‹ Ça et làChapitre 2 sur 46 · PRIONS · texte numérisé non relu

PRIONS

t Dieu très-bon, conduisant les fils d'Israël, Vous leur avez fait traverser à pied la mer, et, donnant aux trois Mages une étoile pour guide, ils ont pu suivre le chemin qui menait à Vous. Accordez-nous, accordez à notre prière un heureux voyage et un temps tranquille, afin que, sous la conduite de votre ange saint, il nous soit donné d'arriver au lieu où nous allons, et surtout de parvenir au port plus désiré du salut éternel !

€ Seigneur très-miséricordieux, qui, ayant fait sortir votre serviteur Abraham du pays de Ur en la terre des Chaldéens, l'avez gardé dans tous les chemins de son pèlerinage, nous vous en supplions, daignez nous garder, nous vos serviteurs. Soyez pour nous, Seigneur, la voix qui encourage au moment de partir, le repos dans la longueur de la route, Tombre impénétrable aux ardeurs du jour, le manteau qui défend de la pluie et des rigueurs du froid, le char qui nous porte lassés, le refuge à l'heure du péril, le bâton et l'appui nécessaires dans les chemins glissants, le port au milieu du naufrage ; que, toujours sous votre conduite, étant arrivés heureusement au but de ce voyage, nous puissions heureusement revenir parmi les nôtres et dans nos maisons !

€ Nous vous supplions, Seigneur, écoutez nos prièrei :

88 DANS LA MONTAGWE.

disposez de telle sorte le chemin où marchent vos serviteurs qu'ils obtienn(;nl votre salut, et que, <Jans toutes les vicissitudes de cette voie et de cette vie, nous ne perdions jamais votre protection !

f Faites, Dieu tout-puissant, nous vous en supplions, que votre famille marche dans la voie du salut, et que, suivant les exhortations du bienheureux Jean le Précurseur, elle arrive heureuse à Celui qu'il annonça, Notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, Dieu, qui vit et règne avec Vous, dans Tunité du Saint-Esprit, durant les siècles des siècles. Amen.

c Avançons en paix,

fl Au nom du Seigneur, »

A PROPOS d'une pipi.

DOS voici dans la baronnie de la Baronne. C'est une \raie baronnie. Le château a des murs épais; il a gardé ses tourelles, et toutes les tourelles ont encore leurs vieilles girouettes de trois ou quatre cents ans.

DANS LA MOIVTAGISE* 2^

C'est vieux, ce n'est pas refait. Ce sont bien les mômes pierres qui ont vu les barons. Les meubles sont plus jeunes; ils ont Tâge qu'aurait aujourd'hui Julie d'Ëtanges.

Notre ami Rousseau a pu venir par ici, à la suite de sa baronne de Warens, et présenter des assiettes dans la salie à manger où nous dînerons. Il a servi au monde un ûer poisson d'avril sur ces assiettes-là !

Le château couronne une éminence qu'entoure aui deux tiers, le lit desséché d'un torrent. Le torrent s'est frayé une autre route. 11 mugit dans un couloir de roches qui complète la fortification.

Il s'est permis de beaux caprices ! Dédalos ne loi aurait pas tracé une route plus fanlasquo. : des excavations, des cascades surplombées par des masses énormes, des retours sans fin, des puits sans fond. Beaucoup de légendes ont poussé parmi tout cela.

On vous montre un endroit où le torrent fut franchi

à cheval par un Roméo du voisinage, qui était venu se marier secrètement à la fille des ennemis de sa maison, dans leur propre chapelle. Il avait Juliette en croupe.

Un page, compromis dans ces épousailles, s'accrocha à la queue du cheval. On dit que le chevalier le tua, irrité du danger qu'il lui avait fait courir. Ce détail gâte l'histoire; je propose de 1« supprimer.

40 DAMS LA MOI^TAGtlE.

Aujourd'hui on franchit le torrent sur des ponts asseï larges; des charrettes chargées de foin passent où passa le chevalier. Je gage qu'il y a passé un piano, suivi de toutes les romances et de toutes les variations de l'hiver dernier.

L'ancien lit du torrent, fourni d'herbe tendre et planté de beaux arbres, forme une promenade impénétrable aux ardeurs de l'été. Les terres environnantes sont en bon état de culture, et la dame du lieu leur fait produire cinq pour cent.

« Eh bien, n'importe! dit le Peintre. Se trouver dans le vieux château d'une jeune baronne, — elle a beau être fermière, on a beau être sérieux, — cela donne tout de même une émotion. Quel malheur d'avoir lu des romans, lorsqu'il n'en faut plus faire ! »

Le petit salon était plein de choses ingénues du temps de Louis XV. La pendule représentait il Trionfo d'Amore. Mais nous remarquâmes surtout une forte pipe et une grosse blague à tabac.

Dans le boudoir d'une baronne veuve, de tels ustensiles avaient de quoi attirer le regard, cf C'est la pipe du défunt baron? demanda le Peintre. — Non, répondit notre introducteur, c'est 1* pipe de la Baronne. — Oh! oh!

c — La Baronne proe:^ à son mari mourant de ne se

DANS LA MC'TaUNE. 41

point remarier, le pleura, et se mit à jouir de sa liberté en folle qui est femme de bien. Elle avait toujours été an peu garçon, elle devint diable.

« Elle congédia les parents qui Tennuyaient, congédia la société, congédia le monde, congédia les usages. On ne la vit plus qu'au galop à travers les montagnes, le couteau de chasse au flanc, des pistolets aux arçons.

« Parfois elle tombait dans Genève, en équipage fringant. Couchée dans sa voiture, la pipe à la bouche, eile courait à grand fracas la ville scandalisée. Certes, on glosa ; mais il n'y avait à lui reprocher que du tapage.

« Les poursuivants ne manquaient point. Ils étaient attirés par cette fantasia turbulente. Elle les tint trèsloin. On soupçonna un amour extravagant. Le fond de tout n'était qu'un amour d'extravagances.

« Elle est mère. Quelqu'un sut lui dire : «Vous prenez une réputation qui affligera votre fils. » Tout ce feu s'amortit soudain. Elle ne fit plus d'esclandre dans Genève, monta moins à cheval, passa de la pipe à la cigarette ; la cigarette elle-même va s'éteindre.

« Et les cierges de la chapelle, qui a été fort négligée depuis quelques années, se rallumeront. — Pour tout dire, ajouta le Peintre, la Baronne vieillit. — Pas tant.

42 DAnS LA MOnTAG^E.

répundit le Chanoine. Elle est de ces diablei qui se font ermites avant de vieillir. «

En ce moment la Baronne entrait.

C'est une grande personne bien taillée, un peu maîj^e, hâlée par le soleil, très-dame et très-paysanne. Un langage brusque et doux, des allures hardies , des yeux innocents.

« Vois-tu, me dit le Peintre, quand nous partîmes le soir, ce teint hâlé est une beauté secrète et dangereuse. C'est un précipice couvert d'herbe. On dirait : Elle est hâlée, causons moutons et pâturages.

t On s'avancerait sans défiance, et on serait pris avant d'y avoir seulement songé. Puisqu'elle ne veut pas se marier, tout homme jaloux de vivre content évitera de rencontrer souvent cette originale Baronne dans ce sauvage pays.

« Si elle se voulait marier, on devTait l'éviter encore. Elle serait femme de bien, je n*en doute aucunement, mais il y a de ces vertus qui cassent trop les assiettet. En ménage, foin de l'originalité !

c Le pot-au-feu! le pot-au-feu! Plusj'observ^e, plus je me convaincs que le mieux, en tout est d'être comme tout le monde... Quel malheur que tout le monde ne

DAÎfS LA VOIfTAGIHE. 43

soït pas ainsi I Je n'exprime pas très-clairement ce que je veux dire.

<f La Baronne me plairait considérablement, mais son plus grand charme, c'est d'être veuve. En l'épousant on lui ôterait juste cela. Beaucoup de gens font cette folie : ils aiment la fumée de la pipe, qui est jolie à voir... et ils en épousent l'odeur. Voilà mon idée.

a Que crois-tu que deviendra notre Baronne en vieillissant? — Elle sera comme le torrent qui entoure sa maison. C'est un caractère fier qui s'est d'abord creusé un lit fertile. Elle abandonnera ce premier lit, et pendant qu'il y poussera de l'herbe et des fleurs,

« Elle se jettera vaillamment sur la pierre, elle la percera, elle la vaincra, elle s'y creusera des routes profondes; et par ce travail elle aura mis son héritage en sûreté. »

4i DANS LA MOKTACRI.

LA TKAIK NISÈRI.

In hommme descendait de la montagne, à pied, abrité d'un mauvais parapluie. Il était jeune et déjà courbé. Ses habits, propres, sentaient pourtant la mauvaise fortune. Sur sa figure intelligente, les rides laissaient deviner qu'elles étaient venues avant l'heure.

Le Chanoine le salua de quelques mots d'amitié ; il répondit de bonne grâce, sans sourire. Il semblait que Ton dût craindre de lui sourire en parlant. Bientôt il reprit sa route, pressé de rentrer dans la solitude de son cœur. Le Chanoine le suivit d'un regard attristé.

t Assurément, dit le Peintre, cet homme porte quelque grande douleur. — J'ai vu couler bien des larmes, répondit le Chanoine, et je ne sais pas si j'ai rencontré jamais homme plus à plaindre que celui-ci, qui peut-être n'a jamais pleuré.

t II a de rinstruction, du talent, de l'esprit, du cou-

rage, tout ce qu'il faut pour autoriser l'ambition, et il a aussi de l'ambition. Sa vie pauvre, perdue sans espoir, horriblement tourmentée, s'écoule sur cette route où il Ya et revient toujours.

« Il remplit là-haut, dans un village, un petit office, et là-bas, dans la ville, il exerce un petit emploi. Deux fois par semaine, en toute saison, quelque temps qu'il fasse, toujours à pied, il monte et redescend.

M II travaille ainsi pour nourrir un père déshonoré» une sœur, encore jeune et belle, livrée à Tignoble passion du vin, un frère que le vice aurait conduit au crime s'il ne Tavaii plongé dans la stupidité.

« Telle est Texistence de cet homme savant, disert, qui se sent capable d'un grand rôle. Attaché ici, sur cette route, par ces liens durs et ignominieux, jamais il ne se plaint, jamais il ne sourit, jamais il ne parle de sa famille.

« Sa vie est sans consolation. Il n'aime point ces misérables, qui ne l'aiment pas, car son sacrifice ne les a pu corriger. Il les porte par honneur, non par charité. Or telle est son inénarrable misère : il n'a point de Dieu ; la prière n'a jamais rafraîchi son cœur.

« Nous autres, prêtres de ces cantons, ses amis d'enfance, les compagnons de sa jeunesse, que de messes

*6 DANS LA MOWTACHE.

nous avons offertes pour lui, pour ramener h Difu celt« grande vertu humaine et ce formidable malheur! Implacable contre lui-même,

t îl nous a dit : « Laissez-moi ; ne me forcez pas t d'attrister vos oreilles par des paroles que vous regar. « deriez comme des blasphèmes. Si c'est votre Dieu t qui m'a fait cette destinée, elle n'est pas trop lourde € pour moi ; je saurai la porter sans lui. >>

t Cruelle folie de l'orgueil ! Cet homme, qui ne passe pas nne heure sans maudire le jour oh il est né, s'admire lui-même dans sa souffrance. Levant contre Dieu sa tête altière, armé de sa hauteur stupide, dit l'Écriture, il met son Créateur au défi de le consoler.

cr Ainsi le démon nous leurre et nous fait faire pour lui, aux dépens de notre salut, tout ce que nous pourrions faire pour Dieu, au grand profit de notre salut. Car les saints aussi veulent souffrir. Sous la main qui leg frappe, ils disent : « Seigneur, encore, encore I »

« Mais ils souffrent pour expier; en souffrant ils adorent et s'humilient. L'orgueil souffre pour s'exalter, pour se parer de sa douleur, pour se fournir un prétexte de haïr et braver Dieu : « Tu ne vaincras pas ! » Ainsi Satan, le singe, se crée des martyrs.

« Cet homme que nous vendus de rencontrer, on le plaint de ses malheurs. Je le plains plus amèrement que

personne ; je le plains d*une infortune bien autrement horrible que celle sur laquelle on s'apitoie d'ailleurs ju»temenl : je le plains de ses voluptés. »

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