C0Î1TES
cède. Alors on baisse encore. Le négociant alU'gue que l'occasion est manquéc, qu'il n'a plus de demandes, etc., et l'ouvrier cède encore. Dieu sait quelle haine s'amasse dans son unie. L'habit bourgeois lui inspire de l'horreur.
Pour obvier aux effets de cette cruauté mercantile, la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul a établi une sorte de mont-de-piété. Elle prête sur dépôt de marchandises, en attendant qu'une forte commande fasse monter le prix, malgré la spéculation.
Mais le mal est fait, le coup est porté. La charité des chrétiens ne peut plus faire oublier la dureté des spéculateurs et n'obtient pas grâce dans l'esprit des victimes, où se rêvent de terribles représailles. Et les chrétieus, dénoncés par les spéculateurs comme ennemis de la liberté qui doit mettre fin à tous les maux, pourront bien recevoir les premiers coups.
C'est aujourd'hui, le 25 août, fête de saint Louis. Le monde a bien marché depuis le chêne de Vincennes !
Saint Louis, mon patron, doux chrétien prince austère, L'Église te compare au lion rugissant, El comme un ange armé lu parus sur la terre, Toujours baigné de pleurs, toujours baigné de sang.
Le blasphème expirait sous ton œil menaçant; Le Dieu juste par toi gouvernait sans mystère; Les pauvres espéraient au pauvre volontaire Qui portait en son cœur le Dieu compatissauL
ET PAYSAGES BRETOPIS. 357
Aucun droil contre toi n'éleva de reprochei,
Tu fis justice à Dieu dans ton peuple, en tes proche»,
En lol-môme ; et toujours, poussé du Saint-Esprit,
Courant sus au m(^chant, au traître, à l'incrédule. Tu disais : « Du Seif^neur j'apporte la cédule ; Je suis le bon sergent du Seigneur Jésus-Christ!
Un nid dans Therbe et dans les bois. Le bisaïoiil du propriétaire actuel a bâti sa maison sur remplacement où se trouvait la cabane de paysan qu'il habitait quand la fortune est venue lui faire visite. Notre ami n'a rien voulu changer dans celte demeure où son père et son grand-père ont vécu, où il a été élevé et où il a élevé ses enfants.
La maison se tapit entre cour et jardin. Une treille égayé le mur du midi, un jasmin et des églantiers fleurissent le mur du nord. Dans la cour il y a des orangers rabougris ; dans le jardin, des ifs bizarres et une vieille allée de buis où Ton va défier le soleil sous une voûte éloilée. A l'extrémité de la cour la chapelle seigneuriale est ouverte; le seigneur en est le premier sacristain : ses enfants sonnent la cloche et allument les cierges ; il répond la messe.
Tout est plein de bonnes vieilles choses : vieux meubles, vieux portraits , vieilles images , vieux livres. Maison, jardin, chapelle, tout est caché dans un enclos de collines. Si Ton monte sur ces collines on voit de vastes champs, puis des bois et quelques pointes de
clochers, et d'autres collines plus hautes qui ferment l'horizon.
Notre ami chérit ses vieux ifs, sa vieille maison, toutes ses vieilleries ; il chérit sa solitude où tant d'oiseaux chantent et tant de cœurs se serrent autour de lui. Il vit ainsi où vécurent ses ancêtres, entouré de leur sagesse, dans leur simplicité, comme s'ils étaient encore là. Les rires de ses enfants égayenl ces témoins de sa laborieuse et sérieuse vie, et lui donnent la perspective de l'avenir, j comme il a celle du passé. %
C'est ainsi que l'homme vivait jadis, entre un double 1 horizon, deux fois sacré : d'un côté le tombeau de son père, de l'autre les berceaux de ses enfants ; et il priait pour le passé et pour l'avenir au pied du même autel oà le passé avait béni son berceau, où l'avenir bénirait sa tombe.
n y a une poésie des âmes austères qui remplit tout ce vieux logis, qui s'exhale des meubles, des livres, des mui*s; qui jaillit de partout, comme du tronc de ce vieux jasmin jaillissent toujours des fleurs nouvelles, de belles fleurs, de belles étoiles blanches toutes pleines de parfums charmants.
Oh ! que l'on nous a gâté la viel
« Rien, me disait Sylvestre, ni fortune, ni gloire, ni concours des hommes, rien ne peut donner ce que je mettrais au-dessus de toutes les félicités terrestres : le bonheur d'habiter une vieille maison que mes pères
auraient bâtie, et de rêver sous quelques v'eux arbres qui m'auraient vu enfant!
« Il n'y a pas de lieu sur la terre oi!i je puisse être chez moi. Je ne suis pas né dans le pays de mon père, je n'habite pas le pays où il est mort. Je n'ai point de souvenir de l'église où j'ai été baptisé ; j'ai fait ma première communion dans une chapelle qui a été démolie; j'ai habité vingt maisons de plâtre qui n'existent plus ; j'ai passé dans un lieu mon enfance, dans un autre mon adolescence, dans un autre ma jeunesse; j'ai été marié dans un autre. Mes défunts ne sont pas deux dans la même terre. L'appartement où j'ai amené ma jeune épouse est habité par des gens que je ne connais point ; il y en aura demain que je ne connaîtrai pas dans: celui où elle est morte ; la maison de son père est vendue ; les amis qui l'avaient connue sont dispersés ; sa tombe est au mil'eu du pêle-mêle de vingt mille autres, dans une de ces horribles fosses communes sur lesquelles piétine la canaille parisienne. On nous a gâté la vie et la mort! Et comme je n'ai point de tombeau, je n'ai point d'autel. L'église où je vais prier n'est plus celle où j'ai prié dans la ferveur de mon âme, au milieu de ceux que j'aimais ; personne des miens avant moi n'y a prié, personne des miens après moi n'y priera. Où irai-je? Je n'ai point de clocher, point de maison paternelle, et en réalité point de terre natale. Mes vieux amis ne sont rassemblés que par hasard dans cette auberge que j'habite , dans ce Paris peuplé d'étrangers.
« Je vois des gens qui n'éprouvent pas cette douleur, qui ne la comprennent plus. Ils s'étonnent que je reste
là où ma fomnio est morte, où j'ai vu natlre mes enfants. Ils ont, eiix, un lieu natal où ils pourraient vivre : i!s viennent à Paris et souhaitent ne le quitter jamais, y mourir, au bruit des omnibus, dans une maison à cent locataires où ils seront établis depuis six mois. Ils se trouvent bien d'errer par les rues et d'y voir tous les jours dos boutiques nouvelles et de ne revoir jamais ce qu'ils ont vu déjà. On nous a gâté l'esprit et le cœur î « Père qui êtes aux cieux 1 vous comblerez le vœu de mon âme : je serai chez moi chez vous, et rien ne changera plusl »
« La mer, dit Tun de nos compagnons, est ici plus vaste qu'au Groisic. — Point du tout, dit l'autre, ce n'est ici qu'un petit détroit, la mer est resserrée ; au Groisic elle est sans bornes. » Ghaude dispute. On vint à l'arbitre. Il fit remarquer que ceux qui disputaient n'avaient pas regardé la carte, n'avaient pas vu encore la mer d'ici, et que pas un n'avait jamais passé au Groisic.
La plupart des disputes et contentions de ce genre n'ont pas de plus raisonnable fondement. La vie seiait tranquille si l'on savait ne point prendre garde à ces idées de travers qui ne changent rien aux choses; mais elles sont agaçantes. Il semble que ce soit une entreprise très-injuste sur les droits de notre raison et une tyrannie de ces esprits quinteux et contrariants, lorsqu'ils viennent ainsi nous soutenir leurs opinions insoutenables. Il en faudra prendre l'habitude, comme de souffrir taii
d'incommodités qui gâtent les plus aimables choses du monde. J\ii lu que l'on vit arriver un jour dans le ciel une petite âme inconnue qui entra tout droit, sans avoir éprouvé aucune fatigue, ni versé une larme, ni subi un malheur, ni rien fait d'éclatant. Le bon Dieu lui assigna une place très-glorieuse, et il y eut dans toute l'assemblée des saints une espèce de murmure étonné. Les regards se tournèrent vers l'ange gardien qui avait amené cette petite âme. L'ange s'mclina devant Dieu ; il obtint la permission de parler à la cour céleste, et de ses lèvres tombèrent, avec un bruit plus léger que celui des ailes du papillon, ces paroles que tout le ciel entendit : « Cette âme a toujours pris de bonne grâce sa part de soleil, d'ombre et de poussière, et n'a jamais rien contesté dans tout ce qui n'offensait pas Dieu. »
ou ROMAR
« LjcouTKZ, Madeleine, écoutez î j'ai quelque chose à vous dire qui n'est pas d'un petit intùiôi. Vous êtes jeune et je suis vieux; il y a entre nous vingt-cinq ou trente ans, vingt-cinq ou trente siècles! Ce n'est pas une raison
pour que je ne parle pas raison. Je crois que vous ferex bien, que vous ferez très-bien d'écouler ce que je veux vous dire, Madeleine.
« Tai vieilli sur les livres :]e ne dis pas cela pour me recommander ; mais, à force de feuilleter les livres, j'ai appris beaucoup de choses que les livres ne disent pas. Je sais en vérité beaucoup de choses, Madeleine. Les vents d'un demi-siècle, en soufflant sur ma tête, ont dispersé mes cheveux. La sagesse habite sous les fn nts dépouillés.
« Tous les sentiers de la falaise vous sont connus, et vous montez et vous descendez en courant, là même où il n'y a pas de sentiers. Moi, je vais lentement, lourdement, mais je sais où je mets le pied, et j'arrive quand vous êtes encore perdue dans vos chemins de traverse. Ce n'est pas le chemin de traverse, c'est le grand chemin qui est le bon, et l'on arrive plus vite en marchant qu'en courant, Madeleine.
« Vous avez l'œil perçant, vous distinguez un oiseau dans les roches et dans les broussailles à des distances où je n'apercevrais pas même un douanier. Je vois pourtant plus loin que vous, Madeleine; oui, certes, je vois plus loin que vous ! Je vois demain , que vous ne voyez pas. Je vois plus près aussi. Vos yeux, toujours à cent pas devant vous, ne regardent point ce qui vou» «ntoure.
ET PAYSAGES BhETONS. 363
« Vous aimez les fleurs, vous aimez à former des bouquets, et vous dévaliseriez bieu tous les arbres d'un verger au temps de la floraison pour vous tresser une couronne, ou même pour tout jeter à vos pieds et danser sur des fleurs. Moi, je sais qu'il faut laisser les fleurs sur Tarbre si l'on veut avoir des fruits. Encore une chose, Madeleine, que vous ne savez pas !
« Pourquoi faites-vous cette moue railleuse, et quel «oupçon ou quelle vanité vous traverse l'esprit? Quoi! pensez-vous donc que je vante ma sagesse parce que j'aurais une folie en tête? Ah! mon enfant, si je voulais rire! Non, certes, je neveux pas rire ! je veux seulement donner un bon avis, un utile avi:», même à la .cile et brillante Madeleine.
a II ne faut pas croire toujours, mon enfant, que l'on pense à vous faire la cour, et que l'on ne saurait avoir autre chose en vue, et que quiconque vous dit un mot s'est demandé : a Comment pourrais-je bien plaire à celte belle personne et prendre une petite place dans son cœur? » Hélas! Madeleine, ceux mêmes qui pourraient s'occuper de cela ne s'en occupent pas assez.
€ Sans doute la jeunesse et la beanté dérident les vieux fronts ; elles disposent à l'indulgence l'esprit le plus morose ; elle samollissenten quelque chose le cœur le plus endurci. Là-dedans l'admiration peut avoir sa part Mais la grande part, faut-il vous la dire? la grande part.
Madeleine, est celle de la compassion. Si vous vous récriez, je ne dirai plus la compassion , je dirai la pitié.
a Certainement, la pitié! Je ne prétends point que de grands périls vous entourent ; je crois qu'il n'y en a point; mais tout au moins de grands chagrins vous attendent. Il en est un terrible pour les femmes ; terrible, inévitable et périlleux : le chagrin de vieillir. Vous ne croyez pas que Ton vieillisse, Madeleine, ou ce n'est pas votre affaire. Vous croyez que les uns sont venus au monde avec leur peu de cheveux gris, que d'autres mourront avec l'abondance de leurs cheveux noirs.
« Point du tout, chère Madeleine ; les chauves ont eu des cheveux, et les chevelus deviendront chauves. Comptez là-dessus. Comptez que les pas légers s'appesantiront, et que les regards perçants et clairs verront descendre autour d'eux un voile de brouillard qu'ils ne pourront percer. Et il y a des mots qu'il faut dire et des soupirs qn'il faut pousser, qui brisent la voix la plus agile ! Heureux, alors, qui sait encore chanter le Credo et fredonner des psaumes !
c Eh bien ! dans cette triste condition humaine, savezvous ce qui est bon, ce qui est sage, ce qui même est doux ? C*est de songer que l'on vieillira et de s'exercer à vieillir. Voilà pourtant, Madeleine, ce que je viers vous proposer. Choisissez à présent un bâton de vieillesse. Prenez-le où vous voudrez, pourvu qu'il soit droit et ferme ; mais prenez-lt.
BT PAYSAGES BRET0I1S. 365
f Vous direz que c'est trop tôt, que vous n'avez pas ▼ingt ans ; que ce bâton, après tout, c'est un maître, et que, belle et di3 bonne race, avec un joli bien, vous ne voulez pas sitôt vous voir asservie. 11 vous plaîl qu'on soupire, qu'on espère et qu'on n'espère plus, et qu'on espère encore. Cela vous amuse, Madeleine, de remuer et d'abattre tant d'espérances et de penser que tant de cœurs sont pleins de vous.
« D'abord, chère petite, ils ne sont pas tant, et ils ne sont pas pleins; et, pour le plus grand nombre, votre dot tient bien l;i moitié, ou les deux tiers, peut-être les trois quarts, quelquefois les quatre cinquièmes de la place que vous pensez occuper. Ah ! Madeleine, si vos beaux yeux savaient le peu de prix des beaux yeux sur les marchés d'à présent! Déjà, de mon temps, ils ne comptaient plus guère; ils ont encore beaucoup baissé.
t Qu'est-ce que Ton admire tant sur votre jolie tête? Vos cheveux, dit-on, si longs, si fournis, si fins, plus noirs que l'aile du corbeau, et qui jettent des reflets bleus d'ardoise et de moire? Moi, je dis que le véritable ornement de cette tête charmante, c'est la forêt de Penguilly dans le Finistère, qui rapporte dix mille francs. Et vos beaux yeux, 6 Madeleine! vos vrais beaux yeux,
t Ce sont vos deux étangs d'Auvergne, affermés chacun trois mille francs. L'amour prend feu dans la forêt, il rêve de se rafraîchir dans les étangs. Ah! qu'il en aime l'éclat paisible et la grandeur 1... Mais quelque jalouse a
366 r.oNTBS
dit qu'un rhomin de fer, passant p^^R de vos étangs, allait porter le poisson de mer en Auvergne ; aussitôt vos yeux ont rapetissa'. Si l'un de vos étangs venait à tarir soudain, soudain vous seriez borgne, Madeleine !
* H y a six mois, vous étiez déjà ravissante ; mais, à cause de vos reparties aiguës et de certains beaux dédains, Ton vous trouvait, — Ton avait tort, — plus d'impertinence que d'esprit. Voilà que votre oncle meurt et vous lègue ses salines des environs de Guérande . et voilà que votre esprit paraît plus aimable et plus piquant. On apprend que les salines ne sont pas tout rhérilage, qu'il y a encore le joli pré du Pouliguen : un grain de beauté sur votre cou d'ivoire I
« Ainsi voit le monde; ainsi voient les jeunes garçons plus encore peut-être que les pères. Savez-vous comment la pauvre Anastasie est parvenue à se faire épouser du beau Léandre, qu'elle aimait et qui la trouvait laide ? Laide et mal taillée ; et Léandre s'étonnait qu'elle eût l'audace de l'aimer, et ne tarissait point sur les disgrâces de sa personne «t de son esprit.
« Un héritage arrangea tout, releva la taille d'Anastasie, effaça ses taches de rousseur, lui fit un esprit tout aimable et plaisant. Léandre eut des rivaux qui l'inquiétèrent, et la belle Eudoxie au teint de lait, fraîche comme l'aurore, svelte comme un peuplier, la belle Eudoxie, ô Madeleine, pleurant Léandre ingrat, dut choisir son époux parmi les rebuts d' Anastasie.
« Avec mes pauvres yeux qui ne voient guère loin, tout en faisant mon whist dans un coin du salon, tout en lisant mon journal qui me laisse penser à autre chose, j'ai compté vos serviteurs : il y en a cinq, peut-être six.
t Si seulement votre maison de Nantes brûlait, le premier vous verrait plus noire que la fumée ; le second décamperait si quelque cousin ensuite se faisait adjuger l'héritage de Guérande ; le troisième, si vous perdiez encore un de vos étangs ; le quatrième, si les deux étaient perdus ;... et, si enfin la forêt de Penguilly venait aussi à disparaître.
« J'en ai compté cinq ou six : vous les verriez tous à la suite de mademoiselle de Hautecouleurs ; le septième seul vous resterait.
t Bien loin des autres, tout à fait hors rang, presque dans la foule, visible seulement pour des yeux qui ont pleuré, ce septième est le seul qui vous aime et le seul que vous n'avez jamais aperçu. Il est grave, il est fort, il a l'âme sereine et douce, et il ne s'est jamais proposé d'être riche ni de jouir de la vie.
c Votre maison de Nantes ne brûlera pas, on ne vous enlèvera pas l'héritage de Guérande, vous garderez vos deux étangs et voire forêt de Penguilly. C'est triste pour mademoiselle de Hautecouleurs, c'est dommage pour vous. Car mademoiselle de Hautecouleurs verrait aug-
30b COWTEI
mériter sa cour, et vous, qui valez mieux que tous vot trésors, vous, Madeleine,
a Pauvre, vous verriez venir à vous le septième, qui se tient à l'écart et qui aurait honte de paraître escalader vos maisons, vos salines et vos bois. Vous le verriez accourir, et vous connaîtriez la tendresse, et vous auriez Tappui d*un grand cœur. Quand j'ai vu que je vous désirais ce bonheur, alors, Madeleine, j'ai su combien vous m'êtes chère.
« Et quand j'ai connu que vous m'étiez chère, cela m'a tout à fait donné bonne opinion de vous. Je me suis dit : « Il y a quelque chose en cette jeune fille, quelque chose qui vaut mieux que sa richesse, mieux que sa beauté, mieux que son esprit. Il y a de Tintelligence, une âme élevée, un cœur pur et bon. »
« Je regrette que tout cela tombe au jeune seigneur de la Ville-Oison, qui n'a véritablement que sa cravate, ou au brillant Desrosiers, qui sera mangé par les chevaux, ou au sérieux Tirefranc, qui deviendra juif, ou au rêveur Engoulevent, qui fait des vers de treize pieds, ou à l'innocent Baillemouche, qui n'est rien, qui ne sait rien, qui jamais ne fera rien.
« Cependant, Madeleine, le plus mauvais choix serait de ne pas choisir, de vous prolonger dans les coquetteties, dans les rêveries, dans les railleries ; de prendre cette habitude d'être adorée et de ne servir à rien en
ET PAYSAGES BRETONS. oC9
ce monde qu'à exciter rambition de quelques jeunes nigauds.
« Prenez-en tout de suite un ; prenez celui qui vous montrera le plus de cœur et de bon sens. Entrez dans le sérieux de la vie, dans l'œuvre, dans le devoir. Faitesvous vieille pour apprendre à vieillir. Telle que vous êtes, avec ce courage qui ne diminuera point et cette raison qui mûrira, peut-être aurez-vous la gloire d'élever votre mari, en attendant d'élever vos enfant».
t Ainsi soit-il, Madeleine ! »
t Moi, Madeleine, pauvre ignorante qui ne vois rien, qui n'entends rien ; moi quasi folle, incapable de réfléchir, j'ai pourtant réfléchi, j'ai essayé de comprendre et de voir.
« Et j'ai cru deviner que ceux qui se piquent souverainement de voir ne voient pas, et que ceux qui se flattent de tout comprendre ne comprennent pas ;
« Et les fins observateurs qui regardent à droite et à gauche, en faisant la partie de whist, peuvent bien perdre la partie, mais n'ont rien observé.
« I juoi ! cinquante ans d'existence et de lecture, et un sage de cette force n'a point encore appris qu'une femra« sait voir ce qu'elle ne regarde pas !
t Us ne «ont pas cinq ou six ; ils sont six bien comptés ; et il y en a six autres ailleurs ; et le septième, foi d'honnête fille, le septième est le treizième, s'il vous plaît !
« Quelquefois après le bal ou la promenade, quelquefois le matin avant la messe, ils m'ont occupée assez sérieusement. Sans vanité, je les connais.
« Et si je voulais décrire le mystérieux septième (septième d'ici, treizième sur le total), si je le voulais décrire, je crois sans vanité que j'en viendrais à bout.
« Je pense môme que je pourrais apprendre quelque chose sur son compte au savant perspicace qui, naïvement, croit l'avoir découvert. Science orgueilleuse !
« Et je sais très-bien ce qui fait le charme et la beauté démon humble personne; je sais très-bien que la parure qui me va le mieux est une inscription de rente.
« C'est pourquoi je me suis dit un jour : « Madeleine, « tu prieras la Vierge Marie, et, si la Vierge Marie a « quelque bonne volonté pour toi,
« Elle t'inspirera Tamour du cloître; et tu couperas tes c cheveux comme Hortense, qui porte à présent la cor- « nette, comme Valentine, qui prie au Carmel, pieds « nus. »
« Or, un jour que j'avais fait cette prière, voilà que sur le seuil de l'église... Regardez bien si personne n'écoute; je vais vous dire un grand secret
BT PAYSAGES BRETONS. 371
t Voilà que sur le seuil deréglise...Nori, je ne puis me résoudre à révéler ce mystère... Mais vous qui voyez tout, vous étiez là pourtant, et vous n'avez rien vu î
« Comment ! je me laisse arrêter par vous, vous forcez votre timide compagnon de m'adresser la parole, je lui réponds à peine, et vous ne comprenez pas !
« Vous n'avez à la bouche que le mérite de cet homme rare, son esprit, ses talents, son courage. J'ai soin de n*y prendre aucun intérêt, et vous ne comprenez pas ^
« Nous le rencontrons fréquemment quand vous dirigez la promenade ; cependant je vous laisse toujours diriger la promenade et vous ne comprenez pas !
t Vous me louez de m'intéresser à la géologie, à la minéralogie, à Thydrologie, à toutes les sciences de notre phénix, et vous ne comprenez pas !
« Je vous dis parfois que j'ai horreur des inutiles et des galantins; que l'homme ne vaut pas par la cravate ni par la figure, pas même par le nom ; qu'il se juge par l'œuvre et se pèse au poids du cœur, et vous ne comprenez pasl
c Vous me voyez perdre mon goût pour le blason. Malgré l'impertinence de mademoiselle Ghafin, devenue baronne de Ragrot, je n'ai plus le désir d'être au moins vicomtesse pour écraser cette baronne, et vous ne comprenez pas!
« Parfois, cependant, votre lent esprit semble enfin déchiftVer ma pensée ; vite, il essui»'. ses besicles pour mieux lire ; vite, je brouille la page, et vous ne comprenez pas !
tt Votre fier ami, lorsqu'il nous rencontre, m'adresse à peine la parole ; mais le hasard nous fait rencontrer régulièrement , et vous croyez que je ne comprends pas ?
a Cet homme fier et hardi, qui l'autre jour domptait cent ouvriers en révolte, qui le lendemain affrontait la tempête; ce vaillant qui sait parler, cet éloquent qui sait agir,
a II rougit devant moi ; il s'embarrasse, il baloutie et s'entortille : il cherche néanmoins cette humiliation et ce martyre, et vous croyez que je ne comprends pas ?
«Vous qui remarquez tout, qui tenez compte de tout, et qui tirez des inductions de tout, connaissez-vous seulement l'histoire et le jeu du galet ?
« Oui, l'histoire et le jeu du galet? Je vois votre air confus, j'en ai pitié. Que monsieur votre grand et sagace esprit daigne essuyer ses besicles.
t J'avais ramassé un galet gris et rose, très-régulièrement usé par la mer en forme d'œuf aplati. Il y en a cent ^ millions de tout pareils sur la plage.
t Notre savant, à ma demande, — vous n'avez pas compris! — m'expliqua, très-mal, pourquoi ce galet était gris, pourquoi rose, pourquoi en forme d*œuf ;ij)lati, tout ce que vous m'aviez expliqué très-bien la veille, et je m'en souvenais.
« L'explication donnée... c'est ici qu'il convient d'essuyer les besicles... je portai le galet à mes lèvres pour voir s'il était salé, ei je le laissai tomber. Que fit notre homme fier, notre homme sérieux?
t II tourna, vira, détourna votre attention et la mienne et finalement ramassa le galet, ému comme s'il avait dérobé le Kohinoor.
« Parce que vous n'avez rien vu, vous croyez que je n'ai vu rien, et parce que vous ne comprenez rien, vous croyez que je n'ai rien compris !
« Et si vous m'aviez vu rougir, vous auriez cru que je rougissais de voir un homme de mérite faire cette action digne du jeune Engoulevent.
a Dites-lui, si vous voulez, que je le connais, que je connais son cœur; que je vous ai fait conter toute son histoire, tout son courage, tous ses travaux.
« Dites-lui qu'à son insu (un jour que vous n'aviez point vos lunettes), j'ai vu sa mère et ses sœurs dans le charmant asile qu'il leur a fait à la sueur de son noble front ; dites-lui que je les aime.
974 COKTES ET PAYSAGES BRETOUB.
« Dites-lui que, s'il veut pour épouse une fille sanit ien, il peut demauder la pauvre Madeleine ; car c'est mi qui est riche, el la cœur de Madeleine lui a tont donué. »