux grands devoirs par leur exemple, qui l'assistent par leur secours surhumain. Nous pouvons les invoquerions, et l'Église nous donne au baptême un suzerain qui nous doit plus spécialement aide et protection.
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