‹ Ça et làChapitre 21 sur 46 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

JOURNAL DE VOTAGK.

L y avait un beau monument dans la cathédrale de Tréguior, en l'honneur de saint Yves ; un bataillon révolutionnaire le saccagea. Saint Yves, leur avait fait tant de mal! Ces héros, ayant pillé l'église, prirent les ornements sacerdotaux et simulèrent une cérémonie funèbre. L'un d'eux fit le personnage du mort; il se coucha dans la bière. Quand ils eurent achevé, ce plaisant ne bougea pas. On lui cria de venir boire; mais il était mort pour tout de bon. Les camarades l'enterrèrent d'une mine un peu moins gaie. Ensuite ils expliquèrent la chose physiquement, montrant fort bien qu'il n'y avait rien de plus simple; mais le peuple pensa ce qu'il voulut, et l'impression fut telle qu'on en parle encore. Les châtiments soudains, argent comptant^ ne manquèrent point durant cette orgie de crimes. Dieu toutefois ne les multiplia pas, pour ne pas interrompre le cours de ses justices sur une société qu'il voulait punir. Il > ©u eut assez pour maintenir la foi.

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J'ai prié que Ton m'indiquAl, dans les environs de Tréguier, la chapelle de Notre-Dame-de-la- Haine , où , d'après le sieur Emile Souveslre, les bons catholiques vonl brûler des cierges pour obtenir la mort des ennemis dont ils veulent se défaire et des parents dont ils sont pressés d'hériter. Elle n'est point connue. Le sieur Souvestre, qui a découvert cette chapelle, n'en a point fixé la latUude, et les Trécorrois la cherchent encore. Le sieur Souvestre a emporté son secret dans le paradis de Calvin.

J'ai lu une petite Histoire de Bretagne (1833), où il n'est pas question des saints, pas même (sauf dans une note) de saint Yves. L'auteur, quoique prêtre de Trégnier, et bon prêtre, paraît ne s'être pas douté que les saints sont des personnages historiques et éminemment despersonnages politiques beaucoup plus importants que la plupart des grands hommes et des princes. Il m* sait pas qu'une abbaye est un être vivant, dont la fondation ou la suppression a de bien autres conséquences qu'une bataille perdue ou gagnée. Il ne nomme pas plus les abbayes que les saints.

Ce petit livre imbécile est un beau témoignage du niveau où l'insolence révolutionnaire avait su faire descendre l'esprit catholique et même, en beaucoup de lieux, l'esprit du clergé. Nous étions en train d'abandonner à l'ennemi notre histoire la plus exacte, comme nous lui avions abandonné ce qu'il appelait nos légendes.

Visite au port Blanc, ainsi nommé de la blanche et fine poussière de granit qui couvre toute cette plage. A force de jouer avec les rochers, la tt^rrible mer les a réduits en poudre légère. Le vent prend cette poudre et la répand au loin : il lui reste des récifs à user. Les navigateurs craignent ces parages. Les hommes du port Blanc habitent des cabanes poudreuses. Ils sont doux et bons chrétiens. Quels sauvages à convertir au milieu de cette sauvage nature, et quel coeur il fallut au premier missionnaire qui mit le pied ici! Il vint, et la parole de Dieu a germé dans les sables.

A Taspectdu port Blanc, ce quatrain de Godeau, enseveli dans ma mémoire depuis bien des années, a tout à coup surnagé :

Fameux théâtre des DaufVages, Toi dont les flots impétueux Viennent, d'un pas respectueux, Baiser le sable des rivages !

Je n'ai point trouvé que les flots du port Blanc eussent ur pas respectueux. La mer, depuis Godeau, a perdu de set belles manières.

Un vieux paysan riche, chez qui nous entrâmes, se mil à nous parler de la guerre de Crimée : il en connaissait tous les détails, tous les héros et tous les personnages. Les héros, c'étaient les Français et les Russes ; les personnages, c'étaient les Anglais. Quant à ces derniers, le bonhomme n'éprouvait pas le moindre déplaisir de tout ce qui leur était arrivé de fâcheux. Il s'en ouvrait

de grand cœur oubliant la réserve que commandait l'alliance intime. Je voulus ensuite l'amener dans la politique générale, et je crus avoir trouvé une excellente entrée en matière en lui nommant le député de l'arrondissement, c'est-à-dire son propre député, qui était avec nous. Mais ce citoyen français, qui connaissait si bien le général Totleben et le lord Raglan, ne connaissait pa» son député.

Nous avons fêté l'Assomption en grande pompe religieuse et politique. Du côté politique la pompe était humble, assurément, et môme indigente; et le temps n'y prêtait pas ; mais la fête religieuse était véritable. Dès le matin on avait entendu les cloches ; la statue de la sainte Vierge s'élevait, au milieu de la cathédrale, sur un trône de fleurs ; personne dans la ville ne violait le repos sacré.

A la grand'messe grande foule, robes blanches, habits de fête, musique ; pauvre musique, mais c'est celle du pays, et on ne l'entend que ce jour-là. D'ailleurs le peuple chante. Le Kyrie , le Gloria in excelsis, le Credo sont toujours beaux et harmonieux lorsqu'ils sortent du cœur de la foule, d'une foule qui sait ce qu'il y a dans tout cela.

A Vêpres on fit la procession du vœu de Louis XIII dans la ville. Sous la première bannière les mères avec les tout petits enfants, puis les filles de la Vierge, puis les hommes. Hélas ! dans ces ran^s, je ne vis guère que

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des vieillards en habit ae pauvreté; les plus verts soutenaient les autres; un écloppé conduisait un aveugle , ils chantaient de leurs voix qui ne savent plus d'autres chants et qui vont s'éteindre et j'éprouvai que la voix humaine n'a pas toujours besoin de caresser roreille pour arriver au cœur. Le clergé et les autorités suivaient la statue de la sainte Vierge, reine de la fête, et fermaient la marche. J'avoue que tout cela me parut touchant, attendrissant, vraiment beau.

Otez les croix, les bannières, les saintes images, les ornements religieux ; ôtez le sens divin qui reste dans ces hymnes dont la poésie est si fort estropiée, tout devient ridicule. Il n'y a plus que des paysans qui font une cérémonie grotesque, une musique, des autorités, une force armée de village, rassemblés sans aucun but qui justifie les beaux habits et la perte de temps, imaginez tout cela pour planter un arbre de liberté !

Les paysans ne veulent pas de beaux habits pour aller à leur sénat ; ils y vont en habit de travail. Dieu seul leur paraît mériter qu'on fasse toilette. Dans le temps où Dieu fut banni, alors aussi furent bannis les habits de fête et d'honneur. Une logique impitoyable obligea tout le peuple de tomber immédiatement dans l'ignominie du costume. Il fallait prendre la livrée du travail, et même la salir, et même la déchirer.

Qu'on se représente celte petite scène que je viens de décrire, telle qu'elle a dû se passer autrefois. Un peuple plus nombreux, plus instruit de ce qu'il faisait, plus fervent, unanime dans sa ferveur, une église plus riche, un évêqiie, un chapitre, des religieux, des costumes; ea

ce temps-là, les paysans en avaient de beaux, amples, riches de couleurs, brodés, dorés, éléj^ants et magnifiques. Qu'on se représente tout cela, on ne s'étonnera plus de rattachement du peuple pour ces cérémonies plus fréquentes, ni du vide >]ue laisse leur absence dans sa vie morale et môme matérielle; car elles lui otaient la fatigue du travail, lui donnaient un rôle public dont il était honoré, provoquaient en lui et pour lui des ravissements de foi dont il lirait bon secours.

Tels sont les spectacles qui peuvent intéresser le peuple et qui parlent à son cœur. Il faut jeter les masses à genoux ou les mener à l'assaut. Partout ailleurs elles sont serviles, et elles le sentent; et jamais le peuple n'a donné »on cœur qu'à deux sortes d'hommes, les grands guerriers et les grands saints.

A R... la maison esta peine meublée; pourtant rien n'y manque. Humbles chaises, humbles tables, humbles papiers sur les murs, ou point de papiers; mais le luxe et la grâce de la propreté partout. Assez de livres, pas trop, et d'un choix excellent. Bonne table sans excès ; des poissons qu'on vient de prendre, des fruits qu'on vient de cueillir, des laitages frais comme l'air du matin. Au milieu de ce tableau, l'homme sage qui a su le disposer, loyal, honoré, plein de vigueur de corps et plein de vigueur d'esprit, centeur parfait des choses sans nombre qu'il a vues, et qui ne s'enterre pas dans ce grand passé, mais qui s'y pose au contraire comme sur un lieu élevé d'où il embrasse t'=>ut l'horizon de l'avenir ;

il y a des hommes pour qui le passé est une nécropole où tout est conservé, mais mort ; d'autres qui savent en faire une montagne où tout est vivant. Le colonel est de ceux-ci. Il se tient au courant de tout, il est à la hauteur de tout, et parfait chrétien. Avec son petit revenu il parvient à répandre de grandes aumônes ; il en fait de touchantes et particulièrement douces à ces cœurs respectueux et chrétiens. Il fournit de bois tous les pauvres du village, il donne les cercueils des indigents ; et sa fille Marie cueille les fleurs du jardin et fait eile-mônie de ses mains vierges les couraunes que Ton met au front des vierges qui meurent.

L'abbé R..., aujourd'hui heureux curé dans les environs de Tréguier, a été vicaire d'une paroisse populaire à Paris. Voyant le train et la civilisation de ses ouailles, il disait quelquefois : « Saints ivrognes de Bretagne, priez pour nous ! » J'espère que ce cri ne scandalisera point ceux qui, répétant certaine hyperbole célèbre, diraient volontiers : Saint Platon, saint Socrate, priez •our nous! et qui volontiers aussi ne prieraient pas d'autres saints. Un ivrogne breton dans son bon sens est plus respectable que Socrate et Platon dans leur bon sens, et moins fou, ivre, qu'eux lorsqu'ils sont ivres.

Le clergé combat l'ivrognerie tant qu'il peut, sans se défendre d'une indulgence plus particulière pour ces pauvres pécheurs, qui souvent se combattent eux-mêmes et restent bons chrétiens.

Il y a quantité d histoires édifiantes sur les ivrognes.

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« Si vous saviez, me disait ult prêtre, avec quelle humilité ils viennent s'accuser de s'être exposés à un coup de pomme et de l'avoir attrapé, et comme d'autres pleurent d'avoir affronté la mort subitey c'esl-k-dire l'ivresse de Teau-de-vie, qui les prend en effet sans crier gare, avant qu'ils aient eu le temps de réfléchir! Plus coupables qu'eux sont les hommes qui spéculent sur leur déplorable penchant, et qui trouvent, hélas! autant de facilité à établir ces spéculations qu'ils devraient y trouver d'obstacles. Partout on ouvre des cabarets, il j en pousse de nouveaux tous les jouis dans les moindres I villages, et l'impôt des patentes devient sans cesse plus 1 fructueux aux dépens de la santé et de la moralité de nos paysans. •

Dans un village du diocèse de Vannes, on donnait une retraite pour les hommes du lieu et des environs. Plusieurs, venant de loin, arrivèrent un peu échauffés. L'un d'eux se glissa au sermon, qui était commencé, et l'écouta avec grande attention. Le prédicateur parlait justement sur l'ivrognerie. Il décrivait l'homme adonné à ce vice, qui s'abrutit, qui se ruine, qui fait son malheur et celui de sa famille. Au milieu de l'auditoire silencieux, l'homme échauffé se lève, frappe sa poitrine, et d'une voix de tonnerre: « C'est moi, mon Père! Jf. suis ce brigand-là ! »

Ses compagnons, encore mieux conditionnés, attendaient sous le porche. Le sermon fini, ils se présentèrent à la maison de retraite. On leur en refusa l'entrée.

Ils insistèrent; ce fut inutilement ; on les laissa dehors. Alors ils résolurent d'employer la force et se mirent à pousser terriblement la porte fermée. Un prêtre ouvrit la fenêtre et les harangua. Ils écoutèrnt respectueusement. Il leur dit ce qui était à dire et les ajourna à la retraite prochaine. L'un d'eux prit la parole. « Et mon âme? » s'écria-t-il.

Ce fut tout son discours ; il attendrit les assistants. Les autres pleuraient. On les laissa pleurer quelque temps ; ils ne s'en allèrent pas; on ouvrit.

Un recteur voyait un de ses paroissiens rôder autour du cabaret, où, hélas! le paroissien n'avait plus rien à faire. Il le chassa du geste. L'ivrogne, docile, s'écartait, mais pour revenir bientôt. Le recteur, ne voulant pas faire faction toute la soirée à la porte du cabaret, résolut de repousser l'ivrogne jusqu'à sa chaumière. Il avança donc, faisant toujours son geste quand l'ivrogne se retournait, ce qui avait lieu de trente en trente pas. Enfin, ne pouvant se résoudre à perdre de vue le cabaret, le pauvre ivrogne imagina de marcher à reculons. Ce n*était pas le moyen d'être plus solide sur ses jambes et de voir plus clair, et il disparut dans un fossé. Le recteur y courut ; il vit son paroissien étendu sur le dos, récitant le chapelet. Il lui tendit la main ; l'autre, d'un air de componction : « Monsieur le recteur, voyez en quel état le Seigneur m'a réduit! »

Il croyait être comme le saint homme Job. Le recteur le tira du fossé, sans discours, et ne le laissa qu'entre

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les mains de sa femme, qui prolesta qu'elle saurait bien le faire coucher.

Le curé de Paimpol, M. Moy *, gouverne sa paroiss* depuis trente-cinq ans. Il Ta administrée dans toutes ses misères et ses infortunes, peste, famine, guerres, révolutions. Sous le poids des ans, il a conservé l'âme tendre et ardente de la jeunesse ; point de calus sur le cœur, point de sommeil. Comme il aime sa paroisse il aime TÉglise. Ses confrères du canton et des cantons voisins, qu'il avait invités pour faire honneur à ses hôtes, l'entourent de leur respect affectueux. Le monde n'a point ce spectacle de la vénération des justes pour les saints, et il n'en est pas de plus salubre et de plus doux. En écoutant ce vieillard, je le comparais à beaucoup d'hommes jusiement estimés que j'ai pu voir de près. Quelle différence et de pensées, et de vues, et de cœur! Quelle supériorité en tout genre dans ce pauvre curé d'un petit lieu de Bretagne!

Le monde se tire d'affaire par le dédain ; il a bien raison !

Voici comment on menait la vie aisée, il y a trente ans, dans la ville où nous sommes. Une dame, qui y séjourna en visite de noces, nous en a fait le tableau.

On déjeunait de huit heures jusqu'à dix, on jouait aux dominos jusqu'à midi. On dînait à midi jusqu'à deux

» Ce saint vieillard est mort.

heures, on jouait aux dominos jusqu'à six. On dînait à six heures jusqu'à huit, ou jouait aux dorainos jusqu'à éÏTLf et on se couchait.

Un jour que la seconde séance de dominos n'avait pu s'arranger, Thôle de celte jeune mariée, ne sachant que faire pour l'intéresser, lui dit : « Avez-vous vu notre drap mortuaire ? »

On alla voir le drap mortuaire jusqu'au souper.

Le tisserand est à son dur métier depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Il a gagné douze sous.

Nous sommes réveillés de grand matin par les pauvres gens qui se rendent à la messe, chaussés de sabots. Nous les voyons de nos fenêtres, à genoux hors de l'Église, trop étroite pour les contenir. Gela continue jusqu'à midi. Tout le monde entend la messe le dimanche ; les jours ordinaires, tous ceux qui le peuvent en se levant plus matin. Je parle des ouvriers. Il y a des bourgeois libres penseurs qui ont voulu rendre socialiste ce peuple si chrétien. Ils se sont coalisés pour extorquer aux pauvres leplus légitime prix de leur travail. Quand un ouvrier a fait une pièce de toile, il faut qu'il la vende pour acheter immédiatement du fil, afin de commencer sans délai une autre pièce, et aussi pour acheter du pain. Il va donc offrir sa toile au négociant Celui-ci propose à peine plus que la valeur de la matière première. Le malheureux ouvrier refuse. Mais le prix offert est partout le même ; le temps presse, la faim presse; l'ouvrier

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