‹ Ça et làChapitre 18 sur 46 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

CONTB8 BT PAYSAGES BRETONS

DIUX BIlETOIft.

^ Uans les charmes de la Bretagne je ne mets pas au T dernier rang les histoires de chouans. Notre ami Gustave en connaît plusieurs, et il les raconte bien, en homme qui les goûte. En voici une de Treguier. Gustave me Ta contée sur le lieu même où vécut le héros ; certes, c'est bien le nom que Ton peut donner à Taupin. Ce héros, ce Taupin, valet de chambre du dernier

évoque de Tr(!;guier, avait suivi son maître en enW. Sa femme, belle et sage, restée dans le pays, cachait les prêtres. Elle fut dénoncée à un démagogue qui s'était fort enrichi de bien national et qui ne manquait pas plus d'audace que de scélératesse. Il vivait dans sa maison achetée d'un paquet d'assignats, vigilant, gardé, armé, craint de tout le monde. Il était l'homme important du tribunal révolutionnaire.

On condamna à mort les prêtres arrêtés chez madame Taupin. Pour elle, à cause de sa condition populaire, on Taverlil de déclarer qu'elle n'avait pas cru donner asile à des prêtres et de crier : Vive la République! moyennant quoi elle en serait quitte. Elle répondit qu'elle avait voulu sauver des prêtres et cria : Vive le roi ! Séance tenante, le tribunal rendit une sentence de mort.

« Eh bienl dit-elle aux juges, vous avez tort! Vous ne connaissez pas mon mari II me vengera. — Bah! répondit le démagogue qui venait de prononcer l'arrêt, un valet de ci-devant évêque! — Il me vengera, reprit madame Taupin, et il me vengera terriblement. »

Les deux prêtres furent exécutés à Lannion; madame Taupin, à Tréguier. Elle marcha au supplice en robe blanche, chantant Ave, maris stclla. Un bon royaliste, qui en a écrit l'histoire, n'a pas parlé de VAve, maris Stella; il a dit que la victime avait crié Vive le roi! ce qui lui a paru bien plus édifiant. Le sang de madame Taupin fut le seul qui coula dans Tréguier.

Dès que Taupin le sut, il revint d'Angleterre. Arrivé, il se mit en rapport avec quelques hommes qu'il connaissait d'ancienne date et d'autres qu'il devina. Il examina

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la forteresse du démagogue, fit son plan, prit ses mesures ; tout alla vite. Au milieu d'une nuit d'orage il entra comme un coup de tonnerre dans la chambre où le scélérat dormait. Il l'éveilla en le serrant à la gorge et lu» dit : « Je suis Taupin!» A ce nom l'autre demanda grâce. « As-tu fait grâce à cette pauvre femme? dit Taupin. Je te donne cinq minutes pour te préparer à paraître devant Dieu. »

Le misérable renouvelait ses prières. Taupin, silencieux, regardait sa montre, qu'il tenait d'une main, l'autre toujours à la gorge du brigand, a Tu n'as plus qu'une minute, lui dit-iî ; pense à Dieu, s'il le permet encore de croire en lui. »

La minute passée, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Le feu prit aux couvertures. Taupin l'éteignit; il ne voulait pas que Ton crût à un accident. Ensuite, du bout de son doigt trempé dans le sang du mort, il écrivit en grosses lettres son nom, Taupin, sur le pavé de It chambre.

Après cette exécution il se mit en campagne aussitôt, à la tête de ses amis. Leur bande devint très-redoutable aux révolutionnaires, aux acquéreurs de bien national, aux dépositaires des deniers de l'État. Taupin eut de longues aventures, que l'on contera longtemps, puis se soumit à Hoche, puis reprit les armes. Tl fut enfin cerné avec quarante des siens dans un cimetière où ils se firent tuer jusqu'au dernier.

Autre histoire du même temps, qui peint un côté charmant du prêtre breton, le côté jovial.

Un prêtre poursuivi par un bleu^ — c'était le nom que

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donnaient les gens du pays aux soldats de la République. — put passer la rivière sur un barrage en pierres mobiles, qu'il connaissail bien. Il gagna la colline; le bleu, moins agile, tâtonnait sur le l)arrage. Bientôt le prêtre, n'entendant plus crier son ennemi, tourna la têle. Il le vit en train de se noyer. Sans hésiter il revint sur ses pas, se jeta dans Teau, tira ie républicain, plus mort que vif. 11 le fit asseoir sur une pierre, bien commodément, et lui dit:

« Çà ! mon cher, je crois que je suis pressé, je vous quitte. Si vous voulez courir encore, faites; mais la justice exige que vous me laissiez reprendre le terrain que j'avais gagné sur vous. »

BEUX ÀUTKI8.

ous fûmes salués par un homme en habit de campagne, monté sur un cheval assez vif, qu'il gouvernait fort bien. Il avait le visage gai et la barbe blanche.

« C'est, nous dit Gustave, un major anglais, qui comme tous les militaires de sa nation, a couru le monde entier et quelques autres lieux encore. Il connaît parti-

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culièrement l'Orient et l'Inde; il a été ingénieur au service du fameux Ali, pacha de Janinn, si célèbre par sa cruauté, son avarice et son coiirapje. Tl a pu lui arriver la même chose qu'à M. Bessières, mort conseiller à la Gourdes comptes et pair de France, qui servit aussi ce pacha. Un jour, M. Bessières, ayant été insulté dans une rue de Janina, s'en plaignit. Ali s'informa de la rue, et aussitôt, sans demander d'antres renseignements, sans que M. Bessières pût Tenipêcher, il y envoya couper trois têtes.

« Pour revenir à notre major, tel que vous le voyez avec cette verdeur, il a passé soixante-dix ans. Il a été laissé pour mort deux ou trois fois sur le champ de bataille, sans parler des petites blessures reçues en vingt occasions. Il faisait partie de cette réserve anglaise de Waterloo qui fut entamée quatre fois, et qui, quatre fois se reformant sous le feu, tua k la baïonnette les Français qui avaient pénétré dans ses rangs. Ils étaient cinquantecinq ofticiers, ils revinrent cinq vivants, mais pas un sans blessure. Pour lui il avait la tête fendue. Ces Bretons d'Angleterre sont vraiment de fiers soldats, et il sera bien délicieux de les battre enfin une bonne fois!

« Dans une autre circonstance, en Espagne, chargé par un escadron de dragons français, notre major reçut dans le ventre un coup de sabre qui fit sortir les entrailles. Le dragon qui lui avait fait celte ouverture eut l'humanité de mettre pied à terre, de prendre l'Anglais sur son doi et de le porter à l'écart de la mêlée. On le releva plus tard, on le pansa et il f^norit.

« Ses campagnes terminées, il vint faire un tour ^n France. C'était le seul pays qu'il n'eût pas visité. Passant par la Bretagne, il y trouva un coin qui lui plut, vendit sa pension de retraite, acheta une terre et se fixa, s*aniusant de quelque petit commerce.

« Un jour, dans ses marchés, il se trouva en affaires avec un de nos paysans, un brave homme, nommé Jézéquel, dont la figure le frappa.

t Où diable vous ai-je vu? lui dit-il. — C'est ce que je me demande, répondit le paysan; car, moi aussi, je vous ai vu quelque part. -- Vous avez servi? — Oui. — Où cela? - Mais en divers endroits ; c'était sous VAutre.

— Dans quel corps? — Cavalerie, 7^ dragons. Crâne régiment! — Ah! ah!... Vous avez été en Espagne? — Là aussi. - Et qu'est-ce que vous avez fait en Espagne?

— Dame! en Espagne, j'ai chargé plusieurs fois. J'ai été chargé aussi... Quand ça se trouvait être des Anglais, je chargeais tout de même. — Je sais bien,.. .^Jais cet officier anglais à qui vous avez donné un coup de lame dans le ventre... un très-joli coup... vous savez?... pourquoi Favez-vous ensuite pris sur votre dos et porté à l'écart?

— Ma foi, ce coup de sabre... je conviens que c'était un joli coup... vous mettait hors de combat. Vous aviez l'air d'un brave homme, et je ne voulais pas qu'un brave homme fût écrasé aux pieds des chevaux. »

(' Je vous laisse à penser, ajouta Gustave, si le vieux dragon français et l'ancien major anglais sont devenus bons amis, et si Ton se prive de trinquer dans les deux langues. »

IT PAYSAGES BHËTON».

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