‹ Ça et làChapitre 3 sur 46 · DU BON CRÉTIN · texte numérisé non relu

DU BON CRÉTIN

A la porte d'un pauvre logis , sur la route , se tenait un homme, ou plutôt un être difforme, vêtu d'un long sarrau de toile grise. Il regardait dans un plat creux en poterie grossière. Si profonde était sa contemplation que le bruit de notre équipage ne lui fit pas lever les yeux.

Je n'avais jamais vu un crétin. C'est chose triste et lamentable à voir. Celui-ci était vraiment hideux, plus hideux qu'un cadavre. Dans le cadavre quelque chose dit qu'il a contenu la vie. Le crétin est comme un vase de rebut, que l'ouvrier a jeté là, et dans lequel rien n'a jamais été versé.

« Dieu, pourtant, nous dit le Chanoine, y a mis une âme immortelle, et l'Église y a versé le baptême. Par

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l.'i vertu du bapl^nie, cette âme immortelle, di'-gag/^e un jour de sa prison vile et effrayante, ira dans le ciel el jouira de la présence de Dieu. L'horrible chrysalide est l'enveloppe d'un ange.

f Ceux qui l'entourent ici ne Tignorent pas. Ils ont de la tendresse et du respect pour ce bloc de chair dans lequel dort une âme bienheureuse, à qui la m.ort sera véritablement et dans toute la force du mot un réveil. Sa famille veille sur lui; s*il n'avait pas de famille, la paroisse l'adopterait.

« On le sert. On a étudié les lueurs vagues de ses instincts. La place où on l'installe est sa place préférée, et, s'il y a quelque aliment pour lequel il ait montré plus de goût, c'est autant quo possible celui qu'on lui donne. Les enfants mêmes évitent d'affliger Vinnocent. Car c'est sous ce nom que la foi et la charité le désignent.

t — Puisque le vrai crétin porte ce beau titre d'innocent, me dit le Peintre, évitons désormais d'appeler crétins tant de penseurs, de poètes el d*artistes qui, certes, ne sont pas innocents! Devant leurs œuvres mal faites et malfaisantes, disons notre pensée ; mais ne les appelons point crétins; ne leur faisons plus cet honneur.

« Le crétin passe sa vie à regarder dans son plat creux. Cela ne fait de mal à personne. Mais qui sait ce qu'il y conttwple ? Qui sait s'il n'y lit pas des poèmes sublimes,

s*il n'y voit pas des tableaux merveilleux, si Tair qui roule dans cette cavité ne fait pas entendre à son oreille, plus délicate que la nôtre , des concerts tout célestes ?

« Il tait ses sentations et ses conclusions; nous ne pouvons donc en raisonner. Mais les autres, que nous n'appellerons plus des crétins, et que là-bas on appelle quelquefois hommes de génie et grands hommes, ce qu'ils voient dans la nature, ce qu'ils voient dans le cœur, ce qu'ils voient dans le ciel, nous le savons; ils le disent.

« l!s n'y voient que la matière; des difformités, des malpropretés, des laideurs et des horreurs, et, au delà, du vide ; et le tout n'est à leurs yeux que l'ouvrage du hasard, formé pour amuser le vice en attendant d'être la proie du néant. Jamais cet honnête crétin n'a vu pareille sottise dans son plat creux.

« Il n'a pas disséqué le corps humain et dit ensuite : « Mon scalpel n'a point trouvé l'âme ! » Il n'a point braqué des télescopes perfectionnés sur les profondes splendeurs de l'azur et dit ensuite : « J'ai vu des milliers de milliers d'astres et j'ai suivi leur cours admirablement réglé ; mais je n'ai point vu Dieu ! »

« Il n'a point étudié l'histoire du monde, suivi Thomme depuis Adam jusqu'à Jésus, écouté le témoignage des livres saints, constaté l'accomplissement des prophéties.

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et dit ensuite : a Ce sont des fables! » 11 n'a pas vu rÈglise nourrir de son lait et de son sang le nouveau genre humain, et dit ensuite : « Tuons TÈglise! »

« Non, non, ne les traitons plus de crétins, ils n'en sont pas dignes, ces savants, ces docteurs, ces éloquents, ces illustres qui souillent et ravagent Tintelligence humaine en l'entourant d'une vapeur de mensonges pour la séparer de Dieu! Notre crétin, notre innocent^ n'est pas né de cette race de Gain !

« Est-ce qu'un crétin fait des chansons, des vaudevilles et des peintures obscènes? Est-ce qu'un crétin écrit des chroniques pour les journaux belges? Qui a jamais ouï sortir de la bouche d'un crétin les perverses inepties qu'enfantent à la journée ces sacripants de peine de la littérature?

« Voici que nous venons dépasser. Le crétin ne prendra pas la plume pour en informer les journaux; il ne s'arrangera pas pour faire croire aux Belges et aux Russes que nous lui avons adressé la parole, à lui crétin, et qu'il est admis dans la société des gens distingués.

c Le vrai crétin, le bon crétin, Thonorable crétin n'est pas atteint d'orgueil, cette pire et plus folle des folies humaines. Quand il a contemplé son plat creux et qu'il y a vu circuler des mouches, il n'en est pas plus fier.

Lorsqu'il salit son sarrau, c'est sans effort; il ne prend pas un air vainqueur et n'envoie pas cette souillure aux journaux belges.

« Il n'a jamais connu Tenvie, le pauvre cher innocent I S'il est sensible à la mélodie, il écoute ; il n'essaye point de chanter et ne bail point ceux qui chantent; s'il aime les fleurs, il ne mord pa:, les mains qui portent des bouquets. Aucun vrai crétin n'est féroce, ni ne fait de révolutions, ni ne crée des systèmes religieux, ni ne compose de biographies. »

LA RUINK.

I LUS d'une fois nous avions eu l'occasion d'admirer les effets de pluie dans les montagnes. A la fin ce plaisir devint monotone ; le dernier jour, il était fastidieux.

Quelle pluie ! L'eau tombait, coulait, jaillissait, se précipitait; elle s'étendait en nappes, se tordait en tor-

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rents, s'éparpillail en verges, volait en famée; elle rugissait, elle clapotait, elle tourbillonnait.

a Bah! dit le Chanoine, nous trouverons du feu à la maison. Dès que nous serons sécliés, toute cette pluie n'aura été qu'un beau spectacle... Pourvu qu'elle n'emporte pas les ponts !

« — Et si elle emporte les ponts? — Si elle emportait les ponts, ce serait autre chose. Mais puisque nous avons fait la prière de l'Itinéraire, pourquoi la pluie emporterait-elle les ponts ? »

La sécurité du Chanoine nous laissait un arrière-fonds d« pensées grises. Cependant nous passâmes un premier pont, puis un autre, puis le dernier. Et le soleil riait au seuil de la maison.

On appelle « la maison » un reste d'abbaye et de belle vieille église, seuls monuments qu'aient jamais vus ces lieux sauvages. Les moines ont planté la vallée, l'ont embellie, l'ont civilisée, et on les a chassés.

Non pas le peuple : le peuple ne fait jamais cette besogne. Le peuple était le vrai propriétaire des biens de l'abbaye. Les moines l'instruisaient, le nourrissaient, lui donnaient des terres à long bail et à petil loyer.

Quiconque avait la vocation de l'étude et de la prière

pouvait prendre Thabit religieux et devenait pour sa part propriétaire des biens loués à ses parents. Dans ce temps-là, les loyers ne montaient jamais.

Des villes voisines quelques philanthropes sont venus; ils ont affranchi ce malheureux peuple. Ils Tout affranchi de plusieurs humiliations : de Thumiliation des petits fermages en premier lieu;

De l'humiliation d'avoir pour propriétaires des moines, pour instituteurs des moines, pour conseillers et pour juges des moines ; de voir moines leurs oncles, leurs cousins, leurs enfants.

L'éducation, la justice, la sécurité, tout ce qu'on leur donnait jadis pour rien, ils l'ont payé en hommes libres. Ce qu'ils ne pouvaient plus payer, ils ont eu la gloire de s'en priver.

L'abbaye avait des privilèges souverains. Ses vassaux, défenseurs du canton, étaient exempts de l'impôt et du service militaire. On leur a ouvert la noble carrière des armes, on leur a envoyé le percepteur.

La splendeur de leur vallée, la belle abbaye, construite en nobles pierres sculptées, a été mutilée et dépouillée. La puissante cloche de l'église, à la fonte ! les tableaux et les statues, aux brocanteurs !

Les ornements tissés de soie, d'argent et d'or, aux

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juifs ou à la boue! On a réduit en lingots les ostensoirs et les vases sacrés. L'orgue, qui chantait tous les jours, a été transformé en cuillers d'étain.

Les beaux vieux livres, rassemblés de partout depuis des siècles, ont allumé le glorieux bûcher que formait l'entassement des stalles et des confessionnaux en vieux chêne ouvragé, noir comme Tébène.

Les pompes religieuses de tous les jours du Seigneur et de tous les jours des Saints, chants, processions dans les montagnes, bénédictions, repos, on a tout remplacé par les réunions de la garde nationale.

Le pays n'avait jamais connu ni un ivrogne, ni un mendiant, ni un mécréant ; il y a maintenant de tout cela. Chacun habitait sa maisonnette jolie ; toutes lei demeures sont aujourd'hui des masures.

Les moines avaient partout semé dans la montagne de petits oratoires, refuges des bergers ; à peine en resie-t-il un débris. A la place des ponts de pierre des moines, on a des ponts de bois, jouets du torrent.

Mais combien le ravage n'est-il pas plus grand dans les âmes ! Que de fronts courbés ! que de cœurs appesantis ! que de pensées sourdement révoltées, où la haiûô et l'envie fermentent dans les ténèbres!

DANS LA MONTAGKE. 55

Cependant la foi est encore restée parmi ce peuple et Taide à supporter sa destinée devenue si dure ; l'hospitalité sourit encore sur les ruines de l'abbaye. Deux cellules sont réservées pour les voyageurs.

Nous étions trois; le maître de la maison quitta sa chambre et son lit. Nous ne voulions point qu'il s'imposât cette gêne. « Laissez-moi, dit-il, la plus douce consolation de ma pauvreté. »

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