‹ Ça et làChapitre 16 sur 46 · LA BAR0Î1WE · texte numérisé non relu

LA BAR0Î1WE

Que vous êtes dure ! EIlo ne reprit point îes affaires ; elle alla se cloîtrer, après avoir dit plusieui.s belles choses qui touchèrent le comte, et qui enfin l'oûi converti.

Ul MARQUISE.

Ma chère, vou» me faites un roman-feuilleton.

LA BARONIfE.

Un roman historique, ma chère. Vous verrez si le héros ne prend pas la soutane au dernier chapitre. Je suis curieuse de Tentendve prêcher. On assure qu'il s'essaye déjà et que même il est un peu ridicule.

LA MARQUISE

J'ai encore peine à croire cela. Le comte a toujours passé pour homme d'esprit.

LA BARONNE

Avouez pourtant qu'il fait une étrange escapade. Donner dans la piété à son âge, lorsque la fortune l'avait mis sur un si beau chemin, et si facile! Il y a des pr^sitions dans l'Eglise; mais, devînt-il évêque en csT'ninal, tout cela ne vaut pas une ambassade, ni même un^ place au Conseil d'État. Je ne dis rien du reste.

LA MARQUISE

Quel reste?

UHE SAMARITAINB. 375

LA BARONNE

Comment! quel reste? Mais le monde, la liberté, la vie, tout. Un homme dans TÉglise, c'est une femme au couvent. Le voilà claquemuré, c'est fini. Vous n'en frissonnez pas?

LA MARQUISE

Ce goût me semble triste; néanmoins je vois (ju'il vient à quelques personnes. Il faut croire que la chose a aussi ses charmes. Le monde est si mal arrangé, on s'y ennuie tantl

U BARONNE

Taisez-vous donc, ma chère. Est-il possible de s'ennuyer dans le monde? Quand j'entends dire cela, il me semble qu'on parle de quelque épidémie affreuse, et je crains d'être prise. Véritablement, étes-vous quelquefois triste ?

u MARQUISE

Et vous, ma belle, véritablement, ne Tètes-vous jamais ?

LA BARONNE

Jamais ! Je n'appelle pas tristesse de petites fatigues qui me paraissent inséparables de l'existence et qui ne me lassent nullement de vivre. Ah ! si la destinée avait fait pour moi ce qu'elle a fait pour vous!

LA MARQUISE

Voilà un soupir. Pourtant vous êtes riche, vous êtes

jeune, vous êtes belle : que demandei-Toui à la destinée?

U BARONriK.

Rien ; à Dieu ne plaise ! Mais, en vous donnant tout ce que j'ai, la destinée, mettant le comble h ses caresses, vous a ôté quoique chose : nn mari. N'importe, la vie est bonne, et ce pauvre comte me fait gi and'pitié. Voilà qu'il n'a plus le droit de nous plaire.

LA MARQUISI.

Y tenait-il beaucoup?

LA BARONNE

En ce qui me concerne, non. Je ne perds point à sa faillite; je n'avais rien de placé par là. Mais, comme femme, je suis sensible à l'affront qu'il nous fait.

LA MARQUISE

Quelle comédie avez-vous entendue hier? Je ne vous comprends plus.

LA RARONNE.

Ah! vous me trouvez du style? Eh bien, je croyais parler tout uniment.

LA MARQmSE.

J'arrive de la campagne ; mettez-vous à ma portée.

LA BAllOiN^E.

Je traduis. Je prétends que le comte nous outrage en donnant à croire qu'il a trouvé quelque chose de plus

aimable que nous et de plus digne d'amour. Car, enfin, un homme qui se convertit, qu'est-ce que cela veut diro?

LA MARQUIS

Apprenez-le moi.

LA BARONNE

Gela veut dire : « Madame la marquise, madame la baronne, parez-vous pour d'autres ; ayez pour d'autres de beaux yeux, des sourires, des migraines, des caprices. Tout cela ne me charme plus, ne me désole plus; je n'ai que faire d'y penser ; il y a désormais quelque chose qui m'occupe davantage. Serviteur à vos beautés. » Il fait la révérence, il s'en va. C'est impertinent.

LA MARQUISE

Ne connaissez-vous que les dévots qui fassent aux femmes ces injustices? Les affaires, la politique, les chevaux, et jusqu'aux danseuses, finissent par séduire ks plus constants : ils font la révérence, ils s'en vont.

LA BARONNE

Non ! Les affaires, la politique, les chevaux ne sont que des modes pour attirer notre attention, ou des Californies que Ton sonde et que Ton remue afin de grossir notre liste civile. Nous sommes au fond de tout cela. Je voudrais savoir quel orateur est jamais descendu de la tribune sans songer à nos compliments ! Quant aux galanteries, c'est une façon de coquetterie grossière :

278 UNE SAMARITAINI.

telle ou telle feainie peut s'en plaindre ; l'espace n'est pas trahie. La chose en soi a si peu d'ioiportance (|ue nous la pardonnons volontiers. D'ailleurs on peut se venger. Mais contre la dévotion, je parle d'une vraie dévotion, franche et drue, point de lutte, point de vengeance : nous ne pouvons rien, nous ne sommes rien.

Là MABftOlSE.

Bah!

Ma chère amie, vons avez un air de tète tout vainqueur; mais vous ne connaissez point cela comme moi. Vous êtes calviniste?

LA MARQUISE

Pas du tout. Je suis catholique... tiède. J'ai été baptisée à Saint-Sulpice et mariée à la chapelle du Luxembourg.

LA BAROIflIB.

Vous n'avez pas reçu, comme moi, une éducation religieuse. Votre père était un illustre savant qui ne vous a point fait pâlir sur le catéchisme de persévérance. Son vieux compagnon, votre mari, grand philosophe...

LA MARQUISl.

Écartons ce souvenir.

LA BARONNE

Moi, j'ai été élevée au couvent, et jusqu'à dix- huit ans

VIVE SAMARITAINB. 279

j'ai vécu parmi les saints, chez une tante acharnée aux bonnes œuvres. Vous n'imaginez pas quels sont ces gens-là. Une insensibilité extravagante ! Ils ne tue voyaient pas. Il n'a pas tenu à eux que je ne me crusse un petit monstre de laideur et de stupidité. Mon mari est le premier qui m'ait dit quelque chose d'un peu vivant. J'ai une cousine dominicaine ; une autre, de mon âge, est à son cinquième enfant: la plus belle personne du monde, et dont on n'a jamais vu les épaules. On nous menait à la messe tous les jours.

LA MARQUISE

Tous les jours ?

U BARONNB.

Et au sermon tant qu'il y en avait. Point de spectacles, point de soirées, point de lectures. Lamartine, corrupteur; Walter Scott, dangereux...

LA MARQUISE

Comment donc viviez-vous?

LA BARONNE

On me faisait croire que je vivais. Il faut être juste; sans mon mari j'en serais encore là pourtant ! Qu'il me parut aimable, ce cher baron, lorsqu'il déchira tant de voiles épaissis sur mes yeux! Ce fut une éducation prompte.

LA MARQUISE

Ne dites-voQs pas qu'il se plaint d'avoir trop réussi ?

U BAROnrtE.

Il n'est point parfait. Après m'avoir ouyert la porte il aurait voulu qun je demeurasse en cage. Nous avons argumenté là-dessus. C/est égîil, je lui dois d'être bien débrouillée, et ma reconnaissance est stable comme son bienfait. Mais écoutez ceci. Quelques habitués do ma tante, gens d'ailleurs distingués et point gauches, me venaient voir. Au milieu de ma baronnie je fus choquée de leur indépendance. Je voulus rompre cette glace, et qu'ils se missent à brûler comme les amis du baron. Peine perdue!

LA MARQUISE

Vous m'étonnez... sans flatterie.

Qu'est-ce qui vous étonne ? Que j'aie youIu leur tourner la tête?

LA MARQUISE

Non; qu'elle n'ait point tourné.

LA BARONNE

C'est la vérité pure. Parfois cela commençait assez bien; mais aucune suite. Je perdais en un jour le terrain gagné laborieusement en plusieurs semaines. J'avais laissé un certain regard, un air penché, un front rêveur; je retrouvais quelques jours après, souvent le lendemain, une roche, un Polyeucte... On s'était confessé. D'autres, qui donnaient plus d'espérances, ne revenaient point. Enfin le carême arriva : ce fut une rafle ; tous disparurent.

ORS SAMARITAINB. 181

LA MARQUISE

Vous riei.

LA BARONNE

Je ne ris pas. Je suis encore indignée quand j'y pense. S'il faut vous l'avouer, je m'étais promis d'en enchaîner un, au moins. Je le voulais à mes pieds, à genoux. J'étais curieuse de triompher du confesseur et de savoir comment ces gens-là disent : Madame, je vous aime! eux qui n'en font pas leur métier. Car nos lions de par ici sont jolis, mais point inventifs, et ils copient toujours un peu le premier en vogue. Songez donc à l'émotion, à la pâleur, à la bêtise d'un homme que la crainte même de l'enfer ne retient pas de laisser parler son cœur.

LA MARQUISE

Chère amie, cela doit être dangereux,

LA BAROiNNE.

Peut-être... Je n'avais pas beaucoup réfléchi. Avouez que cela aussi doit être bien amusant. Enfin je voulais voir... et je n'ai point vu.

LA MARQUISI.

Quoi! pas un! bien vrai?

LA BARONNE

Vous voulez mon secret; je vous le dirai. Je les croyais tous partis, lorsqu'un soir, — je chantais, — un énoime soupir et deux yeux timides, mais pourtant animés d'une flamme sans pareille, attirèrent mon attention et

283 Vrfg SAMARlTAIItR

ranimeront mon courage. CVîlail un simple bachelier, mon cousin très-éloigné, et l'un des aides de camp les plus occupés de ma tante. Je le savais si perdu do sermons, de visites aux pauvres, de congrégations, de Raviguan, deLacordaire, de tout, et je le voyais si peu, que je ne l'eusse jamais soupçonné de pouvoir pousser de tels soupirs ni ouvrir de tels yeux. Je le fais causer, et je trouve les commencements d'une passion africaine. Le pauvre enfant! il me disait mille choses qu'il ne voulait pas dire et mille autres qu'il croyait taire. IL avait de l'esprit, le cœur noble. Le baron, tout eu cherchant à faire son éducation, comme il venait d'achever la mienne, l'aimait tendrement.

U MARQUISB.

Vous m'effrayez.

LA BARONNE

Ah! n'ayez pas peur! Le cousin voulait combattre sa passion; mais, malgré des résistances qni me divertissaient et qui m'attendrissaient, il se laissait subjuguer. Pour me voir il négligeait les commissions de ma tante ; il venait au théâtre, chose extrême! Caché dans un coin, il me regardait tout à son aise. Je sentais que ses yeux étaient là. Un jour on parlait d'une représentation où nous avions assisté la veille : ni lui ni moi n'avions entendu un mot de la pièce, ni seulement vu les acteurs.

LÀ MARQUISB.

Oh! oh!

OlIB SAMARITAinB. 283

LA BARONNE

Attendez. Mon mari lui dit : « Cousin, tu e» amoureux ! » Il s'empourpra et nia de toutes ses forces. Mon mari continue : « Cousin , faux témoignage ne diras ! » Cousin se tut; mais celte parole avait porté. Le lendemain je le vis arriver. Rien qu'à son air je devinai d'où il venait et qu'il avait fait ses malles. « Ma cousine, me dit-il, je vous aime. — Je le sais, répondis-je, sans trop calculer ma réponse; et moi aussi je vous aime. » 11 ne broncha pas. ^< Cet amour, reprit-il, offense Dieu ; j'ai voulu que vous le sachiez de moi avant d'aller m'en punir. — Quoi ! m'écnai-je épouvantée, voulez-vous vous tuer? — Ce serait un autre crime, dit ce fanatique ; mais j'espère bien mourir, o Et il me laisse.

LA MAKQUISB.

C'est une tragédie. Est-il mort ?

LA BARONNE

Bah ! Il est marguillier en Bretagne et père de deux garçons. Il m'a présenté sa femme. Que vous dirai-je? Tl a bien osé me sermonner indirectement en faveur du baron !

LA MARQUISE

Merci de votre aimable histoire, ma chère.

Aimable vous-même ! Je me suis vue sur le point de Taimer tout de bon, ce pieux cousin, et en somme j'ai été... esquivée. Voilà ce que vous trouvez aimable? Si

tout le monde ressemblait k ces dévols, le •'irl des femmes prendrait de» teintes lugubres. Sérieusement, à quoi devons-nous de n'ôtn; pas tout à fait <!sclaves, d'exercer un peu d'autorité, d'avoir un peu de liberté? Rétléchissez : vous verrez que nous tenons tout de ce qu'on appelle la coquetterie. S'il n'y avait pas cette émulation de nous plaire et cet espoir enraciné d'y parvenir, il nous faudrait revendiquer nos droits les armes à la main, en grand danger d'être battues.

LA MARQUISE

Mais aussi tout changerait de face : nous regagnerions à la maison ce que nous perdrions dans le monde ; nos maris seraient la vertu même.

LA BARONNE

Grande question! Il s'agit de savoir si la vertu est toujours un charme. Grande, grande question!

LA MARÛ13ISB.

Tant de gens le disent !

La baronne.

Si peu de gens le prouvent!

la mahquise.

Qu'est-ce que c'est que votre cousine, femme de votrt cousin ?

LA BARONNE

Vingi-deux ans, une taille de déesse, une voix de cinquante mill« francs, des cheveux de comète, des cha-

peaux de la bonne faiseuse de Quimper. Cette infortunée, qui serait admirée de tout Paris, grignote la vie dans une lande aux environs de Concarneau, sans jamais rien voir, sans être jamais vue. Elle compte avec les fermiers, veille à faire rentrer le foin en grange, et lit le Traité de la perfection chrétienne,

LA MARQUISE

Mais se plaint-elle?

LA BARONNE

Voilà le comble : elle se croit heureuse, et son unique souci est de savoir comment elle élèvera ses garçons. Elle a des idées sur l'éducation des hommes. Je vous donne en mille à deviner ce qui l'occupait : elle voulait absolument savoir si M. de Monialembert obtiendrait la liberté d'enseignement. Elle disait là-dessus des choses de l'autre monde, to'alement incompréhensibles, que son traître de mari écoutait d'un air charmé. Enfin, enfin, croirez-vous qu'ils ont passé un mois à Paris sans aller à l'Opéra seulement une fois!

LA MARQUISB.

Quelle étrange existence !

LA BARONNE

Ce sont des mœurs barbares. Ignorer ou s'ennuyer, f mettre au monde un enfant tous les dix-huit mois, oilà ce qu'on appelle vivre chrétiennement. (Kotre Florence

286 UNE SAMARITAinS.

FLORENCE

Monsieur le comte est là et demande si madame la marquise reçoit.

LA BARONNE

L'heureuse rencontre! Recevez-le, ma chère, et livrezle-moi.

LA MARQCISB

Serait-il aussi votre cousin?

LA BARONNE

Ils sont tous frères, par conséquent tous mes cousins. Je déteste l'espèce entière.

LA MARQUISE, i part.

Après tout, je ne risque plus rien, (a Florence.) Faites entrer.

LA BARONNE

Comte, vous venez à propos. Je parlais de voui.

LE COMTE

Ah ! madame, qu'ai-je donc fait ?

LA BARONNE

Bien obligée ! Vous pensez que je vous déchirais. Point du tout, monsieur, et je disais, au contraire, comment, vous ayant vu tout à l'heure à Saint-Roch, vous m'avez édifiée.

LE COMTE

Édifiée ! Décidément, madame, j'aurais dû arriver pins tôt.

CNE SAMARITAINE. 287

Décidément, comte, vous me soupçonnez de médisance. Non; je ne péchais que par curiosité. Je l'avoue, je m'épuisais à deviner ce que vous alliez faire à Sainl- Roch.

LE COMTE

Je suis prêt à vous le dire, madame ; mais franchement, cela ne vaut pas la peine d'être répété.

LA BARONNE

Dites toujours. On verra.

LE COMTE

Eh bien ! j*allais prier Dieu.

LA BARONNE

Bon ! Tous, matin et soir, nous prions ; mais une prière en plein midi, en pleine église, c'est moins ordi naire, elje me suis lancée dans les conjectures. J'en ai fait mille. Je me suis dit : Le comte prépare un grand coup. Me suis-je trompée?

LE COMTE

Non. Je me prépare à quelque chose de grave, en effet.

LA BARONNE

Voyez-vous, marquise I Ah ! la belle chose que Tindiscrétion! Car vous n'ignorez pas, comte, que vous êtes une énigme. 11 fera ceci, il fera cela. Quoi? Personne n'en sait rien. Et nous, gritce à mon indiscrétion, nous saurons tout, vingt-quatro heures avant les autres

288 vr*E SA MA FUT A m E.

journaux. Allons, comtn, no vous ftxécutnz pas à demi : conficz-noiis co secret ; il sora bien plac'-. Vous mniiez- VOMS? Entrez-vous dans les Ordres? Faites -voik r.u ouvrage sur la réforme des mœurs?

LE COMTE

Est-ce qu'il faut répondre sur tout cela, madame?

LA !;ARO>riE.

N'omettez rien.

LE COMTE

Je me marierai si quelqu'un pense là-dessus comme moi; j'entrerai dans les Ordres, si c'est la volonté de Dieu ; et je veux, en tous cas, essayer de vivre de telle sorte que ma vie soit un traité pratique de la réforme des mœurs.

Là marquise.

C'est donc vrai!

Quoi, madame ?

Vous êtes...

Achevez.

LE COMTg

LA MAUQUISB

LE COMTE, souriait.

LA MARQUISE

Monsieur le comte, vous ne faites rien, je le sais, que sérieusement et honorablement, et je serais désespérée de prononcer un mot qui vous blessât ; mais entin, lorsque l'on m'apprend que quelqu'un du monde, une femme et surtout un homme, se... convertit, donne dans

la... piété?., j'estime la piété pourtant!... néanmoins... comment vous le dirai-je? involontairement j'y attacha une idée de...

LE COMTE

Une idée de ridicule, n'est-ce pas, madame?

LA BARONNE

Quelque chose comme cela.

LA MARQUISE

Oh! non.

LE COMTE

Pourquoi vous en défendre ? Voyez la belle franchise de madame la baronne. Elle juge et vous devez juger comme tout le monde. Je hante les églises, je fais maigre, je songe à la mort et au jugement, je me confesse, et peut-être que j'ai dans ma poche un chapelet. Voilà di\-huit cents ans que les plus aimables dames et les plus charmants esprits de la terre attachent à cela une idée de ridicule et le disent. Je l'ai dit aussi, et vous n'êtes pas, mesdames, les premières de qui je l'entends. Que voulez-vous que j'y fasse ? Je laisse dire, et je n'en suis pas même importuné.

LA BARONNE

Il faut que ce soit vous qui l'assuriez, au moin».

LE COMTE

Vous allez me croire, madame. Je suppose qu'il y a quelque part un mari très -amoureux de sa femme...

t'JO UNE SAMARlTAini.

LA BAhOflIIE.

C'est une parabole ?

LE COMTE

J'arrive de Bretagne, et c'est un apologue traduit d breton. Ce mari donc aime sa femme uniquement, publiquement, obstinément. On vient, et on lui dit : « Vous vous rendez ridicule ; personne n'aime sa femme de cette fagon ; cela ne se fait plus ; c'est vieux, c'est tout à fait contre l'usage. » Que répond le mari?

LA BARONNE

Oui, que répond le mari ?

LE COMTB.

Il continue d'aimer sa femme. Que lai importe qu'on rie? Il aie cœur plein de respect, plein de confiance, plein d'amour. Or, si tous voulez bien n'en être point offensée, madame, je prétends qu'un homme peut remplir et enivrer son cœur d'un amour encore plus ^and, plus confiant, plus heureux que celui-là. Le ridicule alors devient facile à porter. Pour moi, je consens très-volontiers qu'on me raille, et parfois même je ris à mon tour.

LA BARONNE

De nous, peut-être ?

LE COMTE

Quelque chose comme cela. Je considère la facilité avec laquelle on s'embarque à poursuivre un autre bonheur, les peines qu'on y prend, l'obstination qu'on y

ONE SAMARITAINE. S9i

met, les sacrifices qu'il en coûte ; et cette sagesse me semble infiniment plus risible que ma folie.

LA MARQUISB.

Vous pourriez avoir raison.

LE COMTE

Plût à Dieu, madame, que vous en fussiez persuadée î

LA BARONNE, k part.

Voilà un accent de mon cousin. (Haut.) Quo dites- vous? Prenez garde, ma chère, il vous pousse au couvent, et je vous avertis que icj> ,. W terriblement longs

sous la grille.

LA MARQUISB

C'est de quoi j'aurais peur.

LA BARONNE

J'en ai goûté, moi. Quelles journées ! Rien ^ns les yeux, rien dans la tôte, rien dans le cœur.

LE COMTE

Comment! rien dans le cœur? Au couvent et dans le monde, un cœur chrétien est rempli de Dieu. A quoi sert donc de vous conter des apologues ?

LA BARONNE

Contez ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre cet amour abstrait, ni que la passion s'attache à ce que Ton ne voit pas, à ce aue l'on n'entend pas, à ce qui ne parle pas.

LE COMTE

Admirez comme les esprits dillérent : ce que j'ai pnine à m'expli({uer,moi,etce que je ne croirais pas, si \\:\r.jnple en était plus rare, c'est que l.i passion s'attache à ce que Ton voit, à cequeron entend, à ce qui parle. R(:,i^ardez de plus près, madame, nos passions à objet visible et présent ; voyez quel train elles mènent et le but qu'elles cherchent. Il me semble que nous faisons l.'i un jeu de marionnettes étonnamment désordonné et ridicule.

LA BARONNE

Un moment, monsieur le comte! Il y a passion et passion.

LE COMTE

Oui, madame; il y a Tavarice, l'orgueil, l'envie, la gourmandise, la colère, d'autres passions encore ; ce n'est pas de celles-là que je parle ; mais, par beaucoup de côtés, la grande passion, la belle passion qu'on se permet d'appeler l'amour, est sœur de toutes cel.es-là. Il existe certain catalogue où elle n'a que son rang parmi les sept péchés capitaux.

LA BARONNE

C'est trop mépriser le cœur humain.

LE COMTE

Les phalanstériens le disent ainsi; mais philosophons un peu. Connaissez-vous rien de plus drôle que deux personnages, un beau monsieur et une belle madame, attachés chacun, à part, d'une chaîne sacrée, qui se

laissent néanmoins conduire l'un vers Tautre par ce magicien qu'on appelle amour? Il me semble que je les entends : « Mets un bandeau sur nos yeux, ferme nos oreilles, déguise-nous, prends notre volonté, fais-nous mentir, rends-nous insensibles à la pitié» au devoir, aux serments, et traîne-nous où tu voudras! »

Je plains ces victimes d'une fatalité inexorable. Les oondamnez-vous ?

LE COMTE

Qu'est-ce que la fatalité, madame? Étes-vous Turque? Ces insensés, victimes si vous voulez, mais victimes lâches d'une lâche folie, certainement je les condamne. Vous aussi vous les condamne*.

LA BARONNE

Quand me prouverez-vous cela?

LE COMTE

De suite, si vous le permettez. La belle passion commence à piquer. Avant de prendre le mors aux dents, les victimes ont bien le temps d'apercevoir autour d'eux les cœurs que leur emportement va déchirer. Un mari, une femme, des enfants, une famille, des amis, tout cela vous a élevé, vous a aimé, a travaillé et souffert pour vous ; tout cela veut votre affection, a besoin de votre vertu, est jaloux de votre bonheur. Et tout cela sera sacrifié, devra pleurer, devra rougir, parce que la fantaisie est venue à M. le chevalier ou à madame la

294 DPIB SAMARITAINI.

comtesse de faire un roman!... Je laisse le crime : ne voyez que la vilenie. Cetln abdication absolue de loul courage, ce consentement à boire un philtre qui va tout à l'heure produire de tels ofTets, c'est déjà stnpide, et c'est encore trop beau quand on vient h la réalité; c'est la fiction poétique. Dans le fond, la prétendue fatalité n'est qu'une série de calculs. On manœuvre savanjment, on se pipe; le pêcheur déploie moins de ruse contre le poisson que vos victimes n'en inventent à se prendraréciproquement et à dépister le monde. On réussit. On extermine le pauvre Orgon, et on vilipende Tartufe. Mais quoi! ce charme s'altère, l'amour bâille tout comme l'hymen : on s'ennuie. Nouvelle diplomatie, ruses nouvelles pour se découdre ; et ce n'est pas qu'on veuille finir, c'est qu'on a déjà recommencé. Ils parlent de l'enivrement, du délire; je ne vois là qu'un travail de patience. Tenez, madame, en fait de passion franche, audacieuse, constante, en fait de véritable ivresse, parlez-moi des buveurs. Voilà des gens qui aiment.

LA BARONNE

Fi 1 monsieur le comte ; vous êtes horrible.

LE COMTE

Madame, j'ai fait là-dessus beaucoup de réflexions, et très-impartiales, car je ne suis qu'un Breton dégénéré. Je n'aime pas le vin.

LA BARONNE

Qu*est-ce que vous aimez dans ce misérable monde,

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