TOUS
UNE lANARITAINR. 295
LE COMTE
Ne désespérez pas de le savoir, madame ; je ne désespère pas de pouvoir un jour le dire.
LA BARONIHE, salaant la marquise.
Madame la marquise, ceci certainement n'est pas pour moi.
LA MARQUISE, h part.
J'y compte bien, (aaut.) Rendez-vous digne, madame la baronne, et espérez. Mais ce que je voudrais savoir, moi, si vous le permettez, c'est pourquoi la passion du vin est plus glorieuse que celle de l'amour.
LA BARONNE
En effet, cette question me paraît palpitante d'actualité. Voyons donc, monsieur le comte, votre paradoxe?
LE COMTE
Ce n'est point un paradoxe, madame. Entre ces deux ivresses les ressemblances ne manquent pas. La poésie les chante sur le même rhythme, souvent avec les mêmes mots. Les poètes du vin ne sont inférieurs ni par le nombre ni par l'inspiration aux poètes de l'amour ; ils sont incomparablement plus populaires, ce qui prouve qu'il y a plus d'ivrognes que d'amoureux. Les ivrognes sont plus fidèles, plus dévoués, plus héroïques dans leur genre : le vin dompte tous les jours des cœurs mâles et mûrs dont la glace résisf» -^mx feux des yeux les plus
296 UWE SAMAKITAINE.
charmants. J'ai connu des hommes, pleins de courage contre les beaux yeux, qui ne pouvaient passer devant un cabaret. A jeun ils rougissaient d'avoir été vus trébuchant par les chemins ; ils regrettaient avec larmes d'avoir bu le pain de leur fumille et battu leur femme, et néanmoins, encore malades de la veille, ils recommençaient. L'amour ne fait pas de prodiges plus grands.
LA BAHOMISE.
Mais vous nous dépeignez là des brutes!
LE COMTE
On en connaît, madame, qui font de très-beaux discours ou de très-jolis vers; il y a de grosses taches de vin sur plus d'un traité de philosophie. Orateurs, poètes, penseurs, ou simples brutes, ils ont autant de droit que les amants au beau nom de victimes de l'inexorable fatalité. Leur fatalité est de boire , comme la fatalité des autres est d'aimer. Savez-vous qu'ils auraient bien des choses à dire en faveur de leur penchant? D'abord, que ce penchant est dans la nature, comme l'autre; ensuite, qu'ils ont commencé par l'amour, qu'ils l'ont trouvé fade et trompeur, et que le vin les a consolés ; puis, qu'il y a dans le vin une poésie inépuisable, tantôt d'aïîégresse, tantôt de mélancolie, et que jamais les joies et les peines de l'amour n'ont rendu le soleil si brillant, ni la nuit si sombre, ni la terre si vivante, ni rempli leur esprit de tant de beaux rêves et de charmantes illusions; enfin, que c'est une chose beaucoup plus honnête de boire du vin qui est à soi que d'aimer une femme qui est à autrui. Voilà leurs raisons, une partie de leurs
raisons, car elles sont sans nombre. J'avoue qu elles me paraissent solides.
LÀ BARONNE
En sorte que, s'il fallait choisir, vous seriez ivrogne ?
LE COMTE
Sans hésiter. L'autre jour on contait deux nouvelles. La même nuit, madame la comtesse de B..., laissant là son mari et ses enfants, était partie, enlevant son professeur de piano ; et Técrivain moraliste D... avait été recueilli par la patrouille, endormi dans la rue, un lampion sur le ventre. Je préfère aller à la messe ; mais, après cela, j'aimerais mieux être Tivrogne que l'amant. Le crime est moins gros, je ne crois pas le bonheur plus mince. Quelle qu'ait été la fumée du lampion, j'en aperçois davantage et de plus acre autour des feux de la comtesse.
LA BARONNE
Pas encore.
Dès à présent, madame. Je puis dire que je Tai vu par moi-même.
LA BARONNE
Auriez-vous aussi enlevé une comtesse?
LE COMTE
Dieu merci, non ! Mais, dans mes voyages, j'ai rencontré une grande dame et un autre pianiste qui avaient joué ce morceau à quatre mains. Cela ne datait pas d'un
-i)8 UlfK SAMAniTAinE.
mois; le monde entier s'entretenait de leur flamme, et déjà la torche de l'amour charbonnail affreusement. Je lis connaissance avec eux aux environs de Naples, dans un coin du paradis terrestre. Ils marcbaient côte à côt(*, l'œil morne et la tête baissée, ne rompant le silence que pour échanger des aigreurs toutes conjugales ; si bien cfue je voulus m'éloigner, comme d'un vieux ménagii. L'insupportable ennui du tête-à-lête leur fit faire des bassesses pour me retenir. La mauvaise compagnie alors ne me déplaisait pas trop ; je les assistai quelque ti.mps. Chacun en fut bientôt aux confidences. Quelle pitié ! Dans la réalité, ces malheureux s'abhorraient. Le croque-notes surtout était excédé, u Moi, disait- il, qui suis sans fortune et qui avais une si belle clientèle! « Il m'insinuait que, si je le voulais supplanter, il ne se mettrait pas en travers, et que ce serait une éclatante aventure, propre à bien poser un jeune homme indépendant. Ce serpent ne put m'abuser sur mon peu de mérite ; je pris soin de lui laisser tout entier le cœur de la mère de famille, je les abandonnai enfin à leur ivresse, non, je crois, sans exciter quelques regrets.
LA BARONNE
Ah! monsieur le comte, êtes-vous bien sûr de vous léfendre en ce moment de toute fatuité?
LE COMTE
De toute fatuité comme alors de toute envie, madame. Depuis, le pianiste est retourné à ses pédales, et la belle dame, poussant au bout la vocation, a fini par irempc-i
dans l'encre ses doigts amaigris : elle a écrit Thistoiro de son cœur, que j'ai eu la curiosité de lire. C'est bien lavcl Cependant il y a du vrai, et j'ai vu là qu'on m'avait en effet présenté la coupe; mais j'ai fait comme les enfants de Sparte : le déplorable état de l'ilote, en proie sous mes yeux aux nausées, me préserva de boire.
LA BARONNE
Vous tenez à cette similitude. Je vous avertis qu'elle m'agace, et qu'en dépit de vos raisonnements je ne la trouve ni juste ni galante.
LE COMTE
Vous me désolez, madame. Je m'aperçois d'un oubli que j'ai fait, et je vous en demande pardon. Quand j'ai vu le chemin que la conversation prenait, j'aurais dû vous avertir que le terrain est scabreux pour nous autres dévots; nous sommes obligés de dire à peu près ce que nous pensons, m6me aux dames, même de ce que l'on appelle l'amour; il y a une franchise chrétienne qui est cent fois plus ingénue que la franchise bretonne. Mon excuse, c'est que j'ai été provoqué.
LÀ BARONNE
Pas du tout, monsieur. Rien ne vous provoquait à dire que mes serviteurs sont plus insensés que les ivrognes, et que mes sourires ne valent pas un verre de vin ; car voilà ce que vous faites entendre.
M'ordonnez-vous de me taire, madame ?
300 VUE SAMARITAiriB.
IJi BAHOriNB.
Non, monsieur, mais parlez humainement.
LE COMTE
Eh bien! madame, il faut vous satisfaire. Laissons donc les buveurs, et mettons que l'amour est la plus noble, la plus délicate, la plus généreuse des passions... J'en suis, pour ma part, très-convaincu. J'y fais des conditions pourtant.
LA BARONNB.
Voyons. Écoutez bien, marquise
LA MARQUISE
Je ne perds pas un mot
LA BARONNE, i part.
J'ai tout à fait l'idée qu'on encourage le prédicateur.
LE COMTE
Cet amour-là... Mais d'abord il est entendu que nous soufflons sur la flamme des maîtres à chanter et que nous posons également l'étouftbir sur tous les petits foyers qui s'allument indûment dans la propriété du prochain. Vous m'accordez bien celaf
LA MARQUISE
Accordons-nous cela, baronne ?
OlfE SAMARITAINS. 301
Un moment, c'est mon tour d'être à la comédie. Je ne comprends plus.
LE COMTE
Si vous me permettez d'être clair, je dis, madame, que ceux qui s'aiment sans but légitime ne s'aiment pas. C'est de la coquetterie, un jeu ridicule et dangereux, ou c'est, plus ou moins, l'histoire du pianiste et de la mère de famille. Si la mère de famille avait aimé le pianiste, elle ne lui aurait pas fait perdre sa clientèle, et, si le pianiste avait aimé cette belle dame, il n'aurait pas permis qu'elle abandonnât pour lui ses enfants et son honneur. Ainsi les maris ont le droit d'aimer leurs femmes, les femmes ont le droit d'aimer leurs maris, mais rien de plus, ni d'un côté ni de l'autre. Voilà ce que je demande qui soit entendu.
LA BARONNE
Cela touche à l'impertinence, monsieur le comte, de vouloir me faire dire oui ou non là-dessus. Vous posez très-mal les questions, et je réserve ma réponse.
LE COMTE
Je vous en conjure, madame, ne me réfutez pas. Je me suis fait des idées sur ce chapitre, et je serais capable, pour les défendre, de parler tout à fait breton et tout à fait chrétien.
LA BARONNE
Mais enfin, tyran, vous ne laissez donc rien aux pau-
302 DNE SAMABITAINI.
vres femmes, aux victimes du contrat de mariage? Il y en a.
LE COMTE
Madame, si vous saviez tout ce que la religion vous donne pour quelques fades courtisans qu'elle veut vous enlever 1
LA BARONNE
Voyons, voyons, ne prêchez pas. Arrivons à la physionomie du noble amour, tel qu'on le mène en Bretagne et tel que l'Église le permet. J'imagine que c'est compliqué.
LE COHTB.
Il n'y a rien, au contraire, de plus simple, et cet amour consiste tout bonnement à aimer.
LA BARONNE
Monsieur le comte, ayons, s'il vous plaît, la précision du catéchisme. Qu'appelez-vous aimer?
LE COMTE
J'appelle aimer, madame, un désir très-grand dn bonheur présent et futur d*autrui...
LA MARQDISB.
Mais cela s'étend à tout le genre humain.
LA BARONNE
J'allais le dire. Vous équivoquez, monsieur. Nous ne parlons pas de la charité, nous parlons de l'amour.
ONE SAMARITAINB. 303
LE COMTE
J*y viens, madame ; mais il faut que cet amour soit premièrement enraciné dans la charité et s'en élance, passez-moi une phrase, comme la fleur brillante et pure de cette noble terre. A Tégard d'un homme, ce sentiment plus délicat et plus fort s'appelle l'amitié. Tous les hommes sont nos frères, il y en a un qui est notre ami. A l'égard d'une femme, c'est une servitude fière et profonde, et comme un don de soi-même où Ton ne réserve que ce qui est dû à Dieu.
LA BARONNE
Ce qui est dû à Dieu, c'est tout. On le disait au couvent.
LE COMTE
On disait bien. Mais, de tout ce que nous lui devons, Dieu nous en rend assez pour satisfaire le cœur et même contenter l'ambition d'une pauvre créature. Lu femme qui veut être aimée plus que Dieu veut être aimée d'un drôle ou d'un sot, et elle n'entend pas ses intérêts, car le drôle la flétrit et le sot l'assomme. L'un et l'autre d'ailleurs, l'aimant de cette façon, n'aiment en iv'alité qu'eux-mêmes. Ils cherchent... Nous voici sur le chemin du cabaret.
LÀ BARONIfl
Fuyons !
LE COMTE
Je reviens sur mes pas et je répète que Tamour, c'est tout simplement aimer, non pas soi, mais celle que l'on
aime ; c'est vouloir qu'elle soit heureuse et parfaitement honorée, parfailement assurée dans son bonheur; c'est aimer en elle non-seulement une créature aimable, luais une Ame immortelle et qui paraîtra un jour devant Dieu pour répondre de tout ce qu'elle aura reçu et de tout ce qu'elle aura donné.
LA BAROISîSE.
Nous voici dans la théologie.
Je vous en supplie, madame, ménagez-moi ici. Ces pensées de Timmortalité de l'âme et du jugement, vous en êtes peu occupée, et vous avez pu en entendre rire plus d'une fois; mais j'atteste qu'elles sont défendues contre les sages et les beaux esprits de votre intimité par beaucoup de bonnes raisons qu'ils ne connaissent pas. Remarquez, au surplus, que je parle de nos sentiments, îi nous autres dévots, et que je cherche à vous les faire comprendre, comme vous me l'avez commandé. Nesuisje pas dans mon droit?
LA BARONNE
Si fait; c'est ce qui m'irrite.
LE COMTE
Or, suivant nous, les femmes ont une âme ; cette âme est immortelle ; elle sera jugée, et ce serait un malheur, le plus grand des malheurs, le seul irréparable pour cette âme, si elle venait à se perdre, et, pour nous, si nous ': avions contribué à sa perte. Nous sommes donc obligés ■ de régler nos affections de telle sorte que ceux qui en
«ont l'objet, et nous-mêmes, non-seulement nous ne perdions rien, mais nous croissions en vertu. Je me persuade qu'on y trouve quelque garantie pour le bonheur.
LA BARONNE
Un bonheur... sans mélange.
LE COMTE
Vous voulez dire un bonheur ennuyeux ! Je n'ai rien à répondre. Lorsqu'on traite avec nous, c'est à prendre ou à laisser; muis aux cœurs qui veulent de grandes flammes, la barrière d'Italie est ouverte, et il reste de» pianistes b. enlever.
Allons, vous abusez de cette équipée.
LE COMTE
Mon Dieu ! madame, les combinaisons de deux cœurs ne sont pas si variées que l'on pense. Ou cela, ou des intrigues de paravent, ou l'austérité de l'affection chrétienne, voilà toutes les sortes d'amour ; en dehors de quoi il n'y a plus que l'association bourgeoise pour la tenue des livres et la conservation de l'espèce humaine.
U BARONNE
Très-bien, monsieur le comte. A présent je sais quels conseils donner aux filles à marier. Voulez-vous garder la maison et filer votre quenouille? Prenez un bon chrétien. Aimez-vous un peu le monde, un peu la parure, un peu la musique et la danse? Ah ! réfléchissez, on s'y damne; mais enfin, si vous y tenez, choisissez un païen. N'est-ce pas cela?
306 UIVE SAMARITAiriE
LE COMTE
A peu près. Je ne pense pas qu'une femme chr/itienne soit absolument condamnée à la prison cellulaire et aux habits monastiques; cependant la gravité ordinaire de ses pensées l'éloigné du monde et lui en interdit les coutumes. Ce qui se passe au delà de son seuil ne la regarde guère. Il est essentiel qu'on l'estime beaucoup, que son ménage soit paisible, ses enfants bien élevés, et pas du tout qu'elle soit proclamée la femme la plus belle ou la plus vertueuse de Paris.
LA BARONNE
Vous me glacez avec vos sentences. Quoi ! jamais d'Italiens, jamais de bals, aucune notion de la pièce nouvelle ni du roman nouveau ? Ne connaître les histoires qu'après tout le monde ou ne les pas connaître du tout, et sauter au moins trois modes sur cinq ?
Il y a des compensations. On ne lit pas les livres nouveaux, mais on a les vieux, livres; on n'entend pas le grand chanteur, et on ne cause pas avec les beaux esprits, mais on cause avec les pauvres, et on les habille des économies faites sur les modes sautées. Crovez. madame, qu'il y a encore de quoi employer son temps, SB fortune, son esprit et son cœur. Et je ne vous ai pas dit le plus beau, je l'ai gardé pour la fin.
LA BARONNE
Voyons votre plus beau, monsieur.
LE COMTE
Madame, c'est le mari.
LA BARONNE
Vous m'étonnez.
LE COMTE
On ne sait pas combien ce personnage sacrifié est susceptible d'amendement. Son utilité, personne ne la conteste. Tout méprisé qu'il soit, on fait encore des frais pour se le procurer. Mais ce serviteur laborieux, patient, fidèle même, il ne demande qu'à être aimable... Oui, madame! Si j'étais femme, je voudrais réhabiliter le mari. Pour peu que l'on consente à ne point l'inquiéter et à ne point le ruiner (c'est beaucoup, j'en convions), il peut à lui seul tenir lieu de toute une cour; et il offre cet avantage rare de rester, tandis que les autres s'en vont. Songez-vous quelquefois à la vieillesse, madame?
Certes, j'y songe! et avec déplaisir. Voua n'allez pas me parler de cela !
LE COMTE
J*y mettrai des ménagements. Donc, madame, on vieillit, et c'est une triste chose, surtout lorsqu'on voudrait ne pas vieillir. Il n'y a point de fontaine de Jouvence qui puisse replanter un cheveu tombé. On vieillit, on vieillit très-vite. La plus grande et solide beauté du monde n'est que la décoration d'un jour de fête; l'air
308 UWE SAMAKITAI?(E.
mémo où olb brille la détruit et l'emporte par lambeau^. Ce charmant visage aura demain une ride, après-demain il en aura deux; chaque jour en apporte une et creuse les autres; et il ne se donne pas dans rorchesire uu coup d'archet qui ne vous chasse du bal el de la vie. L*on engraisse ou l'on maigrit d'une manière folle, l'œil s'éteint, la voix se casse, la taille fléchit; la fêle enfin est donnée, les étrangers se retirent. Ils se retirent pour i jamais, caria fête de la jeunesse est finie pour jamais. Un seul convive demeure, afin de vous aider k ranger la maison. Eh bien, madame, il faut savoir les perdre, tous i ces indifférents qui sont venus à votre fête et pour votre fête, mais non pas chez vous et pour vous. El comment fercz-vous pour ne point regretter leur inexorable absence si le convive qui demeure est précisément celui que vous n'avez pas aimé? Voilà un joli tête-k-tête que vous aurez su vous ménager, en un instant, pour le reste de vos jours!
LA BARONNE
Vous évoquez des spectres et vous cherchez k vaincre par la terreur; mais je vous échappe : j'ai résolu de mourir jeune.
LE COMTE
A quel âge, madame, pensez-vous n'être plus jeune?
Vous parlez breton, comte! Je ne serai plus jeune quand je m'ennuierai.
DME SAMARITAINE. 309
LE COMTE
Après Tamour, madame, l'ennui est la passion dont on meurt le moins. Il ne faut pas compter que l'ennui vous délivrera de l'ennui. Nous sommes condamnés à souffrir de la vie et à vouloir vivre ; et voilà pourquoi c'est une si grande duperie de chercher à ne pas prendre la vie au sérieux. 11 n'y a pas de meilleur moyen d'en diminuer les joies et d'en accroître démesurément les misères.
LA BARONNE
Le sérieux de la vie ; j'entends souvent parler de cela par une quantité de vieux fous. Qu'est-ce que c'est que le sérieux de la vie?
LE COMTE
L'humble petit chemin du devoir tout bonnement, madame. Il peut ne pas plaire à notre orgueil, mais Dieu l'a fait pour nous, et nous a faits nous-mêmes de telle sorte que nous n'avons ni sens, ni repos, ni dignité, ni grandeur hors de là. En vain nous nous élançons dans des espaces qui nous paraissent plus beaux : nous nous trompons, on nous trompe; tout ce que nous croyons voir à droite et à gauche de ce petit sentier n'est qu'un mirage dans le vide. Nous tombons misérablement sur es ronces, et quelquefois dans la fange.
LA BARONNE
Il me semble que vous m'arrachez les ailes.
310 DRE ^AMAKITAIRB.
Ll CONTE.
Non; mais peut-être que je dissipe des fantômes.
LA BARONNE
Pauvres chers fantômes ! ils sont pourtant bien gentils. Qu'en dites-vous, marquise, ne les regrettez-vous pas un peu? Je trouve que vous ne venez guère à mon secours, et Ton ne sait pour qui vous êtes. Donnez-vous raison à ce croisé? Pour moi, je me sens plus qu'à demi défaite, et j'ai envie d'aller tout à l'heure acheter la Bonne Ménagère.
LA MARQUISE
Je vous y engage ; c'est un livre que je connais et où Ton trouve d'excellentes recettes. Quant au système du comte, il me semble avoir du bon, et je lui sais gré de ne pas prodiguer les ornements; mais j'y vois une chose qui m'effraye : voulez-vous que je le dise, monsieur le comte?
LE COMTE
Parlez, madame; je défendrai trop mal ma cause, et mes vœux seront cruellement trahis si je ne puis vous> rassurer.
DA BARONNE, à part.
Décidément, c'est l'accent de mon cousin.
ONE SAMARITAIIHB. 3H
LA M'ARQUISE.
Pour moi, je crois que je pourrais m'élever jusqu'à sacrifier l'Opéra, le bal, le roman nouveau, qui n'est jamais nouveau, et diverses choses encore ; je sauterais bien aussi deux modes sur trois ; enfin, sans trop d'efforts, je soufflerais les bougies de la fête avant qu'elles fussent descendues jusqu'aux bobèches. . .
LA BARONISE.
C'est fini, vous m'abandonnez; je suis vaincue.
LA MARQUISE
Attendez. Il y a quelque chose que je ne voudrais pas éteindre, monsieur le comte ; c'est une certaine liberté d'esprit et d'âme qu'on dit être et que je crois trèsmenacée par cette règle forte dont vous nous parlez. Vous me direz que vous vous y soumettez bien, vous ; mais vous êtes homme. Où vous n'avez que la servitude j'ai peur que nous ne trouvions l'esclavage.
LE COIITE.
A uneautre, madame, je pourrais répondre que l'esclavage est partout, et que sous la règle chrétienne seulement est la liberté. La loi chrétienne garde particulièrement les femmes du joug des passions, tant des leurs que de celles qu'elles inspirent. Les hommes ont dans le monde plusieurs refuges contre la tyrannie de l'amour, les femmes n'en ont qu'au ciel : il faut que vous y viviez dès ici-bas par vos pensées. Il y a plusieurs grands
312 UWE SAMAniTAIÎIR.
hommes h cAté des saints ; il n'y a de fen\mes grandes, à côté des saintes, que celles qui se forment à leur image. Vous avez en propre la beauté, la grâce, l'esprit, mille qualités charmantes; vous n'êtes grandes que par la sainteté. De quoi voudraient s'effrayer la fierté de votre esprit et la noblesse de votre cœur, madame? La raison sera-t-elle moins libre parce que au lieu de se prendre à toutes les opinions qui courent, elle s'élèvera jusqu'à la contemplation de la vérité éternelle? Et comment, si la raison s'élève, l'âme sera-t-elle abaissée? On vous a caché la splendeur où vous pouvez prétendre. Le Christ a voulu être homme afin que l'homme pût être ce qu'est le Christ : c'est là tout le Christianisme, et vous ne le savez pas!
LA BAROISriE.
Vos définitions sont peut-être hardies, monsieur U comte.
LE COMTE
Non, madame, et, si je ne craiejnais de paraître pédant, je vous citerais mon auteur; c'est un saint, un Père de l'Église, un martyr. Par sa vie et par sa mort il a prouvé son dire. Homme, il s'est élevé à cette sublime place où tout homme se sent appelé de Dieu. Ce qu'il a fait, des saints sans nombre, avant lui, l'avaient fait; depuis lui, des saints sans nombre n'ont cessé de le faire.
LA BAR0I*(NE
D'autres bons auteurs, ni Pères de l'Église, ni saints,
UNE bAMARlTAINE. 313
ni martyrs, je l'avoue, mais professeurs assermentés, disent, je l'ai entendu, je l'ai lu et je l'ai vu» que cette sève est épuisée. Vous conviendrez qu'ils ont bien l'air de ne pas se tromper entièrement : la sainteté ne court pas les rues.
LE COMTE
Ce n'est point son métier, madame. Vous ne l'auriez, jamais vue polker, ni valser, ni jouer des proverbes, que je n'en serais pas surpris. Toutefois la sainteté n'a point disparu, et, pour peu qu'on la cherche, on la trouve, même à Paris. Nous parlions tout à l'heure des dames qui ont poussé l'héroïsme de la passion jusqu'à laisser enfants et famille pour aller en Italie jouir du bonheur que je vous ai dépeint. Laissez-moi vous montrer un autre héroïsme. Madame la marquise y verra qu'on peut être chrétienne et ne point manquer de vigueur d'âme. Vous souvenez-vous de cette belle et jeune Amélie de Villars, qui fut un instant si admirée dans le monde, il y a quatre ou cinq ans?
LA BARONNE
Je me la rappelle très-bien. Après nous avoir éblouis, elle disparut subitement, ravie par un gentilhomme du faubourg Saint-Germain, qui l'enferma dans son château fort et qui ne lui permit plus de passer Teau : un M. de Létancourt, je crois.
LE COMTE
Oui, et fort galant homme, quoique bon catholique. Madame de Létancourl, plus belle et plus charmante
«încore que vous ne l'avez vue, menait, depnis son mariacçe, une vie toute sainte. Sans emphase, sans bruit, sans aucun travail visible, elle assistait, nourrissait, consolait une population de pauvres. Elle était ;»us.si heureuse que bonne lorsque tout à coup la foudre éclata sur sa joie et sur sa vertu. Sonenfant fut atteint d'une maladie cruelle. A la fin de la sixième nuit elle le vit mourir. La religieuse qui Taidait dans ses veilles sommeillait en ce moment -là. Elle réveilla. « Ma sœur, dit-elle, récitons le Te Deum ; mon enfant est dans le sein de Dieu ! » Elle se rendit ensuite à la messe, communia et revint ensevelir son fils unique. On n'entreprit pas de l'arracher d'auprès de lui. Elle y passa tout le jour et toute la nuit suivante, pleurant doucement et interrompant ses pleurs pour affermir l'âme désolée de son mari. Elle lui disait : « Je pleure parce que je suis une faible créature, mais je pleure au milieu de ma joie ! Soyons chrétiens; et remercions Dieu du bonheur de notre enfant. » Le lendemain, elle assista, cachée, à la messe des funérailles ; ses gémissements ne troublèrent point le cantique d'allégresse de rÉglise, qui ne pleure pas les enfants morts avec la grâce du baptême, parce que Dieu les a reçus dans sa gloire. A son retour, seule avec son mari auprès du berceau vide, la force l'abandonna un instaat. Ce fut le tour du père de rappeler à la mère abattue la gloire de l'ange qui voyait Dieu. « Oui, dit-elle, pardonnez-moi, et aidons- nous à l'aimer dans le ciel, heureux de n'avoir plus à subir la vie. » Le jour même elle donna aux pauvres ses soins ordinaires, et elle n'a plus parlé qu'à Dieu de son enfant et de sa douleur. Voilà le trait d'une
ITNE SAMARITAINE. 345
chrétienne, (au marquise.) Que trouvez-vous de plus beau, madame, et que pourrait faire de plus grand même ▼otre cœur?
LÀ MARQUISE
Rien, monsieur le comte, et, je l'avoue, à moins d'une force qui lui manque encore, mon âme ne saurait l'estei' si ferme en de pareils moments. Dieu veuille conserver madame de Létancourt et me la donner pour amie!
LA BARONINE.
Et moi, monsieur le comte, j'avoue qu'il me faudrait d'autres modèles. Je ne pourrais ni tant me contraindre ni tant souifrir.
LE COMTE
Permettez-moi de vous dire, madame la baronne, que vous ne savez pas du tout ce que vous pourriez, et qu'il y aura en vous comme en toute autre l'étoffe d'une sainte dès que vous voudrez vous mêler d'aimer Dieu. Gela vous viendra probablement avec la première lide. Je préférerais pour vous que ce fût de suite ; mieux vaut tard que jamais.
LA BARONNE
Ne me mettez point au défi. Je suis capable de ne pas oublier ce que je viens d'entendre.
Mesdames , quel tort on vous fait lorsqu'on vous
316 CrfE SAMARITAII^E.
npprfnd à dôtosler celle siiiiplicil/î auguste des prétendus pelils devoirs de la famille, de Tinlérieur, du mariage, de la piété! On vous arrache du trôn»; pour vous pousser sur de misérables thé.ltres où vous devenez des jouets. Vous perdez l'affection durable, le tendre respect, la vénération de tout ce qui est bon et honnête, pour l'applaudissement éphémère d'un essaim de fats. Ne vautil pas mieux être aimée de son mari, adorée de ses enfants, honorée de ses proches dans Thumble paix du foyer domestique, que d'être louée des gens à la mode, ou célébrée d'un poète, même d'un qui fait de bons vers, et ils n'en font pas tous? Un jour, devant moi, lisant je ne sais quelle chanson en l'honneur d" je ne sais quelle Elvire, une dame osa bien s'écrier : « Je voudrais être cette femme-là! » Je vous assure que jamais un homme de sens et de cœur, même à l'âge où les hommes de sens et de cœur peuvent prêter l'oreille à ces puérilités, ne s'est dit : « J'aimerais cette femme-là, et je lui donnerais mon nom ! » Un homme capable d'amour, de l'amour grand et vrai dont nous parlons, n'admet pas que la compagne de sa vie puisse s'attirer les éloges d'un rimeur. Ce qu'elle obtient d'admiration de la part de certaines gens n'est à ses yeux qu'une tache qui la rabaisse et dont il s'offense.
■^St LA BARONNE.
• Quoi donc ! les chrétiens sont-ils jaloux?
LE COMTE
Madame, ils désirent à leurs femmes cette dignité et
cette fierté qui ne laissent pas même arriver jusqu'à ellei des regards et des vœux insolents.
C'est bien dur; mais je commence à n*être plus de mon avis. Cette silencieuse marquise me glace. Soyez bien sûr, monsieur le comte, qu'elle est pour vous. Je rends les armes. Je vois, je sais^ je crois^ je suis chrétienne.., vrai ! Il n'y a plus qu'une chose (]ue je voudrais savoir. Nous vous avons toujours connu homme de bien; mais, depuis quelques mois, vous avez tant grandi!... Voyons, dites-nous bien franchement ce qui vous a touché. Vous intéresserez la marquise. Elle est discrète, mais elle grille comme moi de pénétrer ce mystère. N'est-il pas vrai, ma belle?
LA MARQUISE
Je l'avoue.
LE COMTE
Je n'ai point sujet d'être mystérieux là-dossus, madame. Il y a deux mois, en Bretagne, où je m'étais rendu par ordre supérieur, et un peu pour savoir qui serait plus fort de mon cœur ou de ma raison, jo vis une jeune personne de bonne famille, qu'un homme (un brave garçon pourtant) avait séduite, trompée et abandonnée. Elle se mourait; son père l'avait maudite, le déshonneur avait tué sa mère, un de ses frères s'était expatrié, un autre gisait des suites d'un coup d'épée reçu du séducteur, qui n'avait pas d'autre moyen de réparer sa faute.
315 L'ItE SAWAHITAI.TB.
Ayant vu ces fiffets de l'amour, je jurai de ne jamniK nie rendre coupable d'un crim*3 si lâche et de ne point charger ma conscienc« et ma vie du poids de tant d'irréparables malheurs Mais peisonne n'est assuré de sa seule force. Ramassant quelques restes de foi, j'allais chercher on Dieu le bouclier que je voulais désormais porter, et je me fis chrétien pour être honnête homme.
LA BAROIH>E.
Bravo, monsieur le comte! vous avez bien fait, et bien dit, et vous me faites du bien ! Si l'on vous rapporte que j'ai mal parlé de vous, ne le croyez pas. Vous avez en moi une amie. (Eiie se lève.) Marquise, je m'en vais... Mais j'oubliais le but de ma visite. Prêtez-moi ce petit, collier d'enfant que vous m'avez montré l'autre jour; je veux le faire copier pour une filleule, (ta marquise sort..) Je vous le dis très-sérieusement, comte, vous m'avez fait du bien, et je suis votre amie. Il est vrai qu'on nous abuse et qu'on nous perd, et qu'on nous jette dans de mauvais chemins où nous ne trouvons rien de ce qu'on nous a promis. Le bon chemin est le meilleur. Ça a Tair d'une bêtise, ce que je dis là; je suis troublée, mais je sais ce que je pense. Je ne vous ai pas fâché, n'est-ce pas? Vous ne m'avez point fâchée non plus, ni la marquise. Vous l'aimez, et vous avez raison; elle vous aime aussi...
LI GOMTK.
Madame..*
A BARONNE
Laissez, je ne le dis pas méchamment, et ce secret ne sera pas divulgué par moi. Elle deviendra une bonne chrétienne, et son exemple ne sera point perdu. Tenez, la voici ; elle a jeté une guimpe sur ses épaules et couvert ses beaux cheveux. Cet ornement s'allongera en voile de religieuse, ou plutôt en voile de mariée. Je serais étonnée qu'elle ou vous entrassiez au couvent. Adieu, ne
m^Oubliez pas. (EUti sort. Ua mumcnt après, la marquise revient.)
LA MARQUISE
Cette bonne petite baronne est tout émue. Elle a plus de cœur qu'elle n'en veut montrer, (siience ) Eh bien, estce que la baronne a emporté la conversation?
LE COMTE
Madame, vous savez maintenant quelles réflexions j'ai faites- et quelles résolutions j'ai prises dans cette retraite de Bretagne où vous m'aviez envoyé. Je n'ai rien à ajouter, puisque me voici devant vous.
LA MARQUISE
C'est donc à moi de parler. (Elle sonne. Florence paraît.)
Florence, je ne reçois point. Monsieur le comte, je vous ai écouté avec beaucoup d'attention, et je vous ai parfaitement compris. Il faut vous répondre clairement, n'est-ce pas, et ce n'est plus le temps de vous désoler?
320 DUE SAMAhlTÀlNB.
LE COMTE
Vous pouvez toujours me désoler, madame ; mais il est vrai que j'espère de vous une parole franche, qui vouh engage ou qui me force à me délier.
LA MARQUISE
Vous avais-je lié?
LE COMTE
Madame, si vous le voulez, je me suis lié raoi-m(*me, et si bien, vous le voyez, que ces nœuds, que j'ai formés tout seul, je ne puis les rompre sans vous. Mon cœur s'est élargi, il n'a point changé. Vous n'y êtes plus seule ni la première. Cependant vous y tenez plus de place que jamais.
LA MARQUISE
Nous n'avez pas essayé de me chasser?
LE COMTE
Non, madame, et je ne l'essayerai pas; mais peutêtre vous ai-je mise au second rang.
LA MARQUISE
Vous me dites cela! à une néophyte, et qui n'incline à penser comme vous que depuis un instant ! Si je trouvais que vous m'offrez un trop humble partage, que le second rang ne va pas à ma gloire, que je suis faite pour le premier, et que ces doctrines sévères qu'il faut embrasser nous acheminent à la lumière céleste par de trop sombres chemins?
UNE SAMARITAINS. Jll
LE COMTE
S*il en était ainsi, madame, je vous plaindrais, non de me perdre assurément, mais de sacrifier au monde une âme, la vôtre, qui vaut mieux que lui. Quanta moi, je ne reprendrais pas et je n'offrirais pas k une autre c« que je vous ai donné. J'irais demander à Dieu des con' solations qui n'offenseraient point votre souvenir, et, comme mon amour se porte surtout à vous vouloir chrétienne, je ne désespérerais pas d'y travailler encore, même sans vous et loin de vous.
LA MARQUISE
Allons, vous savez relever cette seconde place, et vous la rendez encore sortable, malgré ce qu'elle semble offrir d'un peu mortifiant.
LE COMTE
C'est celle que je désire moi-même.
LA MARQUISE
Descendez d'un degré dans mon cœur, cher comte, «4 donnez-moi la main.