A JACQUES-EMILE LAFON, PEINTRE
.L me semble que j'habite un tableau du quatorzièmo siècle : le cadre est tantôt un cloître, tantôt une église. Toutes les figures qui s'y meuvent sont empreintes de cette piété que Ton trouve dans les ouvrages des vieux maîtres. Il n'y a pas de visages que le bon Dieu et le capuchon ne sachent embellir. Foi, amour, beauté, c'est le même mot. Je m'étais demandé par quel pro-
cédé les artistes du moyen âge rendaient charmants des types parfois si vulgaires, où ils prenaient ces figures communes cl belles, où ils avaient vu des saints camards, des anges louch(^s, de^; vierges lippues. Ils trouvaient cela dans les couvents, dans les églises, sur la place publique, et ils n'avaient pas besoin de chercher beaucoup. A défaut d'autres documents, je ne voudrais que ces représentations de la figure humaine pour montrer combien il y avait de foi, de piété, d*honnêteté dans le moyen âge.
Outre mes très- chers et révérends Pères profès, mes frères les Novices et mes frères les CoMvers, tous illuminés de ces beaux rayons de la prière, je vois ici. le dimanche, des paysans qui fourniraient d'admirables têtes de disciples, de martyrs et d'apôtres. Vingt bonnes femmes des campagnes d'alentour n'auraient besoin que de la robe et du voile antiques pour former des groupes d'Orantes qui ne laisseraient rien à désirer ni du côié de la vérité, ni du côté de l'idéal.
Et c'est pourquoi je t'écris. Quand tu auras quinze jours à dépenser, viens dans cette tranquille et renaissante abbaye de Solesmes ; elle renaît, non à l'âge où elle est morte, mais juste à l'âge de la belle et fervente jeunesse. Quinze jours ici te vaudront quinze mois d'études ; tu verras des têtes de moines, tu sauras ce que c'est qu'une physionomie de saint dans l'ordinaire de la vie. La grave douceur de la méditation demeure sur ces visages, comme l'odeur de l'encens reste dans l'église après que les encensoirs sont éteints.
Tu seras reçu chrétiennement, c'est tout dire. On te
donnera une des chambres qui regardent sur la campagne et sur la rivière; d'un côté tu entendras chanter les oiseaux, de Taulre les moines. Tu jouiras de la beauté des offices. J'ai la grand'messe tous les jours, pour moi «eul, sans tapngc de chaise, sans piétinement de curieux, •ans froufrou de robes élégantes, sans bruits du dehors. Ici point de suisse, pas même de hallebarde; aucune figure d'employé. La loueuse de chaise est inconnue ; le donneur d'eau bénite, inconnu ; la belle voix du chantre expressif, inconnue. Aucun progrès n'a embelli le culte; la poésie du Santeuil et la musique du Lebœuf, inconnues ! C'est l'office divin d'avant le progrès. Le très-révérend Père abbé ne permet pas que rien ose altérer la saveur de la divine liturgie.
Viens; n'apporte que l'ordinaire bagage : tes crayons, tes pinceaux et ta Journée du Chrétien : homme heureux et sage qui, donnant à ton art toutes les forces de ton intelligence et tous les jours de ta vie, as su ne point séparer ton art de ta foi ! Mais si par hasard tu voulais des livres, il y en a ; et si, sans te donner la peine d'ouvrir ces livres, lu veux cependant savoir ce qu'ils disent, on te le dira. La théologie sait beaucoup de belles choses sur tous les arts, sur le tien particulièrement : on t'offrira ses lumières. La science ici est douce et généreuse; le savant ne garde pas sa trouvaille pour garnir un rapport ci l'Académie. Comme c'est à Dieu qu'il a demandé la science, il sait qu'il ne l'a reçue que pour la donner; il la donne. Oh ! que ces hommes savent, et savent bien, et savent humblement, et enseignent cordialement 1
Mon ami, les choses de la vie èldutni bien bonnes et commodes autrefois, et bien arrangées pour les pauvres gens comme nous ! 11 existait partout des asiles comme celui-ci où les moindres servants de l'art pouvaient se réfugier quelques jours tous les ans, dans la paix, dans rélude, dans les chères amitiés, dans les grands et samls conseils. Qui n'avait pas un couvent et tout au moins un moine pour ami ? On frappait à cette porte, elle s'ouvrait. Venez-vous pour le repos : voici une cellule. Venez-vous pour la prière : voici l'église. Venez-vous pour le travail : voici la bibliothèque et des hommes qui savent ce qu'elle contient. Venez-vous enfin parce que votre cœur est triste et votre âme troublée : voici des consolations et des lumières.
Et combien sont venus, et combien sont restés, à l'abri des tempêtes, faisant de ces beaux et savants livres qu'on ne fait plus! Crois- tu que, parmi tous ces grands Bénédictins des derniers siècles, plusieurs, le monastère leur manquant, n'auraient pas choppé dans le roman *t dans le vaudeville ?
Quant à ton art, c'est aux leçons du cloître qu'il a dû la plus abondante et assurément la plus saine partie de ses chefs-d'œuvre. Non-seulement les moines faisaient beaucoup de commandes, mais leurs belles et théologiques directions, jointes ;! l'intlucnce du cloître, inspiraient de véritables pages d'histoire et de véritables traités de doctrine, au lieu des fantaisies qui déshonorent aujourd'hui tant d'habiles pinceaux. Raphaël n'a pas trouvé XûuX seul la grauile philosophie de L^ Ecole d'Athènes et la grande théologie de la Dispute du saint Sacrement;
VUES PRIEES DU CLOITRB. 411
ni Domenico Zampieri Tordonnance si intelligente de la Communion de saint Jérôme; ni Miirillo la mystique sublime qui luit dans V Immaculée Conception; et il fallait que Frà Angelico fût religieux pour peindre ses madones et ses crucifix, et que Lesueur se fît Chartreux pour nous donner Saint Bruno.
En ce temps-là, les artistes n'étaient pas si riches, ou plutôt ne gagnaient pas tant qu'aujourd'hui ; mais, nous l'avons dit souvent ensemble, ils trouvaient dans l'exercice de l'art des joies qu'aucune richesse, que la gloire mÔDL.e ne peut égaler. L'artiste qui n'est pas heureux lorsqu'il tient son outil et lorsqu'il sent que l'inspiration dirige sa main, celui qui ne renoncerait pas immédiatement à tout avantage qu'il faudrait acheter du sacrifice de son art, celui-là n'est qu'un manœuvre. Ou il n'a pas reçu le don de Dieu, et il devrait chercher une autre carrière, ou, par la bassesse de ses pensées, il s'est rendu indigne du don de Dieu, et il n'a pas droit aux nobles jouissances que lui promettait sa vocation trahie. Je ne sais si Murillo, Lesueur, Zampieri ont fait fortune; je crois qu'ils ont été pauvres ; mais je n'ai jamais contemplé leurs ouvrages sans admirer le sort si doux et si beau que Dieu leur a fait. Quelles heures charmantes et ▼ite écoulées dans ces existences consacrées à rêver et à exprimer de belles choses ! A tous les plaisirs que peut procurer la richesse compare l'enchantement de voir ton œuvre éclore sous tes doigts. Que dirais-tu de l'artiste qui, devant quelque belle muraille à couvrii-, voudrait troquer ses pinceaux pour faire le métier et se passer des insolences du plus gros riche de la terre ? Ce
ne serait pas seulement la marque d'une âme basse, mais encore d'un esprit dérangé. Je sais qu'Épulon a des chevaux, des parasites et le reste, et qu'il peut commander à la plupart des peintres (pas à toi pourtant) n'importe quel tableau de salle à manger ou do boudoir. II peut déiijrader le peintre, mais le plaisir que le peintre, môme dégradé, s'il aime encore son art, pourra trouver à faire même ce vil tableau, Èpulon ne peut se le donner. Et le Juge suprême de toutes les œuvres dira au peintre coupable : « Ne t'excuse pas sur les tentations que t'apportait le bonheur de cet homme d'argent; je t'avais fait plus heureux que cela 1 »
Les moines n'exposaient point les arts à tomber dans ces forfaitures ; ils ne leur demandaient que do nobles labeurs, et ainsi les artistes avaient tout entière et toute pure la volupté de produire.
Non, encore une fois , je n'imagine rien de plus heureux que Lesueur, dans le cloître des Chartreux, se voyant en face de ce grand poème de la vie de saint Bruno. Il portait comme un autre, sans doute, le poids de la vie humaine, et son cœur contenait les racines de cet ennui qui vient, de son autorité privée, dit Pascal* projeter son ombre entre nous et tous nos soleils ; mais son œuvre aussi était là. son œuvre immense, son chef Saint plein de candeur et de majesté, à peindre dans toute sa majesté et dans toute sa candeur. La muse lui racontait longtemps à l'avance les scènes variées, les belles figures auxquelles il allait donner la vie. Il vivait lui-même au milieu de cette poésie de la vie surnaturelle, prête à devenir visible par la magie du pinceau
Son Saint lui tenait fidèle compagnie; il l'aimait et il en étuit aimé, et il goûtait encore cette joie ineffable de Tamour : travailler pour la gloire de celui qu'on aime.
Dans ce beau partage des dons qui font l'artiste, je n'ai reçu qu'un maigre petit lot. Tel qu'il est pourtant, et même sur l'ingrat terrain où mon ingrat instrument s'exerce, j'ai plus d'une fois goûté la joie de l'art. J'ai senti que je servais, j'ai senti que j'aimais, j'ai senti que j'ouvrais des esprits et des cœurs et que j'y laissais quelque chose de bon. Et, dans d'autres rencontres, j'ai senti que plus d'un ennemi injuste et arrogant se retirait emportant une marque vengeresse. Et je crois, en vérité, que je n'échangerais pas contre les rentes les plus victorieuses cette pauvre plume qui ne m'a pas toujours trahi.
Adieu.